Bernard WERBER
Les
Fourmis
Pendant les quelques secondes qui vont vous être
nécessaires pour lire ces 4 lignes :
- 40 humains et 700
millions de fourmis sont en train de naître sur Terre.
- 30
humains et 500 millions de fourmis sont en train de mourir sur
Terre.
Humain : Mammifère dont la taille varie entre : 1 et 2
mètres. Poids entre 30 et 100 kilos. Gestation des femelles 9 mois. Mode
de nutrition : omnivore. Population estimée : plus de 5 milliards
d'individus.
Fourmi : Insecte dont la taille varie entre : 0,01 et 3
centimètres. Poids : entre 1 et 150 milligrammes. Ponte : à
volonté selon le stock de spermatozoïdes. Mode de nutrition :
omnivore. Population probable : plus d'un milliard de milliards
d'individus.
Edmond WELLS.
Encyclopédie du
savoir relatif et absolu.
Vous verrez, ce n'est pas du tout ce
à quoi vous vous attendez.
1
L'éveilleur
Le notaire expliqua que l'immeuble était classé monument
historique et que des vieux sages de la Renaissance l'avaient habité, il
ne se rappelait plus qui.
Ils prirent l'escalier, débouchèrent
sur un couloir sombre où le notaire tâtonna longuement, actionna en
vain un bouton avant de lâcher :
- Ah zut! Ça ne marche
pas.
Ils s'enfoncèrent dans les ténèbres, palpant les
murs à grand bruit. Lorsque le notaire eut enfin trouvé la porte,
l'eut ouverte et eut appuyé, cette fois avec succès, sur
l'interrupteur électrique, il vit que son client avait une mine
décomposée.
- Ça ne va pas, monsieur Wells ?
- Une
sorte de phobie. Ce n'est rien.
- La peur du noir?
- C'est cela. Mais
ça va déjà mieux.
Ils visitèrent les lieux.
C'était un sous-sol de deux cents mètres carrés. Bien qu'il
n'ouvrît sur l'extérieur que par de rares soupiraux, étroits
et situés au ras du plafond, l'appartement plut à Jonathan. Tous
les murs étaient tapissés d'un gris uniforme, et il y avait de la
poussière partout... Mais il n'allait pas faire le difficile.
Son
appartement actuel faisait le cinquième de celui-ci. En outre, il n'avait
plus les moyens d'en payer le loyer; l'entreprise de serrurerie où il
travaillait avait décidé depuis peu de se passer de ses
services.
Cet héritage de l'oncle Edmond représentait vraiment
une aubaine inespérée.
Deux jours plus tard, il s'installait au
3, rue des Sybarites avec sa femme Lucie, leur fils Nicolas et leur chien
Ouarzazate, un caniche nain coupé.
- Moi, ça ne me
déplaît pas, tous ces murs gris, annonça Lucie en relevant
son épaisse chevelure rousse, On va pouvoir décorer comme on veut.
Il y a tout à faire ici. C'est comme si on devait transformer une prison
en hôtel.
- Où est ma chambre? demanda Nicolas.
- Au fond
à droite.
- Ouaf, ouaf, fit le chien, et il se mit à mordiller
les mollets de Lucie sans tenir compte du fait qu'elle avait dans les bras la
vaisselle de son mariage.
Du coup, il fut promptement bouclé dans les
toilettes ; à clé, car il sautait jusqu'aux poignées de
porte et savait les actionner.
- Tu le connaissais bien, ton oncle prodigue?
reprit Lucie.
- L'oncle Edmond? En fait, tout ce dont je me souviens c'est
qu'il me faisait l'avion quand j'étais tout petit. Une fois ça m'a
fait très peur, au point que je lui ai pissé dessus.
Ils
rirent.
- Déjà froussard, hein ? le taquina Lucie.
Jonathan
fit celui qui n'avait rien entendu.
- Il ne m'en a pas voulu. Il a juste
lancé à ma mère: « Bon, on sait déjà
qu'on n'en fera pas un aviateur... ». Par la suite, Maman me disait qu'il
suivait avec attention mon parcours de vie, mais je ne l'ai plus revu.
- Quel
était son métier?
- C'était un savant. Un biologiste, il
me semble.
Jonathan demeura songeur. Finalement, il ne connaissait même
pas son bienfaiteur.
A
6 km de là
BEL-0-KAN,
1 mètre de
haut.
50 étages sous le sol.
50 étages au-dessus du
sol.
Plus grande ville de la région.
Population estimée : 18
millions d'habitants.
Production annuelle
- 50 litres de miellat de puceron.
- 10 litres
de miellat de cochenille.
- 4 kilos de champignons agaric.
- Gravier
expulsé : 1 tonne.
- Kilomètres de couloirs praticables : 120.
- Surface au soi : 2 m2
Un. rayon est passé. Une patte vient de
bouger. Le premier geste depuis l'entrée en hibernation, voici trois
mois. Une autre patte avance lentement, terminée par deux griffes qui
s'écartent peu à peu. Une troisième patte se détend.
Puis un thorax. Puis un être. Puis douze êtres.
Ils tremblent
pour aider leur sang transparent à circuler dans le réseau de
leurs artères. Celui-ci passe de l'état pâteux à
l'état liquoreux puis à l'état liquide. Peu à peu la
pompe cardiaque se remet en marche. Elle propulse le jus vital jusqu'au bout de
leurs membres. Les biomécaniques se réchauffent. Les articulations
hypercomplexes pivotent. Partout, les rotules avec leurs plaques protectrices
jouent à trouver leur point extrême de torsion.
Ils se
lèvent. Leurs corps reprennent souffle. Leurs mouvements sont
décomposés. Danse au ralenti. Ils se secouent
légèrement, s'ébrouent. Leurs pattes avant se
réunissent devant leur bouche comme pour prier, mais non, ils mouillent
leurs griffes pour se lustrer les antennes.
Les douze qui se sont
éveillés se frictionnent mutuellement. Puis ils tentent de
réveiller leurs voisins. Mais ils ont à peine assez de force pour
mouvoir leur propre corps, ils n'ont pas d'énergie à offrir. Ils
renoncent.
Alors, ils s'acheminent avec difficulté au milieu des corps
statufiés de leurs sœurs. Ils se dirigent vers le grand
Extérieur. Il faut que leur organisme à sang froid capte les
calories de l'astre du jour.
Ils avancent, harassés. Chaque pas est
une douleur. Ils ont tellement envie de se recoucher et d'être tranquilles
comme des millions de leurs pairs! Mais non. Ils ont été les
premiers réveillés. Ils doivent maintenant ranimer toute la
cité.
Ils traversent la peau de la ville. La lumière solaire
les aveugle, mais le contact avec l'énergie pure est si
réconfortant.
Soleil entre dans nos carcasses creuses,
Remue nos
muscles endoloris
Et unis nos pensées divisées.
C'est une
vieille aubade fourmi rousse du centième millénaire.
Déjà à l'époque ils avaient envie de chanter dans
leur cervelle au moment du premier contact chaud.
Une fois dehors, ils se
mettent à se laver avec méthode. Ils sécrètent une
salive blanche et en enduisent leurs mâchoires et leurs pattes.
Ils se
brossent. C'est tout un cérémonial immuable. D'abord les yeux. Les
mille trois cents petits hublots qui forment chaque œil sphérique
sont dépoussiérés, humectés, séchés.
Ils opèrent de même pour les antennes, les membres
inférieurs, les membres moyens, s membres supérieurs. Pour finir,
ils astiquent leurs belles cuirasses rousses jusqu'à ce qu'elles
étincellent comme des gouttes de feu.
Parmi les douze fourmis
éveillées figure un mâle reproducteur. Il est un peu plus
petit que la moyenne de la population belokanienne. Il a des mandibules
étroites et il est programmé pour ne pas vivre plus de quelques
mois, mais il est aussi pourvu d'avantages inconnus de ses
congénères.
Premier privilège de sa caste : en tant que
sexué, il possède cinq yeux. Deux gros yeux globuleux qui lui
donnent une large vision à 180°. Plus trois petits ocelles
placés en triangle sur le front. Ces yeux surnuméraires sont en
fait des capteurs infrarouges qui lui permettent de détecter à
distance n'importe quelle source de chaleur, même dans l'obscurité
la plus totale.
Une telle caractéristique s'avère d'autant plus
précieuse que la plupart des habitants des grandes cités de ce
cent millième millénaire sont devenus complètement aveugles
à force de passer toute leur existence sous erre.
Mais il n'a pas que
cette particularité. Il possède aussi (comme les femelles) des
ailes qui lui permettront un jour de voler pour faire l'amour.
Son thorax est
protégé par une plaque bouclier spéciale : le
mésotonum.
Ses antennes sont plus longues et plus sensibles que celles
des autres habitants.
Ce jeune mâle reproducteur reste un long moment
sur le dôme, à se gaver de soleil. Puis, lorsqu'il est bien
réchauffé, il rentre dans la cité. Il fait temporairement
partie de la caste des fourmis « messagères thermiques ».
Il
circule dans les couloirs du troisième étage inférieur.
Ici, tout le monde dort encore profondément. Les corps gelés sont
figés. Les antennes sont à l'abandon.
Les fourmis rêvent
encore.
Le jeune mâle avance sa patte vers une ouvrière qu'il
veut éveiller de la chaleur de son corps. Le contact tiède
provoque une agréable décharge électrique.
Un pas de
souris se fit entendre dès le deuxième coup de sonnette. La porte
s'ouvrit, avec un temps d'arrêt quand Grand-mère Augusta en retira
la chaîne de sûreté.
Depuis la mort de ses deux enfants,
elle vivait recluse dans ce petit trente mètres carrés, ressassant
les souvenirs anciens. Cela ne pouvait lui faire du bien, mais n'avait en rien
altéré sa gentillesse.
- Je sais que c'est ridicule, mais
prends les patins. J'ai ciré le parquet.
Jonathan obtempéra.
Elle se mit à trotter devant lui, le guidant vers un salon dont les
nombreux meubles étaient recouverts de housses. Se posant au bord du
grand canapé, Jonathan échoua dans son désir de ne pas
faire grincer le plastique.
- Je suis si contente que tu sois venu... Tu ne
me croiras peut-être pas, mais j'avais l'intention de t'appeler ces
jours-ci.
- Ah oui?
- Figure-toi qu'Edmond m'avait remis quelque chose
pour toi. Une lettre. Il m'avait dit: Si je meurs, il faudra que tu donnes
à tout prix cette lettre à Jonathan.
- Une lettre ?
- Une
lettre, oui, une lettre... Mmh, je ne sais plus où je l'ai mise. Attends
une seconde... Il me donne la lettre, je lui dis que je vais la ranger, je la
mets dans une boîte. Ce doit être une des boîtes en fer-blanc
du grand placard.
Elle commença à jouer des patins, mais stoppa
au troisième pas glissé.
- Voyons, suis-je bête! Comme je
te reçois! Tu prendras bien une petite verveine ?
-
Volontiers.
Elle s'enfonça dans la cuisine et y remua des
casseroles.
- Donne-moi un peu de tes nouvelles, Jonathan!
lança-t-elle.
- Heu, ça va pas terrible. J'ai été
licencié de mon travail.
Grand-mère passa un instant sa
tête de souris blanche à la porte, puis réapparut tout
entière, l'air grave, empaquetée dans un long tablier bleu.
-
Ils t'ont renvoyé ?
- Oui.
- Pourquoi?
- Tu sais, la serrurerie
est un milieu spécial. Notre société, « SOS Serrure
», fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans tous les quartiers
de Paris. Or, depuis que l'un de mes collègues s'est fait agresser, j'ai
refusé de me déplacer le soir dans les quartiers louches. Alors,
ils m'ont viré.
- Tu as bien agi. Mieux vaut être chômeur
et en bonne santé que le contraire.
- En plus je ne m'entendais pas
très bien avec mon chef.
- Et tes expériences de
communautés utopiques ? De mon temps on appelait ça les
communautés New Age. (Elle rit sous cape, elle prononçait «
nouillage ».)
J'ai laissé tombé après
l'échec de la ferme des Pyrénées. Lucie en avait marre de
faire la cuisine et la vaisselle pour tout le monde. Il y avait des parasites
parmi nous. On s'est fâchés. Maintenant je vis juste avec Lucie et
Nicolas... Et toi, Grand-mère, comment vas-tu ?
- Moi? J'existe. C'est
déjà une occupation de chaque instant.
- Veinarde! Toi tu as
vécu le passage du millénaire...
- Oh! tu sais, ce qui me
frappe le plus c'est que rien n'a changé. Avant, lorsque j'étais
toute jeunette, on se disait qu'après le passage du millénaire il
se produirait des choses extraordinaires, et tu vois, rien n'a
évolué. Il y a toujours des vieux dans la solitude, toujours des
chômeurs, toujours des voitures qui font de la fumée. Même
les idées n'ont pas bougé. Regarde, l'année dernière
on a redécouvert le surréalisme, l'année d'avant le
rock'n'roll, et les journaux annoncent déjà le grand retour des
minijupes pour cet été. Si ça continue on va bientôt
ressortir les vieilles idées du début du siècle
précédent: le communisme, la psychanalyse et la
relativité...
Jonathan sourit.
- Il y a quand même eu
quelques progrès : la durée de vie moyenne de l'homme a
augmenté, ainsi que le nombre de divorces, le niveau de pollution de
l'air, la longueur des lignes de métro...
- La belle affaire. Moi, je
croyais qu'on aurait tous nos avions personnels et qu'on décollerait
depuis le balcon... Tu sais, quand j'étais jeune, les gens avaient peur
de la guerre atomique. C'était une peur formidable. Mourir à cent
ans dans le brasier d'un gigantesque champignon nucléaire, mourir avec la
planète... ça avait tout de même de la gueule. Au lieu de
quoi, je vais mourir comme une vieille pomme de terre pourrie. Et tout le monde
s'en foutra.
- Mais non, Grand-mère, mais non.
Elle s'essuya le
front.
- Et en plus il fait chaud, toujours plus chaud. De mon temps il ne
faisait pas aussi chaud. On avait de vrais hivers et de vrais
étés. Maintenant la canicule commence dès mars.
Elle
repartit dans sa cuisine, y sautant pour attraper avec une
dextérité peu commune tous les instruments nécessaires
à la confection d'une vraie bonne verveine. Après qu'elle eut
craqué une allumette et qu'on entendit le bruit du gaz souffler dans les
antiques tuyères de sa cuisinière, elle revint beaucoup plus
détendue.
- Mais au fait, tu as dû venir pour une raison
précise. On ne vient pas voir les vieux comme ça de nos
jours.
- Ne sois pas cynique, Grand-mère.
- Je ne suis pas cynique,
je sais dans quel monde je vis, voilà tout. Allons, assez de
simagrées, dis-moi ce qui t'amène.
- J'aimerais que tu me
parles de « lui ». Il me lègue son appartement et je ne le
connais même pas...
- Edmond? Tu ne te rappelles pas Edmond? Pourtant,
il aimait bien te faire l'avion quand tu étais petit. Je me souviens
même qu'une fois...
- Oui, ça je m'en souviens aussi, mais en
dehors de cette anecdote, c'est le néant.
Elle s'installa dans un
grand fauteuil en faisant attention à ne pas trop froisser la
housse.
- Edmond, c'est, hum, c'était un personnage.
Déjà tout jeune, ton oncle me causait bien du tracas. Être
sa mère n'était pas une sinécure. Tiens, par exemple il
cassait systématiquement tous ses jouets pour les démonter, plus
rarement pour les remonter. Et s'il n'avait cassé que ses jouets ! Il
décortiquait tout : horloge, tourne-disque, brosse à dents
électrique. Une fois, il a même démonté le
réfrigérateur.
Comme pour confirmer ses dires l'antique pendule
du salon se mit à sonner lugubrement. Elle aussi en avait vu de toutes
les couleurs avec le petit Edmond.
- Et puis il avait une autre marotte : les
tanières. Il mettait la maison sens dessus dessous pour se construire des
abris. Il en avait construit un avec des couvertures et des parapluies au
grenier, un autre avec des chaises et des manteaux de fourrure dans sa chambre.
Il aimait comme ça rester niché là-dedans, au milieu des
trésors qu'il entassait. Une fois j'ai regardé, c'était
rempli de coussins et de tout un bric-à-brac de mécanismes qu'il
avait arraché aux machines. Ç'avait d'ailleurs l'air assez
douillet.
- Tous les enfants font ça...
- Peut-être, mais
chez lui ça prenait des proportions étonnantes. Il ne se couchait
plus dans son lit, il n'acceptait de dormir que dans un de ses nids. Il y
restait parfois des journées entières sans bouger. Comme s'il
hibernait. Ta mère prétendait d'ailleurs qu'il avait dû
être écureuil dans une vie précédente.
Jonathan
sourit pour l'encourager à continuer.
- Un jour, il a voulu construire
sa cabane entre les pieds de la table du salon. Ç'a été la
goutte d'eau qui a fait déborder le vase, ton grand-père a
éclaté d'une rage dont il était peu coutumier. Il l'a
fessé, a détruit tous les nids et l'a obligé à
dormir dans son lit.
Elle soupira.
- A partir de ce jour, il nous a
complètement échappé. C'est comme si on avait
arraché le cordon ombilical. On ne faisait plus partie de son monde. Mais
je crois que cette épreuve était nécessaire, il fallait
qu'il sache que l'univers ne se plierait pas éternellement à ses
caprices. Après, en grandissant, ça a posé des
problèmes. Il ne supportait pas l'école. Tu vas encore me dire :
«comme tous les enfants». Mais chez lui ça allait plus loin. Tu
connais beaucoup d'enfants qui se pendent dans les toilettes avec leur ceinture
parce qu'ils se sont fait engueuler par leur instituteur ? Lui, il s'est pendu
à sept ans. C'est le balayeur qui l'a décroché.
- Il
était peut-être trop sensible...
- Sensible ? Tu parles! Un an
plus tard, il a tenté poignarder un de ses maîtres avec une paire
de ciseaux. Il a visé le cœur. Par chance, il a juste détruit
son porte-cigarettes.
Elle leva les yeux au plafond. Des souvenirs
épars tombaient sur sa pensée comme des flocons.
- Ça
s'est un peu arrangé ensuite, parce que certains professeurs arrivaient
à le passionner. Il avait vingt dans les matières qui
l'intéressaient et zéro dans toutes les autres. C'était
toujours zéro ou vingt.
- Maman disait qu'il était
génial.
- Il fascinait ta mère parce qu'il lui avait
expliqué qu'il essayait d'obtenir le « savoir absolu ». Ta
mère, croyant dès l'âge de dix ans aux vies
antérieures, sait qu'il était une réincarnation d'Einstein
ou de Léonard de Vinci.
- En plus de l'écureuil?
- Pourquoi
pas? « Il en faut des vies pour composer une âme... », a dit
Bouddha.
- Il a fait des tests de QI ?
- Oui. Cela s'est très mal
passé. Il a été noté vingt-trois sur cent
quatre-vingts, ce qui correspond à débile léger. Les
éducateurs pensaient qu'il était fou et qu'il fallait le mettre
dans un centre spécialisé. Pourtant, moi je savais qu'il
n'était pas fou. Il était
juste « à
côté ». Je me souviens qu'une fois, oh! il devait avoir
à peine onze ans, il m'a mise au défi d'arriver à faire
quatre triangles équilatéraux avec seulement six allumettes. Ce
n'est pas facile, tiens, tu vas essayer pour voir...
Elle partit dans la
cuisine, donna un coup d'œil à sa bouilloire et ramena six
allumettes. Jonathan hésita un moment. Cela semblait réalisable.
Il disposa de différentes manières les six bâtonnets, mais
après plusieurs minutes de recherche dut renoncer.
- Quelle est la
solution ?
Grand-mère Augusta se concentra.
- Eh bien, en fait, je
crois qu'il ne me l'a jamais livrée. Tout ce dont je me souviens c'est la
phrase qu'il m'a lancée pour m'aider à trouver: « Il faut
penser différemment, si on réfléchit comme on en a
l'habitude on n'arrive à rien. » Tu t'imagines, un mouflet de onze
ans sortir des trucs pareils! Ah! je crois que j'entends le sifflet de la
bouilloire. L'eau doit être chaude.
Elle revint avec deux tasses
remplies d'un liquide jaunâtre très odorant.
- Tu sais,
ça me fait plaisir de te voir t'intéresser à ton oncle. De
nos jours les gens meurent, et on oublie même qu'ils sont
nés.
Jonathan laissa tomber les allumettes et but délicatement
plusieurs gorgées de verveine.
- Et après, que s'est-il
passé ?
- Je ne sais plus, dès qu'il a commencé ses
études à l'université des sciences, nous n'avons plus eu de
nouvelles. J'ai appris vaguement par ta mère qu'il a brillamment
terminé son doctorat, qu'il a travaillé pour une
société de produits alimentaires, qu'il l'a quittée pour
partir en Afrique, puis qu'il est revenu habiter rue des Sybarites, où
personne n'a plus entendu parler de lui jusqu'à son
décès.
- Comment est-il mort?
- Ah! tu n'es pas au courant ?
Une histoire incroyable. Ils en ont parlé dans tous les journaux.
Figure-toi qu'il a été tué par des guêpes.
- Des
guêpes? Comment ça?
- Il se baladait seul en forêt. Il a
dû bousculer un essaim par inadvertance. Elles se sont toutes ruées
sur lui. « Je n'ai jamais vu autant de piqûres sur une même
personne! » a prétendu le médecin légiste. Il est mort
avec 0,3 gramme de venin par litre de sang. Du jamais vu.
- Il a une tombe
?
- Non. Il avait demandé à être enterré sous un
pin dans la forêt.
- Tu as une photo ?
- Tiens, regarde là,
sur ce mur, au-dessus de la commode. A droite : Suzy, ta mère (tu l'avais
déjà vue aussi jeune ?). À gauche: Edmond.
Il avait le
front dégarni, de petites moustaches pointues, des oreilles sans lobe
à la Kafka qui remontaient au-dessus du niveau des sourcils. Il souriait
avec malice. Un vrai diablotin.
À côté de lui, Suzy
était resplendissante dans une robe blanche. Quelques années plus
tard, elle s'était mariée, mais avait toujours tenu à
conserver comme seul patronyme Wells. Comme si elle ne souhaitait pas ce son
compagnon laisse la trace de son nom sur sa progéniture.
En
s'approchant de plus près, Jonathan s'aperçut qu'Edmond tenait
deux doigts dressés au-dessus de la tête de sa sœur.
- Il
était très espiègle, non?
Augusta ne répondit
pas. Un voile de tristesse lui avait embrumé le regard lorsqu'elle avait
retrouvé le visage rayonnant de sa fille. Suzy était morte six ans
plus tôt. Un camion de quinze tonnes conduit par un chauffeur ivre avait
poussé sa voiture dans un ravin.
L'agonie avait duré deux
jours. Elle avait réclamé Edmond, mais Edmond n'était
même pas venu. Une fois de plus il était ailleurs...
- Tu
connais d'autres gens qui pourraient me parler d'Edmond ?
- Mmh... Il avait
un ami d'enfance qu'il voyait souvent. Ils étaient même ensemble
à l'université. Jason Bragel. Je dois encore avoir son
numéro.
Augusta consulta rapidement son ordinateur et donna à
Jonathan l'adresse de cet ami. Elle regarda son petit-fils avec affection.
C'était le dernier survivant de la famille des Wells. Un brave
garçon.
- Allons, finis ta boisson, ça va refroidir. J'ai aussi
des petites madeleines, si tu veux. Je les fais moi-même avec des oeufs de
caille.
- Non, merci, il va falloir que j'y aille. Passe un jour ,nous voir
dans notre nouvel appartement, nous avons fini d'emménager.
-
D'accord, mais attends, ne pars pas sans la lettre.
Fouillant avec
acharnement grand placard et boîtes en fer, elle trouva enfin une
enveloppe blanche sur laquelle était noté d'une écriture
fébrile : « Pour Jonathan Wells. » Le rabat de l'enveloppe
était protégé par plusieurs couches de ruban adhésif
afin d'éviter toute ouverture intempestive. Il la déchira avec
précaution. Un feuillet froissé, type carnet d'écolier, en
tomba. Il lut la seule phrase qui y était inscrite
« SURTOUT NE JAMAIS ALLER À LA
CAVE! »
La fourmi tremblote des antennes. Elle est comme une voiture qu'on a
longtemps laissée sous la neige et qu'on essaie de faire
redémarrer. Le mâle s'y reprend à plusieurs fois. Il la
frictionne. La badigeonne de salive chaude.
Vie. Ça y est, le moteur
se remet en marche. Une saison est passée. Tout recommence comme si elle
n'avait jamais connu cette « petite mort ».
Il la frotte encore
pour lui communiquer des calories. Elle est bien, maintenant. Alors qu'il
continue à se démener, elle oriente ses antennes dans sa
direction. Elle le titille. Elle veut savoir qui il est.
Elle touche son
premier segment en partant de son crâne et lit son âge : cent
soixante-treize jours. Sur le second, l'ouvrière aveugle repère sa
caste : mâle reproducteur. Sur le troisième, son espèce et
sa cité : fourmi ousse des bois issue de la ville mère de
Bel-o-kan. Sur le quatrième, elle découvre le numéro de
ponte qui lui sert de dénomination : il est le 327e mâle pondu
depuis le début de l'automne.
Elle arrête là son
décryptage olfactif. Les autres segments ne sont pas émetteurs. Le
cinquième sert à réceptionner les molécules pistes.
Le sixième est utilisé pour les dialogues simples. Le
septième permet les dialogues complexes de type sexuel. Le
huitième est destiné aux dialogues avec Mère. Les trois
derniers, enfin, servent de petites massues.
Voilà, elle a fait le
tour des onze segments de la deuxième moitié de l'antenne. Mais
elle n'a rien à lui dire. Alors elle s'écarte et part se
réchauffer à son tour sur le toit de la Cité.
Il fait de
même. Terminé le travail de messager thermique, place aux
activités de réfection!
Arrivé là-haut, le 327e
mâle constate les dégâts. La Cité a été
construite en cône afin d'offrir une moindre prise aux intempéries,
cependant l'hiver a été destructeur. Le vent, la neige et la
grêle ont arraché la première couche de branchettes. Les
fientes d'oiseaux bouchent certaines issues. Il faut vite se mettre à
l'oeuvre. 327e fonce vers une grosse tache jaune et attaque à la
mandibule la matière dure et fétide. De l'autre côté
apparaît déjà par transparence la silhouette d'un insecte
qui creuse depuis l'intérieur.
Le judas optique s'était
obscurci. On le regardait à travers la porte.
- Qui est-ce?
- M.
Gougne... C'est pour la reliure.
La porte s'entrouvrit. Le
dénommé Gougne baissa les yeux sur un garçon blond d'une
dizaine d'années, puis, plus bas encore, sur un chien minuscule qui,
passant la truffe entre les jambes de ce dernier, se mit à grogner.
-
Papa n'est pas là!
- Vous êtes sûr ? Le Pr Wells devait
passer me voir et...
- Le Pr Wells est mon grand-oncle. Mais il est
mort.
Nicolas voulut fermer la porte mais l'autre avança le pied en
insistant.
- Sincères condoléances. Mais vous êtes
sûr qu'il n'a pas laissé une sorte de grosse chemise remplie de
papiers ? Je suis relieur. Il m'a payé d'avance pour relier ses notes de
travail sous une couverture de cuir. Il voulait constituer une
encyclopédie, je crois bien. Il devait passer et je n'ai plus eu de
nouvelles depuis longtemps...
- Il est mort, je vous dis.
L'homme engagea
davantage son pied, poussant la porte du genou comme s'il voulait entrer en
bousculant le garçon. Le chien en réduction se mit à japper
furieusement. Il s'immobilisa.
- Comprenez, cela me gênerait
énormément de ne pas tenir ses promesses, même à
titre posthume. S'il vous plaît, vérifiez. Il doit forcément
y avoir un grand classeur rouge quelque part.
- Une encyclopédie,
dites-vous?
- Oui, il nommait lui-même cet ensemble : «
Encyclopédie du savoir relatif et absolu », mais cela me
surprendrait que ce soit inscrit sur la couverture...
- Nous l'aurions
déjà trouvée si elle était chez nous.
-
Excusez-moi d'insister mais...
Le caniche nain se remit à gueuler.
L'homme en eut un infime recul, suffisant au garçon pour lui claquer la
porte à la figure.
Toute la Cité est maintenant
réveillée. Les couloirs sont remplis de fourmis messagères
thermiques qui s'empressent de réchauffer la Meute. Pourtant à
certains carrefours on trouve encore des citoyennes immobiles. Les
messagères ont beau les secouer, leur donner des coups, elles ne bougent
pas.
Elles ne bougeront plus. Elles sont mortes. Pour elles l'hibernation a
été fatale. On ne peut sans risque demeurer trois mois avec un
battement cardiaque pratiquement inexistant. Elles n'ont pas souffert. Elles
sont passées de sommeil à trépas durant un brusque courant
d'air enveloppant la Cité. Leurs cadavres sont évacués puis
jetés au dépotoir. Tous les matins, la Cité enlève
ainsi ses cellules mortes avec les autres ordures.
Une fois les
artères nettoyées de leurs impuretés, la ville d'insectes
se met à palpiter. Partout les pattes grouillent. Les mâchoires
creusent. Les antennes frétillent d'informations. Tout reprend comme
avant. Comme avant l'hiver anesthésiant.
Alors que le 327e mâle
charrie une branchette qui doit bien peser soixante fois son propre poids, une
guerrière âgée de plus de cinq cents jours s'approche de
lui. Elle lui tapote le crâne avec ses segments-massues pour attirer son
attention. Il lève la tête. Elle pose ses antennes tout contre les
siennes.
Elle veut qu'il laisse tomber le travail de réfection du toit
pour partir avec un groupe de fourmis en... expédition de chasse.
Il
lui touche la bouche et les yeux.
- Quelle expédition de
chasse?
L'autre lui fait respirer un lambeau de viande assez sec qu'elle
tenait caché dans un repli de l'articulation de son thorax.
- Il
paraît qu'on a trouvé ça juste avant l'hiver, dans la
région ouest à 23° d'angle par rapport au soleil de
midi.
- Il goûte. C'est, à l'évidence, du
coléoptère. Du chrysomèle, pour être précis.
Étrange. Normalement les coléoptères sont encore en
hibernation. Comme chacun le sait, les fourmis rousses se réveillent
à 12° de température-air, les termites à 13°, les
mouches à 14°, et les coléoptères à
15°.
La vieille guerrière ne se laisse pas démonter par
cet argument. Elle lui explique que ce morceau de viande provient d'une
région extraordinaire, artificiellement réchauffée par une
source d'eau souterraine. Là-bas, il n'y a pas d'hiver. C'est un
microclimat où se sont développées une faune et une flore
spécifiques.
Et puis la cité Meute a toujours très faim
à son réveil. Elle a vite besoin de protéines pour se
remettre en marche. La chaleur ne suffit pas.
Il
accepte.
L'expédition est formée de vingt-huit fourmis de la
caste des guerrières. La plupart sont, comme la sollicitrice, de vieilles
dames asexuées. Le 327e mâle est le seul membre de la caste des
sexués. Il scrute à distance ses compagnes à travers le
tamis de ses yeux.
Avec leurs milliers de facettes les fourmis ne voient pas
les images répétées des milliers de fois, mais plutôt
une image grillagée. Ces insectes ont du mal à distinguer les
détails. En revanche, ils perçoivent les mouvements les plus
infimes.
Les exploratrices de cette expédition semblent toutes
aguerries aux voyages lointains. Leurs ventres lourds sont gorgés
d'acides. Leurs têtes sont bardées des armes les plus puissantes.
Leurs cuirasses sont rayées par les coups de mandibules reçus dans
les combats.
Ils marchent droit devant depuis plusieurs heures. Ils
dépassent plusieurs villes de la Fédération, qui se
dressent haut dans le ciel ou sous les arbres. Des cités filles de la
dynastie des Ni : Yodu-lou-baikan (la plus grande productrice de
céréales) ; Giou-li-aikan (dont les légions de tueuses ont
vaincu il y a deux ans une coalition des termitières du Sud) ;
Zédi-bei-nakan (célèbre pour ses laboratoires chimiques
arrivant à produire des acides de combat hyperconcentrés) ;
Li-viu-kan (dont l'alcool de cochenille a un goût de résine
très recherché).
Car les fourmis rousses s'organisent non
seulement en cités mais aussi en coalition de cités. L'union fait
la force. Dans le Jura, on a ainsi pu voir des fédérations de
fourmis rousses comprenant 15.000 fourmilières occupant une surface de 80
hectares et possédant une population totale supérieure à
200 millions d'individus. Bel-o-kan n'en est pas encore là. C'est une
jeune fédération dont la dynastie originelle a été
fondée il y a cinq mille ans. Selon la mythologie locale, ce serait une
fille égarée par une terrible tempête qui aurait jadis
échoué ici. Ne parvenant pas à rejoindre sa propre
fédération, elle aurait créé Bel-o-kan, et de
Bel-o-kan serait née la Fédération et les centaines de
générations de reines Ni qui la composent.
Belo-kiu-kiuni
était le nom de cette première reine. Ce qui signifie la «
fourmi égarée ». Mais toutes les reines occupant le nid
central ont repris son nom.
Pour l'instant Bel-o-kan n'est formée que
d'une grande cité centrale et de 64 cités filles
fédérées, éparpillées dans sa
périphérie. Mais elle s'impose déjà comme la plus
grande force politique de ce morceau de la forêt de Fontainebleau.
Une
fois qu'ils ont dépassé les cités alliées, et
notamment La-chola-kan, la cité belokanienne la plus à l'ouest,
les explorateurs arrivent devant des petites mottes : les nids
d'été ou « postes avancés ». Ils sont encore
vides. Mais 327e sait que, bientôt, avec les chasses et les guerres, ils
vont se remplir de soldates.
Ils continuent en ligne droite. Leur troupe
dévale une vaste prairie turquoise et une colline bordée de
chardons. Ils quittent la zone des territoires de chasse. Au loin, vers le nord,
on distingue déjà la cité des ennemies, Shi-gae-pou. Mais
ses occupants doivent encore dormir à cette heure.
Ils poursuivent.
Autour d'eux la plupart des animaux sont encore pris dans le sommeil hivernal.
Quelques lève-tôt sortent par-ci par-là la tête de
leur terrier. Dès, qu'ils voient les armures rousses ils se cachent,
apeurés. Les fourmis ne sont pas spécialement
réputées pour leur convivialité. Surtout lorsqu'elles
avancent ainsi, armées jusqu'aux antennes.
Maintenant les explorateurs
sont arrivés aux limites des terres connues. Il n'y a plus la moindre
cité fille. Pas le moindre poste avancé à l'horizon. Pas le
moindre sentier creusé par les pattes pointues. A peine quelques traces
infimes d'une ancienne piste parfumée qui indique que des Belokaniennes
sont jadis passées par là.
Ils hésitent. Les frondaisons
qui se dressent face à eux ne sont inscrites sur aucune carte olfactive.
Elles composent un toit sombre où la lumière ne
pénètre plus. Cette masse végétale parsemée
de présences animales semble vouloir les happer.
Comment les
avertir de ne pas y aller?
Il posa sa veste et embrassa sa famille.
- Vous
avez fini de tout déballer?
- Oui, Papa.
- Bien. Au fait, vous avez
vu la cuisine? Il y a une porte au fond.
- Je voulais justement t'en parler,
dit Lucie, ce doit être une cave. J'ai essayé d'ouvrir mais c'est
fermé à clef. Il y a une grande fente. Du peu qu'on y voit,
ça a l'air profond derrière. Il faudra que tu fasses sauter la
serrure. Au moins que ça serve à quelque chose d'avoir un mari
serrurier.
Elle sourit et vint se pelotonner dans ses bras. Lucie et Jonathan
vivaient ensemble depuis maintenant treize ans. Ils s'étaient
rencontrés dans le métro. Un jour un voyou avait
lâché une bombe lacrymogène dans le wagon par pur
désœuvrement. Tous les passagers s'étaient aussitôt
retrouvés par terre à pleurer et cracher leurs poumons. Lucie et
Jonathan étaient tombés l'un sur l'autre. Lorsqu'ils se furent
remis de leurs quintes et de leurs larmoiements, Jonathan lui avait
proposé de la raccompagner chez elle. Puis il l'avait invitée dans
l'une de ses premières communautés utopiques : un squatt à
Paris, du côté de la gare du Nord. Trois mois plus tard, ils
décidaient de se marier.
- Non.
- Comment ça, non?
-
Non, on ne fera pas sauter la serrure et nous ne profiterons pas de cette cave.
Il ne faut plus en parler, il ne faut plus l'approcher, il ne faut surtout pas
penser à l'ouvrir.
- Tu rigoles? Explique-toi!
Jonathan n'avait
pas pensé à construire un raisonnement logique autour de
l'interdit de la cave. Involontairement il avait provoqué le contraire de
ce qu'il désirait. Sa femme et son fils étaient maintenant
intrigués. Que pouvait-il faire ? Leur expliquer qu'il y avait un
mystère autour de l'oncle bienfaiteur, et que dernier avait voulu les
avertir du danger d'aller à la cave ?
Ce n'était pas une
explication. C'était au mieux de la superstition. Les humains aimant la
logique, jamais Lucie et Nicolas ne marcheraient. Il bafouilla :
- C'est le
notaire qui m'a averti.
- Qui t'a averti de quoi?
-Cette cave est
infestée de rats!
- Berk! Des rats ? Mais ils vont sûrement
passer par la fente, protesta le garçon.
- Ne vous en faites pas, on
va tout colmater.
Jonathan n'était pas mécontent de son petit
effet. Une chance qu'il ait eu cette idée des rats.
- Bon, alors c'est
entendu, personne n'approche de la cave, hein?
Il se dirigea vers la salle de
bains. Lucie vint aussitôt l'y rejoindre.
- Tu es allé voir ta
grand-mère?
- Exact.
- Ça t'a pris toute la matinée
?
- Re-exact.
- Tu ne vas pas passer ton temps à traîner
ainsi. Tu te rappelles ce que tu disais aux autres dans la ferme des
Pyrénées : « Oisiveté mère de tous les vices.
» Il faut que tu trouves un autre travail. Nos fonds baissent!
- On
vient d'hériter d'un appartement de deux cents mètres
carrés dans un quartier chic en lisière de forêt, et toi tu
me parles boulot! Tu ne sais donc pas apprécier l'instant présent
?
Il voulut l'enlacer, elle recula.
- Si, je sais, mais je sais aussi
penser au futur. Moi je n'ai aucune situation, toi tu es au chômage,
comment va-t-on vivre dans un an?
- On a encore des réserves.
- Ne
sois pas stupide, nous avons de quoi vivoter quelques mois, et
après...
Elle posa ses petits poings sur ses hanches et bomba la
poitrine.
- Écoute Jonathan, tu as perdu ton job parce que tu ne
voulais pas aller dans les quartiers dangereux le soir. D'accord, je comprends,
mais tu dois pouvoir trouver autre chose ailleurs!
- Bien sûr, je vais
chercher du boulot, laisse-moi seulement me changer les idées. Je te
promets qu'ensuite, disons dans un mois, je fais les petites annonces.
Une
tête blonde fit son apparition bientôt suivie de la peluche sur
pattes. Nicolas et Ouarzazate.
- Papa, il y a un monsieur qui est venu tout
à l'heure pour relier un livre.
- Un livre? Quel livre?
- Je ne
sais pas, il a parlé d'une grande encyclopédie écrite par
l'oncle Edmond.
- Ah tiens, ça alors... Il est entré? Vous
l'avez trouvée ?
- Non, il n'avait pas l'air gentil, et comme de toute
façon il n'y a pas de livre...
- Bravo, fils, tu as bien fait.
Cette nouvelle laissa Jonathan perplexe, puis intrigué. Il fouina
dans le vaste sous-sol, en vain. Il demeura ensuite un bon moment dans la
cuisine, à inspecter la porte de la cave, sa grosse serrure et sa large
fente. Sur quel mystère ouvrait-elle donc?
Il faut
pénétrer dans cette brousse.
Une suggestion est lancée
par l'une des plus vieilles exploratrices. Se mettre en formation « serpent
grosse tête », la meilleure manière d'avancer en terrain
inhospitalier. Consensus immédiat, elles ont toutes eu la même
idée au même moment.
A l'avant, cinq éclaireuses
placées en triangle inversé constituent les yeux de la troupe. A
petits pas mesurés, elles tâtent le sol, hument le ciel, inspectent
les mousses. Si tout va bien, elles lancent un message olfactif qui signifie :
« Rien devant! » Elles rejoignent ensuite l'arrière de la
procession pour être remplacées par des individus « neufs
». Ce système de rotation transforme le groupe en une sorte de long
animal dont la « truffe » reste toujours hypersensible.
Le «
Rien devant! » sonne clair une vingtaine de fois. La vingt et unième
est interrompue par un couac nauséabond. L'une des éclaireuses
vient imprudemment de s'approcher d'une plante carnivore. Une dionée. Son
arôme enivrant l'a attirée, sa glu lui a emprisonné les
pattes.
Dès lors, tout est perdu. Le contact avec les poils
déclenche le mécanisme de la charnière organique. Les deux
larges feuilles articulées se referment inexorablement. Leurs longues
franges servent de dents. Se croisant, elles se transforment en solides
barreaux. Lorsque sa victime est complètement aplatie, le fauve
végétal sécrète ses enzymes les plus voraces,
capables de digérer les carapaces les plus coriaces.
Ainsi fond la
fourmi. Tout son corps se transforme en sève effervescente. Elle lance
une vapeur de détresse.
Mais on ne peut déjà plus rien
pour elle. Cela fait partie des impondérables communs à toutes les
expéditions longue distance. Il reste juste à signaler «
Attention danger » aux abords du piège naturel.
Elles reprennent
la route odorante en oubliant l'incident. Les phéromones pistes indiquent
que c'est par là. Les fourrés traversés, elles continuent
vers l'ouest. Toujours à 23° d'angle par rapport aux rayons
solaires. Elles se reposent à peine, quand le temps est trop froid ou
trop chaud. Elles doivent faire vite si elles ne veulent pas rentrer en pleine
guerre.
Il était déjà arrivé que des
exploratrices constatent à leur retour que leur cité était
encerclée par des troupes ennemies. Et forcer le blocus n'était
jamais une mince affaire.
Ça y est, elles viennent de trouver la
phéromone piste qui indique l'entrée de la caverne. Une chaleur
monte du sol. Elles s'enfoncent dans les profondeurs de la terre
rocailleuse.
Plus elles descendent, plus elles perçoivent le
gloussement discret d'une rigole. C'est la source d'eau chaude. Elle fume en
dégageant une forte odeur de soufre.
Les fourmis s'abreuvent.
A un
moment, elles repèrent un drôle d'animal : on dirait une boule avec
des pattes. En fait c'est un scarabée géotrupe en train de pousser
une sphère de bouse et de sable à l'intérieur de laquelle
il a calfeutré ses œufs. Tel un Atlas de légende, il supporte
son "monde". Quand la pente est favorable, la boule roule toute seule et il la
poursuit. Dans le cas contraire, il souffle, glisse et doit souvent aller la
rechercher en bas. Surprenant de trouver un scarabée par ici. C'est
plutôt un animal des zones chaudes...
Les Belokaniennes le laissent
passer. De toute façon chair n'est pas très bonne, et sa carapace
le rend trop lourd à transporter.
Une silhouette noire détale
sur leur gauche, pour se cacher dans une anfractuosité de la roche. Un
perce-oreille. Ça, par contre, c'est délicieux. La plus vieille
exploratrice est la plus rapide. Elle bascule son abdomen sous son cou, se place
en position de tir en s'équilibrant avec les pattes arrière, vise
d'instinct et décoche de très loin une goutte d'acide formique. Le
jus corrosif concentré à plus de 40 pour cent fend
l'espace.
Touché.
Le perce-oreille est foudroyé en pleine
course. De l'acide concentré à 40 pour cent ce n'est pas du
petit-lait. Ça pique déjà à 40 pour mille, alors
à 40 pour cent, ça dégage ! L'insecte s'effondre, et toutes
se précipitent pour dévorer ses chairs brûlées. Les
exploratrices d'automne ont donné de bonnes phéromones. Le coin
paraît giboyeux. La chasse sera bonne.
Elles descendent dans un puits
artésien et terrorisent toutes sortes d'espèces souterraines
jusqu'alors inconnues. Une chauve-souris tente bien de mettre fin à leur
visite, mais elles la font fuir en l'embrumant sous un nuage d'acide
formique.
Les jours suivants, elles continuent de ratisser la caverne chaude,
accumulant les dépouilles de petits animaux blancs et les débris
de champignons vert clair.
Avec leur glande anale elles sèment de
nouvelles phéromones pistes qui doivent permettre à leurs
sœurs de venir chasser ici sans encombre.
La mission a réussi. Le
territoire a poussé un bras jusqu'ici, au-delà des broussailles de
l'ouest. Lourdement chargées de victuailles, alors qu'elles vont prendre
le chemin du retour, elles déposent le drapeau chimique
fédéral. Son parfum claque dans les airs
« BEL-OKAN!
»
- Vous pouvez répéter?
- Wells, je suis le neveu
d'Edmond Wells.
La porte s'ouvre sur un grand type de près de deux
mètres.
- Monsieur Jason Bragel?... Excusez-moi de vous
déranger mais j'aimerais parler de mon oncle avec vous. Je ne l'ai pas
connu et ma grand-mère m'a appris que vous étiez son meilleur
ami.
- Entrez donc... Que voulez-vous savoir sur Edmond ?
- Tout. Je ne
l'ai pas connu et je le regrette...
- Mmmmh. Je vois. De toute façon,
Edmond était le genre de types qui sont des mystères vivants.
-
Vous le connaissiez bien?
- Qui peut prétendre connaître qui que
ce soit ? Disons que nos deux personnes marchaient souvent côte à
côte et que ni lui ni moi n'y voyions d'inconvénient.
- Comment
vous êtes-vous rencontrés ?
- A la faculté de biologie.
Moi, je bossais sur les plantes, et lui sur les bactéries.
- Encore
deux mondes parallèles.
- Oui, sauf que le mien est quand même
plus sauvage, rectifia Jason Bragel en désignant le fouillis de plantes
vertes qui envahissait sa salle à manger. Vous les voyez ? Elles sont
toutes concurrentes, prêtes à s'entretuer pour un trait de
lumière ou pour une goutte d'eau. Dès qu'une feuille est à
l'ombre, la plante l'abandonne et les feuilles voisines poussent plus largement.
Les végétaux, c'est vraiment un monde sans pitié...
- Et
les bactéries d'Edmond?
- Lui-même déclarait qu'il ne
faisait qu'étudier ses ancêtres. Disons qu'il remontait un peu plus
haut que la normale dans son arbre généalogique...
- Pourquoi
les bactéries ? Pourquoi pas les singes ou les poissons?
- Il voulait
comprendre la cellule à son stade le plus primaire. Pour lui, l'homme
n'étant qu'un conglomérat de cellules, il fallait comprendre
à fond la « psychologie » d'une cellule pour déduire le
fonctionnement de l'ensemble. « Un gros problème complexe n'est en
fait qu'une réunion de petits problèmes simples. » Il a pris
cet adage à la lettre.
- Il n'a travaillé que sur les
bactéries ?
- Non, non. C'était une sorte de mystique, un vrai
généraliste, il aurait voulu tout savoir. Il avait aussi ses
lubies... par exemple, vouloir contrôler ses propres battements
cardiaques.
- Mais c'est impossible!
- Il paraît que certains yogis
hindous et tibétains réalisent cette prouesse.
- A quoi
ça sert ?
- Je l'ignore... Lui souhaitait y arriver pour pouvoir se
suicider juste en arrêtant son cœur avec sa volonté. Il
pensait être ainsi en mesure de sortir du jeu à n'importe quel
moment.
- Quel intérêt?
- Il avait peut-être peur des
douleurs liées à la vieillesse.
- Hum... Et qu'a-t-il fait
après son doctorat de biologie ?
- Il est parti travailler dans le
privé, une société produisant des bactéries vivantes
pour les yaourts. « Sweetmilk Corporation ». Ça a bien
marché pour lui. Il a découvert une bactérie capable non
seulement de développer un goût mais aussi un parfum! Il a eu le
prix de la meilleure invention de l'année 63, pour ça...
- Et
puis?
- Et puis il s'est marié avec une Chinoise. Ling Mi. Une fille
douce, rieuse. Lui, le ronchon, s'est immédiatement adouci. Il
était très amoureux. A partir de ce moment, je l'ai vu plus
rarement. C'est classique.
- J'ai entendu dire qu'il était parti en
Afrique.
- Oui, mais il est parti après.
- Après quoi?
-
Après le drame. Ling Mi était leucémique. Cancer du sang,
ça ne pardonne pas. En trois mois, la vie l'a quittée. Le
pauvre... lui qui avait carrément professé que les cellules
étaient passionnantes, et les humains négligeables... la
leçon était cruelle. Et il n'avait rien pu faire.
Parallèlement à ce désastre, il a eu des disputes avec ses
collègues de « Sweetmilk Corporation ». Il a quitté son
travail pour rester prostré dans son appartement. Ling Mi lui avait
redonné foi en l'humanité, sa perte le fit rechuter de plus belle
dans sa misanthropie.
- Il est parti en Afrique pour oublier Ling Mi ?
-
Peut-être. En tout cas, il a surtout voulu cicatriser la plaie en se
jetant à corps perdu dans son œuvre de biologiste. Il a dû
trouver un autre thème d'étude passionnant. Je ne sais pas
exactement ce que c'était, mais ce n'était plus les
bactéries. Il s'est installé en Afrique probablement parce que ce
thème de travail était plus facile à traiter là-bas.
Il m'a envoyé une carte postale, il expliquait juste qu'il était
avec une équipe du CNRS, et qu'il bossait avec un certain Pr Rosenfeld.
Je ne connais pas ce monsieur.
- Vous avez revu Edmond par la suite ?
-
Oui, une fois par hasard, aux Champs-Élysées. Nous avons un peu
discuté. Il avait manifestement repris goût à la vie. Mais
il est resté très évasif, il a éludé toutes
mes questions un peu professionnelles.
- Il parait aussi qu'il
écrivait une encyclopédie.
- Ça, c'est plus ancien.
C'était son grand truc. Réunir toutes ses connaissances dans un
ouvrage.
- Vous l'avez déjà vu?
- Non. Et je ne crois pas
qu'il l'ait jamais montré à que ce soit. Connaissant Edmond, il a
dû le cacher au fin fond de l'Alaska avec un dragon cracheur de feu pour
le protéger. C'était son côté « grand sorcier
».
Jonathan se disposait à prendre congé.
- Ah! encore
une question : vous savez comment faire quatre triangles
équilatéraux avec six allumettes?
- Evidemment. C'était
son test d'intelligence préféré.
- Alors, quelle est la
solution ?
Jason éclata d'un grand rire.
- Alors ça, je ne
vous la donnerai sûrement pas! Comme disait Edmond : « C'est à
chacun de trouver seul son passage. » Et vous verrez, la satisfaction de la
découverte est décuplée.
Avec toutes ces viandes sur
le dos, la route semble plus longue qu'à l'aller. La troupe progresse
d'un bon pas pour ne pas être surprise par les rigueurs de la nuit. Les
fourmis sont capables de travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre de mars
à novembre sans le moindre repos; cependant chaque chute de
température les endort. C'est pourquoi il est assez rare de voir une
expédition partir pour plus d'une journée.
Longtemps la
cité de fourmis rousses avait planché sur ce problème. Elle
savait qu'il était important d'étendre les territoires de chasse
et de connaître les pays lointains, où poussent d'autres plantes et
où vivent d'autres animaux avec d'autres mœurs.
Au huit cent
cinquantième millénaire, Bi-stin-ga, une reine rousse de la
dynastie Ga (dynastie de l'Est, disparue depuis cent mille ans), avait eu la
folle ambition de connaître les « extrémités » du
monde. Elle avait envoyé des centaines d'expéditions aux quatre
points cardinaux. Aucune n'était jamais revenue.
L'actuelle reine,
Belo-kiu-kiuni, n'était pas aussi gourmande. Sa curiosité se
contentait de la découverte de ces petits coléoptères
dorés qui ressemblent à des pierres précieuses (et qu'on
trouve dans le Sud profond), ou de la contemplation des plantes carnivores qu'on
lui ramenait parfois vivantes avec les racines et qu'elle espérait
réussir un jour à apprivoiser.
Belo-kiu-kiuni savait que la
meilleure manière de connaître de nouveaux territoires était
encore d'agrandir la Fédération. Toujours plus
d'expéditions longue distance, toujours plus de cités filles,
toujours plus de postes avancés et on livre la guerre à tous ceux
qui prétendraient empêcher cette progression.
Certes la
conquête du bout du monde serait longue, mais cette politique de petits
pas opiniâtres était en parfait accord avec la philosophie
générale des fourmis. « Lentement mais toujours en avant.
»
Aujourd'hui la fédération de Bel-o-kan comprenait 64
cités filles. 64 cités sous la même odeur. 64 cités
reliées par un réseau de 125 kilomètres de pistes
creusées et de 780 kilomètres de pistes odorantes. 64 cités
solidaires pendant les batailles comme pendant les famines.
Le concept de
fédération de cités permettait à certaines villes de
se spécialiser. Et Belo-kiu-kiuni rêvait même de voir un jour
une cité ne traiter que de céréales, une autre ne pourvoir
qu'aux viandes, une troisième ne s'occuper que de la guerre.
On n'en
était pas encore là.
C'était en tout cas un concept qui
s'accordait bien avec un autre principe de la philosophie globale des fourmis.
« L'avenir appartient aux spécialistes. ».
Les exploratrices
sont encore loin des postes avancés. Elles forcent l'allure. Quand elles
repassent près de la plante carnivore, une guerrière propose qu'on
la déracine pour la ramener à Belo-kiu-kiuni.
Agora antennaire.
Elles discutent en émettant et en recevant de minuscules molécules
volatiles et odorantes. Les phéromones. Des hormones, en fait, qui
arrivent à sortir de leurs corps. On pourrait visualiser chacune de ces
molécules comme un bocal où chaque poisson serait un
mot.
Grâce aux phéromones, les fourmis se livrent à des
dialogues dont les nuances sont pratiquement infinies. A voir la
nervosité des mouvements d'antennes, le débat semble
animé.
- C'est trop encombrant.
- Mère ne connaît pas
ce genre de plante.
- On risque d'avoir des pertes et ce seront des bras en
moins pour transporter le butin.
- Lorsqu'on aura apprivoisé les
plantes carnivores ce seront des armes à part entière, on pourra
tenir des fronts rien qu'en les plantant alignées.
- On est
fatiguées et la nuit va tomber.
Elles décident de renoncer,
contournent la plante et poursuivent leur route. Comme leur groupe approche d'un
bosquet fleuri, le 327e mâle, qui se trouve à l'arrière,
repère une pâquerette rouge. Il n'a jamais vu un tel
spécimen. Il n'y a pas à hésiter.
- On n'a pas eu la
dionée mais on va ramener ça.
I1 se laisse distancer un
instant et découpe précautionneusement la tige de la fleur.
Tchlic! Puis serrant fort sa découverte, il court pour rattraper ses
collègues. Seulement de collègues, il n'y en a plus.
L'expédition numéro un de la nouvelle année est certes en
face de lui, mais dans quel état... Choc émotionnel. Stress. Les
pattes de 327e se mettent à trembler. Toutes ses compagnes gisent
mortes.
Qu'a-t-il bien pu se passer? L'attaque a dû être
foudroyante. Elles n'ont même pas eu le temps de se mettre en position de
combat, toutes sont encore en formation « serpent grosse tête
».
Il inspecte les corps. Aucun jet d'acide n'a été
tiré. Les fourmis rousses n'ont même pas eu le temps de
lâcher leurs phéromones d'alerte.
Le 327e mâle mène
l'enquête.
Il fouille les antennes du cadavre d'une sœur. Contact
olfactif. Aucune image chimique n'a été enregistrée Elles
marchaient et puis soudain : coupure.
Il faut comprendre, il faut comprendre.
Il y a forcément une explication. D'abord nettoyer l'outil sensoriel. A
l'aide des deux griffes courbes de sa patte avant, il racle ses tiges frontales,
retirant la mousse acide produite par son début de stress. Il les replie
vers sa bouche et les lèche. Il les essuie sur le petit éperon
brosse subtilement placé par la nature en haut de son troisième
coude.
Puis il abaisse ses antennes propres à la hauteur de ses yeux
et les active doucement à 300 vibrations/ seconde. Rien. Il augmente le
mouvement : 500, 1000, 2 000, 5 000, 8 000 vibrations/ seconde. Il est aux deux
tiers de sa puissance réceptrice.
Instantanément, il recueille
les plus infimes effluves flottant aux alentours : vapeurs de rosée,
pollens, spores, et une petite odeur qu'il a déjà sentie mais
qu'il a du mal à identifier.
Il accélère encore.
Puissance maximale : 12 000 vibrations/seconde. En virevoltant, ses antennes
engendrent des petits courants d'airs aspirants qui drainent à lui toutes
les poussières.
Ça y est : il a identifié ce parfum
léger. C'est l'odeur des coupables. Oui, ce ne peut être qu'elles,
les impitoyables voisines du Nord qui ont déjà causé tant
de soucis l'année dernière.
Elles : les fourmis naines de
Shi-gae-pou...
Elles sont donc déjà réveillées,
elles aussi. Elles ont dû tendre une embuscade et utiliser une nouvelle
arme foudroyante.
Il n'y a pas une seconde à perdre, il faut alerter
toute la Fédération.
- C'est un rayon laser de très
forte amplitude qui les a tous tués, chef.
- Un rayon laser?
- Oui,
une nouvelle arme capable de faire fondre à distance les plus gros de nos
vaisseaux. Chef...
- Vous pensez que ce sont...
- Oui, chef, seuls les
Vénusiens ont pu faire ce coup-là. C'est signé.
- Dans
ce cas les représailles vont être terribles. Il nous reste combien
de fusées de combat stationnées dans la ceinture d'Orion?
-
Quatre, chef.
- Ce ne sera jamais assez, il faudrait demander le secours des
troupes de... »
- Tu reveux un peu de potage ?
- Non merci, dit
Nicolas complètement hypnotisé par les images.
- Allons,
regarde un peu ce que tu manges ou on éteint la télé !
-
Oh! maman, s'il te plait...
- Tu n'en as pas encore marre de ces histoires
de petits hommes verts et de planètes aux noms de marques de lessive ?
demanda Jonathan.
- Ça m'intéresse. Je suis sûr qu'un
jour on rencontrera des extraterrestres.
- Alors ça... depuis le temps
qu'on en parle!
- Ils ont envoyé une sonde vers l'étoile la
plus proche, Marco Polo elle se nomme la sonde, on devrait bientôt savoir
qui sont nos voisins.
- Elle fera chou blanc comme toutes les autres sondes
qu'on a déjà envoyé polluer l'espace. C'est trop loin je te
dis.
- Peut-être, mais qui te dit alors que ce ne seront pas eux, les
extraterrestres, qui viendront nous voir? Après tout on n'a pas
élucidé tous les témoignages parlant d'OVNI.
- Quand
bien même. A quoi ça nous servirait de rencontrer d'autres peuples
intelligents? On finirait fatalement un jour par se faire la guerre, tu ne
trouves pas qu'on a déjà assez de problèmes entre Terriens
?
- Ce serait exotique. On aurait peut-être de nouveaux endroits pour
aller en vacances.
- Ce serait surtout de nouveaux soucis.
Il prit le
menton de Nicolas.
- Allons, mon garçon, tu verras quand tu seras plus
grand, tu penseras comme moi : le seul animal vraiment passionnant, le seul
animal dont l'intelligence est vraiment différente de la nôtre,
c'est... la femme!
Lucie protesta pour la forme. Ils rirent ensemble. Nicolas
se renfrogna. Ce devait être ça l'humour des adultes... Sa main
partit à la recherche de la fourrure apaisante du chien.
Il n'y avait
rien sous la table.
- Où est passé Ouarzazate ?
Il
n'était pas dans la salle à manger.
- Ouarzi!
Ouarzi!
Nicolas se mit à siffler entre ses doigts. D'ordinaire l'effet
était immédiat : on entendait un aboiement suivi d'un bruit de
pattes. Il siffla de nouveau. Aucun résultat. Il alla chercher dans les
nombreuses pièces de l'appartement. Ses parents vinrent le rejoindre.
Plus de chien. La porte était fermée. Il n'avait pu sortir par ses
propres moyens, les chiens ne savent pas encore utiliser les
clés.
Machinalement, ils se dirigèrent tous vers la cuisine, et
plus précisément vers la porte de la cave. La fente n'avait
toujours pas été colmatée. Or elle était juste assez
large pour laisser passer un animal de la taille de Ouarzazate.
- Il est
là-dedans, je suis sûr qu'il est là-dedans! gémit
Nicolas. Il faut aller le chercher.
Comme pour répondre à cette
requête, on entendit des jappements saccadés montant de la cave.
Ils semblaient quand même provenir de très loin.
Tous
s'approchèrent, de la porte taboue. Jonathan s'interposa.
- Papa a dit
: on ne va pas à la cave!
- Mais chéri, dit Lucie, il faut bien
aller le chercher. 1 est peut-être attaqué par des rats. Tu as dit
qu'il y avait des rats...
Son visage se ferma.
- Tant pis pour le chien.
On ira en acheter un autre demain.
Le gosse était
sidéré.
- Mais Papa, ce n'est pas « un autre » que je
veux. Ouarzazate c'est mon copain, tu ne peux pas le laisser crever comme
ça.
- Qu'est-ce qu'il te prend ? ajouta Lucie, laisse-moi y aller si
tu as peur!
- Tu es peureux Papa, tu es un lâche?
Johnathan ne se
contenait plus, il marmonna un « C'est bon je vais jeter un coup d'œil
», et alla chercher une torche électrique. Il éclaira la
fente. C'était noir, complètement noir, d'un noir qui absorbe
tout.
Il frissonna. Il brûlait de s'enfuir. Mais sa femme et son fils
le poussaient vers cet abîme. Des pensées acides inondèrent
sa tête. Sa phobie du noir prenait le dessus.
Nicolas éclata en
sanglots.
- Il est mort ! Je suis sûr qu'il est mort ! C'est ta
faute.
- Il est peut-être blessé, tempéra Lucie, il
faudrait aller voir.
Jonathan repensa au message d'Edmond. Le ton en
était impératif. Mais comment faire ? Un jour, forcément,
l'un d'eux craquerait et irait voir. Il devait prendre le taureau par les
cornes. Maintenant ou jamais. Il passa sa main sur son front
mouillé.
Non, ça ne se passerait pas comme ça. Il avait
enfin l'occasion d'affronter ses peurs, de sauter le pas, de faire face au
danger. Le noir voulait le gober? Tant mieux. il était prêt
à aller au fond des choses. Il n'avait de toute façon plus rien
à perdre.
- J'y vais!
Il alla chercher ses outils et fit sauter la
serrure.
- Quoi qu'il arrive, ne bougez pas d'ici, surtout ne tentez pas de
me rejoindre ou d'appeler la police. Attendez-moi!
- Tu parles d'une
drôle de façon. Ce n'est qu'une cave après tout, une cave
comme il y en a dans tous les immeubles.
- Je n'en suis pas si
sûr...
Éclairé par l'ovale orange d'un soleil
déclinant le 327e mâle, dernier survivant de la première
expédition de chasse du printemps, court seul. Insupportablement
seul.
Depuis longtemps ses pattes pataugent dans les flaques, la boue et les
feuilles moisies. Le vent a séché toutes ses lèvres. La
poussière a recouvert son corps d'un manteau d'ambre. Il ne sent plus ses
muscles. Plusieurs de ses griffes sont cassées.
Mais à
l'extrémité du rail olfactif sur lequel il est lancé, il
distingue bientôt son objectif. Parmi les monticules que sont les
cités belokaniennes, une forme grandit à chacune de ses
foulées, l'énorme pyramide de Bel-o-kan, la cité
mère, phare odorant qui le magnétise et l'aspire.
327e parvient
enfin au pied de l'imposante fourmilière, lève la tête. Sa
ville a encore grandi. On a entamé la construction de la nouvelle couche
protectrice du dôme. Le sommet de la montagne de branchettes taquine la
lune.
Le jeune mâle cherche un instant, trouve au ras du sol une
entrée encore béante, où il s'engouffre.
Il était
temps. Toutes les ouvrières et les soldates travaillant à
l'extérieur sont déjà revenues. Les gardes
s'apprêtaient à boucher les issues afin de préserver la
chaleur intérieure. D'ailleurs à peine a-t-il franchi le seuil que
les maçonnes s'activent et que le trou se referme derrière lui.
Presque dans un claquement.
Voilà, on ne voit plus rien du monde
extérieur froid et barbare. Le 327e mâle est à nouveau
plongé dans la civilisation. Il peut désormais se fondre dans la
Meute apaisante. Il n'est plus seul, il est multiple.
Les sentinelles
s'approchent. Sous son film de poussières, elles ne l'ont pas reconnu. Il
émet rapidement ses parfums d'identification, et les autres sont
rassérénées.
Une ouvrière remarque ses odeurs de
fatigue. Elle lui propose une trophallaxie, le rituel du don de son corps. Toute
fourmi possède dans son abdomen une sorte de poche, en fait un estomac
secondaire, qui ne digère pas aliments. Le jabot social. Elle peut y
stocker de la nourriture, qui reste indéfiniment fraîche et
intacte. Elle peut ensuite la régurgiter pour l'envoyer dans son estomac
« normal digérant ». Ou bien elle la recrache pour l'offrir
à une congénère.
Les gestes sont toujours les
mêmes. La fourmi offreuse accoste l'objet de son désir de
trophallaxie en lui tapotant le crâne. Si celle qui est ainsi pressentie
accepte, elle abaisse les antennes. Si elle les dresse bien haut, c'est en signe
de refus, elle n'a vraiment pas faim.
Le 327e mâle n'hésite pas.
Ses réserves énergétiques sont tellement faibles qu'il est
sur le point de tomber en catalepsie. Ils s'emboîtent bouche contre
bouche, La nourriture remonte. L'offreuse régurgite d'abord de la salive,
puis du miellat et une bouillie de céréales. C'est bon et
très reconstituant.
Le don prend fin, le mâle se dégage
aussitôt. Tout lui revient. Les morts. L'embuscade. Pas un instant
à perdre. Il lève ses antennes et pulvérise l'information
en fines gouttelettes alentour.
Alerte. C'est la guerre. Les naines ont
détruit notre première expédition. Elles ont une arme
nouvelle aux effets destructeurs. Branle-bas de combat. La guerre est
déclarée.
La sentinelle se dégage. Ces odeurs d'alerte
lui agacent le cerveau. Déjà un attroupement se crée autour
du 327e mâle.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Qu'est-ce qu'il se passe
?
- Il dit que la guerre est déclarée.
- A-t-il des preuves
?
Des fourmis accourent de partout.
- Il parle d'une arme nouvelle et
d'une expédition décimée.
- C'est grave.
- A-t-il des
preuves ?
Le mâle se trouve maintenant au centre d'un caillot de
fourmis.
- Alerte, alerte, la guerre est déclarée, branle-bas
de combat!
- A-t-il des preuves ?
Cette phrase odorante est reprise par
tous.
Non, il n'a pas de preuves. Il était tellement choqué
qu'il n'a pas pensé à en ramener. Mouvements d'antennes. Les
têtes remuent, dubitatives.
- Où cela s'est-il passé ?
- A l'ouest de La-chola-kan, entre le nouveau point de chasse trouvé
par les éclaireurs et nos cités. Une zone où patrouillent
souvent les naines.
- C'est impossible, nos espionnes sont rentrées.
Elles sont formelles : les naines ne sont pas encore
réveillées!
C'est une antenne anonyme qui vient
d'émettre cette phéromone phrase. La foule se disperse. On la
croit, elle. On ne le croit pas, lui. Il a certes des accents de
vérité, mais son récit est si peu vraisemblable. Les
guerres de printemps ne commencent jamais si tôt. Les naines seraient
folles d'attaquer alors qu'elles ne sont même pas toutes
réveillées. Chacun reprend sa tâche sans tenir compte de
l'information transmise par le 327e mâle.
L'unique survivant de la
première expédition de chasse est abasourdi. Ces morts, bon sang,
il ne les a pas inventés! Ils finiront bien par s'apercevoir que
l'effectif n'est pas au complet dans une caste.
Ses antennes retombent
bêtement sur son front. Il éprouve le sentiment dégradant
que son existence ne sert plus à rien. Comme s'il ne vivait plus pour les
autres, mais rien que pour lui-même.
Il frissonne d'horreur à
cette pensée. Se jette en avant, court fébrilement, ameute et
prend les ouvrières à témoin. On hésite même
à s'arrêter quand il égrène la formule
consacrée :
- Explorateur j'ai été la patte Sur place
j'ai été l'œil De retour je suis le stimulus nerveux.
Tout
le monde s'en fout. On l'écoute sans lui prêter attention. Puis on
repart sans s'affoler. Qu'il cesse donc de stimuler!
Jonathan
était descendu depuis quatre heures maintenant. Sa femme et son fils se
rongeaient les sangs.
- On appelle la police, Maman?
- Non, pas
encore.
Elle s'approcha de la porte de la cave.
- Papa est mort? Dis-moi,
Maman, Papa est mort de la même façon que Ouarzi ?
- Mais non,
mais non, mon chéri, qu'est-ce que tu racontes comme
bêtises!
Lucie était dévorée d'angoisse. Elle se
pencha pour examiner la fente. Avec la puissante lampe halogène qu'elle
venait d'acheter, il lui semblait distinguer un peu plus loin un... escalier en
colimaçon.
Elle s'assit par terre. Nicolas vint la rejoindre. Elle
l'embrassa.
- Il va revenir, il faut être patient. Il nous a
demandé d'attendre, attendons encore.
- Et s'il ne revient plus
?
327e est las. Il a l'impression de se débattre dans de l'eau.
Ça remue, mais ça n'avance pas.
Il décide de s'adresser
à Belo-kiu-kiuni, en personne. Agée de quatorze hivers,
Mère possède une expérience incomparable, alors que les
fourmis asexuées qui forment le gros de la population vivent trois ans au
maximum. Elle seule peut l'aider à trouver un moyen de faire passer
l'information.
Le jeune mâle prend la voie express qui mène au
cœur de la cité. Plusieurs milliers d'ouvrières
encombrées d'œufs trottent dans cette large galerie. Elles remontent
leurs fardeaux depuis le quarantième étage en sous-sol jusqu'aux
pouponnières du solarium situées au trente cinquième
étage au-dessus du sol. C'est un vaste flux de coquilles blanches
portées à bout de pattes qui va de bas en haut et de droite
à gauche.
Il lui faut aller en sens inverse. Pas facile. 327' bouscule
quelques nourrices qui crient aussitôt au scandale. Il est lui-même
heurté, piétiné, repoussé, griffé.
Heureusement le couloir n'est pas complètement saturé. Il parvient
à se frayer un chemin dans la masse grouillante.
Prenant ensuite par
les petits tunnels, itinéraire plus long mais moins pénible, il
trotte à bonne allure. Des artères, il passe aux
artérioles, des artérioles aux veines et veinules. I1 parcourt
ainsi des kilomètres, franchit des ponts, des arches, traverse des places
vides ou bondées.
Il s'oriente sans peine au milieu des
ténèbres, grâce à ses trois ocelles frontaux à
vision infrarouge. Au fur et à mesure qu'il approche de la Cité
interdite, l'odeur douceâtre de Mère se fait plus pesante, et le
nombre de gardes va croissant.
Il y en a de toutes les sous-castes
guerrières, de toutes les tailles, de toutes les armes. Des petites aux
longues mandibules crantées, des costaudes équipées de
plaques thoraciques dures comme du bois, des trapues aux antennes courtes, des
artilleuses dont l'abdomen effilé est gorgé de poisons
convulsifs.
Muni d'odeurs passeports valables, le 327e mâle traverse
sans encombre leurs postes de filtrage. Les soldates sont calmes. On sent que
les grandes guerres territoriales n'ont pas encore commencé.
Tout
près maintenant de son but, il présente ses identifications aux
fourmis concierges puis pénètre dans l'ultime couloir menant
à la loge royale. Sur le seuil il s'arrête, écrasé
par la beauté qui se dégage de ce lieu unique. C'est une grande
salle circulaire construite selon les règles architecturales et
géométriques très précises que les reines
mères transmettent à leurs filles d'antenne à
antenne.
La voûte principale mesure douze têtes de haut sur
trente-six de diamètre (la tête est l'unité de mesure de la
Fédération; une tête équivaut à trois
millimètres d'unité de mesure courante humaine). Des pilastres de
ciments rares soutiennent ce temple insecte, qui, avec la forme concave de son
sol, est conçu pour que les molécules odorantes émises par
les individus rebondissent le plus longtemps possible sans imprégner les
murs. C'est un remarquable amphithéâtre olfactif.
Au centre
repose une grosse dame. Elle est couchée sur le ventre et lance de temps
en temps sa patte vers une fleur jaune. La fleur se referme parfois
sèchement. Mais la patte est déjà retirée.
Cette
dame, c'est Belo-kiu-kiuni.
Belo-kiu-kiuni, dernière reine fourmi
rousse de la cité centrale.
Belo-kiu-kiuni, pondeuse unique,
génératrice de tous les corps et de tous les esprits de la
Meute.
Belo-kiu-kiuni, qui régnait déjà pendant la
grande guerre avec les abeilles, pendant la conquête des
termitières du Sud, pendant la pacification des territoires à
araignées, pendant la terrible guerre d'usure imposée par les
guêpes du chêne, et depuis l'année dernière
c'était elle qui coordonnait les efforts des cités pour
résister à la pression aux frontières nord des fourmis
naines.
Belo-kiu-kiuni, qui bat des records de
longévité.
Belo-kiu-kiuni, sa maman.
Ce monument vivant est
là, tout près de lui, comme autrefois. Sauf qu'elle est
humidifiée et caressée par une vingtaine de jeunes
ouvrières serviles, alors que jadis c'était lui, le 327e, qui la
soignait de ses petites pattes encore malhabiles.
La jeune plante carnivore
claque des mâchoires et Mère émet une petite plainte
odorante, On ne savait pas d'où lui venait cette passion pour les fauves
végétaux.
327e approche. Vue de près, Mère n'est
pas très belle. Elle a le crâne allongé vers l'avant, garni
de deux énormes yeux globuleux qui semblent regarder partout à la
fois. Ses ocelles infrarouges sont resserrés au milieu du front. Ses
antennes, en revanche, sont plantées de manière
exagérément écartées. Elles sont très
longues, très légères et vibrent par à-coups brefs
qu'on devine parfaitement maîtrisés.
Cela fait plusieurs jours
que Belo-kiu-kiuni a quitté le grand sommeil et, depuis, elle n'a
cessé de pondre.
Son abdomen, dix fois plus volumineux que la normale,
est parcouru de spasmes continus. A l'instant même, elle lâche huit
œufs maigrichons, gris clair aux reflets nacrés, la dernière
génération de Belokaniens. Le futur tout rond et tout gluant
s'échappe de ses entrailles pour rouler dans la pièce,
immédiatement pris en charge par des nourrices.
Le jeune mâle
reconnaît l'odeur de ces œufs. Ce sont des soldates stériles
et des mâles. Il fait encore froid, et a glande à produire des
« filles » ne s'est pas encore activée. Dès que la
météo le permettra Mère pondra de chaque caste selon les
besoins exacts de la Cité. Des ouvrières viendront lui dire que
« ça manque de broyeuses de céréales ou d'artilleuses
», et elle fournira à la demande. Il arrive aussi que Belo-kiu-kiuni
sorte de sa loge et aille humer les couloirs. Elle a l'antenne assez fine pour
détecter le moindre déficit au sein de elle ou telle caste. Elle
complète sur-le-champ les effectifs.
Mère accouche encore de
cinq chétives unités, puis se tourne vers son visiteur. Elle le
touche et le lèche.
Le contact avec la salive royale est toujours un
moment extraordinaire. Cette salive est non seulement un désinfectant
universel, mais aussi une véritable panacée guérissant
toutes les blessures, sauf toutefois celles de l'intérieur de la
tête.
Si Belo-kiu-kiuni n'est pas à même de
reconnaître personnellement un seul de ses innombrables petits, elle
montre par cet exercice salivaire qu'elle a identifié ses odeurs. Il est
sien.
Le dialogue antennaire peut commencer.
Bienvenue dans le sexe de la
Meute. Tu m'as quittée mais tu ne peux t'empêcher de
revenir.
Phrase rituelle d'une mère à ses enfants. L'ayant
communiquée, elle hume les phéromones des onze segments, avec un
flegme qui en impose au jeune 327e... Elle a déjà compris les
raisons de sa visite... La première expédition envoyée dans
l'Ouest a été complètement anéantie. Il y avait aux
alentours de la catastrophe des odeurs de fourmis naines. Elles doivent
probablement avoir découvert une arme secrète.
Explorateur, il
a été la patte. Sur place, il a été l'œil, De
retour, il est le stimulus nerveux.
Certes. Seulement, le problème est
qu'il n'arrive pas à stimuler la Meute. Ses effluves ne convainquent
personne. Il estime qu'elle seule, Belo-kiu-kiuni, saura comment faire passer le
message et donner l'alerte.
Mère le hume avec une attention
redoublée. Elle capte les moindres molécules volatiles de ses
articulations et de ses pattes. Oui, il y a là traces de mort, et de
mystère. Ce pourrait être la guerre... Et ce pourrait très
bien ne pas l'être.
Elle lui signifie que de toute façon elle ne
détient aucun pouvoir politique. Dans la Meute, les décisions se
prennent par la concertation permanente, à travers la formation de
groupes de travail axés sur des projets librement choisis. S'il n'est pas
capable de générer l'un de ces centres nerveux, bref de monter un
groupe, son expérience ne sert à rien.
Elle ne peut même
pas l'aider.
Le 327e mâle insiste. Pour une fois qu'il a une
interlocutrice qui semble prête à l'écouter jusqu'au bout,
il émet de toutes ses forces ses molécules les plus
séduisantes. Selon lui, cette catastrophe devrait être le souci
prioritaire. On devrait sur-le-champ envoyer des espionnes pour essayer de
savoir quelle est cette arme secrète.
Belo-kiu-kiuni répond que
la Meute croule sous les soucis prioritaires. Non seulement le réveil
printanier n'est pas complètement achevé, mais la peau de la
Cité est encore en chantier. Et tant que la dernière couche de
branchettes ne sera pas posée, il serait hasardeux de partir en guerre.
Par ailleurs, la Meute manque de protéines et de sucres. Enfin, il faut
déjà penser à préparer la fête de la
Renaissance. Tout cela nécessite les énergies vives de chacun.
Même les espionnes sont suremployées. Voilà qui expliquerait
que son message d'angoisse ne puisse être entendu.
Un temps. On entend
juste les labiales des ouvrières léchant la carapace de
Mère, qui, de son côté, s'est remise à tripoter sa
plante carnivore. Elle se contorsionne jusqu'à se caler l'abdomen sous le
thorax. Ses deux pattes antérieures pendent. Elle retire prestement la
patte lorsque les mâchoires végétales se referment, puis le
prend à témoin de l'arme formidable que ce pourrait
être.
On pourrait dresser un mur de plantes carnivores pour
protéger toute la frontière nord-ouest. Le seul problème,
c'est que pour le moment ces petits monstres ne savent pas faire la distinction
entre les gens de la Cité et les étrangers...
327e revient sur
le sujet qui l'obnubile. Belo-kiu-kiuni lui demande combien d'individus sont
morts dans l' « accident ». Vingt-huit. Tous de la sous-caste des
guerrières exploratrices ? Affirmatif, il était le seul mâle
de l'expédition. Elle se concentre alors et pond successivement
vingt-huit perles, qui sont autant de sœurs liquides.
Vingt-huit fourmis
sont mortes, ces vingt-huit œufs vont les remplacer.
UN JOUR
FATALEMENT : Un jour, fatalement, des doigts se poseront sur ces pages, des yeux
lécheront ces mots, des cervelles en interpréteront le
sens.
Je ne veux pas que ce moment arrive trop tôt. Les
conséquences pourraient en être terribles. Et à l'heure
où j'écris ces phrases, je lutte encore pour préserver mon
secret.
Cependant, il faudra bien qu'un jour l'on sache ce qui s'est
passé. Même les secrets les plus profondément enfouis
finissent par remonter à la surface du lac. Le temps est leur pire
ennemi. Qui que vous soyez, tout d'abord je vous salue. Au moment où vous
me lisez, je suis probablement mort depuis une dizaine, voire une centaine
d'années. Du moins je l'espère.
Je regrette parfois
d'avoir accédé à cette connaissance. Mais je suis un
humain, et même si ma solidarité d'espèce est en ce moment
à son plus bas échelon, je sais tous les devoirs que me donne le
seul fait d'être né un jour parmi vous, hommes de cet
univers.
Je dois transmettre mon histoire.
Toutes les
histoires se ressemblent, à y voir d'un peu près. Il y a au
début un sujet « en devenir » qui dort. Il subit une crise.
Cette crise le force à réagir. Selon son comportement, il mourra
ou il évoluera.
La première histoire que je vais vous
raconter est celle de notre univers. Parce que nous vivons à
l'intérieur. Et parce que toutes les choses, petites et grandes,
répondent aux mêmes lois et connaissent les mêmes liens
d'interdépendance.
Par exemple, vous qui tournez cette page,
vous frottez en un point votre index contre la cellulose du papier. De ce
contact naît un échauffement infime. Un échauffement
toutefois bien réel. Rapporté dans l'infiniment petit, cet
échauffement provoque le saut d'un électron qui quitte son atome
et vient ensuite percuter une autre particule.
Mais cette particule
est en fait, « relativement » à elle-même, immense. Si
bien que le choc avec l'électron est pour elle un véritable
bouleversement. Avant, elle était inerte, vide, froide. A cause de votre
« tournée » de page, la voici en crise. De gigantesques
flammèches la zèbrent. Rien que par ce geste, vous avez
provoqué quelque chose dont vous ne saurez jamais toutes les
conséquences. Des mondes sont peut-être nés, avec des gens
dessus, et ces gens vont découvrir la métallurgie, la cuisine
provençale et les voyages stellaires. Ils pourront même se
révéler plus intelligents que nous. Et ils n'auraient jamais
existé si vous n'aviez pas eu ce livre entre les mains et si votre doigt
n'avait pas provoqué un échauffement, précisément
à cet endroit du papier.
pareillement, notre univers trouve
sûrement sa place lui aussi dans un coin de page dé livre, une
semelle de chaussure ou la mousse d'une canette de bière de quelque autre
civilisation géante.
Notre génération n'aura sans
doute jamais les moyens de le vérifier. Mais ce que nous savons, c'est
qu'il y a bien longtemps notre univers, ou en tout cas la particule qui contient
notre univers, était vide, froid, noir, immobile. Et puis quelqu'un ou
quelque chose a provoqué la crise. On a tourné une page, on a
marché sur une pierre, on a raclé la mousse d'une canette de
bière. Toujours est-il qu'il y a eu un traumatisme. Notre particule s'est
réveillée. Chez nous, on le sait, ça a été
une gigantesque explosion. On l'a nommée Big Bang.
Chaque
seconde, dans l'infiniment grand, dans l'infiniment petit, dans l'infiniment
lointain, il y a peut-être un univers qui naît comme le nôtre
est né il y a plus de quinze milliards d'années. Les autres, on ne
les connaît pas. Mais pour le nôtre on sait que ça a
commencé par l'explosion de l'atome le plus petit et le plus «
simple » : l'hydrogène.
Imaginez donc ce vaste espace de
silence soudain réveillé par ,ne déflagration titanesque.
Pourquoi a-t-on tourné la page, là-haut ? Pourquoi a-t-on
raclé la mousse de la bière? Peu importe. Toujours est-il que
l'hydrogène brûle, explose, grille. Une lumière immense raye
l'espace immaculé. Crise. Les choses immobiles prennent un mouvement. Les
choses froides chauffent. Les choses silencieuses bourdonnent.
Dans le
brasier initial l'hydrogène se transforme en hélium, l'atome
à peine plus complexe que lui. Mais déjà, de cette
transformation on peut déduire la première grande règle du
jeu de notre univers : TOUJOURS PLUS COMPLEXE.
Cette règle
semble évidente. Mais rien ne prouve que dans les univers voisins elle ne
soit pas différente. Ailleurs, c'est peut-être TOUJOURS PLUS CHAUD,
OU TOUJOURS PLUS DUR ou TOUJOURS PLUS DRÔLE.
Chez nous aussi les
choses deviennent plus chaudes, ou plus dures ou plus drôles, mais ce
n'est pas la loi initiale. Ce ne sont que des à-côtés. Notre
loi racine, celle autour de laquelle s'organisent toutes les autres, est :
TOUJOURS PLUS COMPLEXE.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Le 327e mâle erre dans les couloirs du sud de la ville.
Il n'est pas calmé. Il remâche la fameuse phrase :
Explorateur
il a été la patte, Sur place il a été l'œil, De
retour il est le stimulus nerveux.
Pourquoi ça ne marche pas ?
Où est l'erreur ? Son corps bouillonne de l'information non
traitée. Pour lui, la Meute a été blessée et elle ne
s'en est même pas aperçue. Or le stimulus de douleur, c'est lui.
C'est donc lui qui doit faire réagir la Cité.
Oh, comme il est
dur de détenir un message de souffrance, de le garder en soi, sans
trouver aucune antenne qui veuille le recevoir! Il aimerait tant se
décharger de tout ce poids, partager avec d'autres ce terrible
savoir.
Une fourmi messagère thermique passe près de lui. Le
sentant déprimé, elle croit qu'il est mal réveillé
et lui offre ses calories solaires. Cela lui redonne un peu de force, qu'il
utilise tout de suite pour essayer de la convaincre.
Alerte, une
expédition a été détruite dans une embuscade tendue
par des naines, alerte!
Mais il n'a même plus les accents de
vérité du début.
La messagère thermique repart
comme si de rien n'était.
Le 327e ne renonce pas. Il court dans les
couloirs en lâchant son message d'alerte.
Parfois des guerrières
s'arrêtent, l'écoutent, vont jusqu'à dialoguer avec lui,
mais son histoire d'arme ravageuse est si peu crédible. Aucun groupe
capable de prendre en charge une mission militaire ne se forme.
Il marche,
abattu.
Soudain, alors qu'il parcourt un tunnel désert du
quatrième étage en sous-sol, il détecte un bruit
derrière lui. Quelqu'un le suit.
Le 327e mâle se retourne. Avec
ses ocelles infrarouges, il inspecte le couloir. Taches rouges et noires. Il n'y
a personne. Bizarre. Ce devait être une erreur. Mais le bruit de pas
résonne à nouveau derrière lui. Scritch... tssss,
scritch... tssss. C'est quelqu'un qui doit boiter de deux pattes sur six, et qui
se rapproche.
Pour s'assurer du phénomène, il bifurque à
chaque carrefour, puis il marque un temps d'arrêt. Le bruit s'interrompt.
Dès qu'il repart : Scritch... tss, scritch... tss, scritch... tss, le
bruit reprend.
Pas de doute : on le suit.
Quelqu'un qui se cache quand il
se retourne. Etrange comportement, parfaitement inédit. Pourquoi une
cellule de la Meute en suivrait-elle une autre sans se faire connaître ?
Ici chacun est avec tout le monde et n'a rien à dissimuler à
personne.
La « présence » n'en persiste pas moins. Toujours
à distance, toujours cachée. Scritch... tss, scritch... tss.
Comment réagir? Quand il était encore larve, les nourrices lui
avaient appris qu'il faut toujours faire front au danger. Il stoppe et fait
semblant de se laver. La présence n'est plus très loin. Il la sent
presque. Tout en mimant les gestes du nettoyage, il remue ses antennes.
Ça y est, il perçoit les molécules odorantes du suiveur,
C'est une petite guerrière d'un an. Elle dégage un parfum
singulier, qui recouvre ses identifications courantes. Pas facile à
définir. On dirait une odeur de roche.
La petite guerrière ne
se cache plus. Scritch... tssss... scritch... tssss... Il la voit maintenant en
infrarouge. Elle a en effet deux pattes en moins. Son odeur de roche se fait
plus forte.
Il émet.
Qui est là.?
Pas de
réponse.
Pourquoi me suivez-vous ?
Pas de
réponse.
Voulant oublier l'incident, il reprend sa route, mais
bientôt il détecte une seconde présence qui arrive en face.
Une grosse guerrière cette fois. La galerie est étroite, il ne
passera pas.
Faire demi-tour? Ce serait affronter la boiteuse, qui se
hâte d'ailleurs vers lui.
Il est coincé.
Maintenant il le
sent : ce sont deux guerrières. Et elles portent toutes les deux ce
parfum de roche. La grosse ouvre ses longues cisailles.
C'est un
piège!
Il est impensable qu'une fourmi de la cité veuille en
tuer une autre. Serait-ce un détraquement du système immunitaire ?
N'ont-elles pas reconnu ses odeurs d'identification ? Le prennent-elles pour un
corps étranger ? C'est proprement insensé, c'est comme si son
estomac avait décidé d'assassiner son intestin...
Le 327e
mâle augmente la force de ses émissions
Je suis comme vous une
cellule de la Meute. Nous sommes du même organisme.
Ce sont de jeunes
soldates, elles doivent se tromper. Mais ses émissions n'apaisent point
ses vis-à-vis. La petite boiteuse lui saute sur le dos et le retient par
les ailes, tandis que la grosse lui serre la tête entre ses mandibules.
Elles le traînent, ainsi garrotté, dans la direction du
dépotoir.
Le 327e mâle se débat. Avec son segment
à dialogue sexuel, il émet toutes sortes d'émotions que ne
connaissent même pas les asexués. Cela va de
l'incompréhension à la panique.
Pour ne pas être salie
par ces idées « abstraites », la boiteuse, toujours
plaquée sur son mésotonum, lui racle les antennes avec ses
mandibules. Elle enlève par ce geste toutes ses phéromones, et
notamment ses odeurs passeports. De toute façon, là où il
va elles ne lui serviront plus à grand-chose...
Le sinistre trio
avance poussivement dans les couloirs les moins fréquentés. La
petite boiteuse continue méthodiquement son travail de nettoyage. On
dirait qu'elle ne veut laisser aucune information sur cette tête. Le
mâle ne se débat plus. Résigné, il se prépare
à s'éteindre en ralentissant les battements de son
cœur.
Pourquoi tant de violences, pourquoi tant de haine,
frères? Pourquoi?
Un, nous ne sommes qu'un, tous ensemble nous mes les
enfants de la Terre et de Dieu.
Cessons là nos vaines disputes. Le
XXIIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. Abandonnons nos vieilles
querelles fondées sur l'orgueil et la
duplicité.
L'individualisme, voilà notre véritable
ennemi! Un frère dans le besoin, et vous le laissez mourir de faim, vous
n'êtes plus dignes de faire partie de la large communauté du monde.
Un être perdu qui vous réclame aide et assistance, et vous lui
fermez la porte.
Vous n'êtes pas des nôtres.
Je vous connais,
bonnes consciences calées dans la soie! Vous ne pensez qu'à votre
confort personnel, vous ne désirez que des gloires individuelles, le
bonheur oui, mais uniquement le vôtre et celui de votre proche
famille.
Je vous connais, vous dis-je. Toi, toi, toi et toi! Cessez de
sourire devant vos écrans, je vous parle de choses graves. Je vous parle
de l'avenir de l'humanité. Cela ne pourra plus durer. Ce mode de vie n'a
pas de sens. Nous gaspillons tout, nous détruisons tout. Les forêts
sont laminées pour faire des mouchoirs jetables. Tout est devenu jetable
: les couverts, les stylos, les vêtements, les appareils photo, les
voitures, et sans vous en apercevoir vous devenez vous aussi jetables. Renoncez
à cette forme de vie superficielle. Vous devez y renoncer aujourd'hui,
avant qu'on ne vous force à y renoncer demain.
Venez parmi nous,
rejoignez notre armée de fidèles. Nous sommes tous les soldats de
Dieu, mes frères. »
Image d'une speakerine. « Voilà.
Cette émission évangélique vous était
proposée par le père Mac Donald de la nouvelle Église
adventiste du 45e jour et par la société de surgelés "
Sweetmilk ". Elle a été diffusée par satellite en
mondovision. Et maintenant, avant notre série de science-fiction "
Extraterrestre et fier de l'être ", voici une page de publicité.
»
Lucie n'arrivait pas comme Nicolas à s'arrêter
complètement de penser en regardant la télévision. Huit
heures déjà que Jonathan était là-dessous et
toujours aucune nouvelle!
Sa main s'approcha du téléphone. Il
avait dit de ne rien faire, mais s'il était mort, ou s'il était
pris sous des éboulis ?
Elle n'avait pas encore le courage de
descendre. Sa main décrocha. Elle composa le numéro de police
secours.
- Allô, police?
- Je t'avais demandé de ne pas
appeler, fit une voix faible et détimbrée en provenance de la
cuisine.
- Papa! Papa!
Elle raccrocha alors que le combiné
continuait à émettre des : « Allô, parlez, donnez-nous
une adresse. » Clac.
- Mais oui, mais oui, c'est moi, il ne fallait pas
s'inquiéter. Je vous avais dit de m'attendre tranquillement.
Ne pas
s'inquiéter? Il en avait de bonnes!
Non seulement Jonathan tenait dans
ses bras la dépouille de ce qui avait été Ouarzazate et qui
n'était plus qu'un tas de viande sanguinolent, mais l'homme
lui-même était transfiguré. Il ne semblait pas
effrayé ou accablé, il était même plutôt
souriant. Non, ce n'était pas ça, comment dire ? On avait
l'impression qu'il avait vieilli ou qu'il était malade. Son regard
était fiévreux, son teint livide, il tremblait et paraissait
essoufflé.
En voyant le corps supplicié de son chien, Nicolas
fondit en larmes. On aurait dit que le pauvre caniche avait été
lacéré par des centaines de petits coups de rasoir.
On le
déposa sur un journal déployé.
Nicolas n'en finissait
pas de se lamenter sur la perte de son compagnon. C'était terminé.
Plus jamais il ne le verrait sauter contre le mur lorsqu'on prononçait le
mot « chat ». Plus jamais il ne verrait ouvrir les poignées de
porte d'un bond joyeux. Plus jamais il ne le sauverait des gros bergers
allemands homosexuels.
Ouarzazate n'était plus.
- Demain on
l'emmènera au cimetière canin du Père-Lachaise,
concéda Jonathan. On lui achètera la tombe à quatre mille
cinq cents francs, tu sais, celle où on pourra mettre sa photo.
- Oh
oui! oh oui! dit Nicolas entre deux sanglots, il mérite au moins
ça.
- Et puis on ira à la SPA, et tu choisiras un autre animal.
Pourquoi ne prendrais-tu pas un bichon maltais cette fois ? C'est très
mignon aussi.
Lucie n'en revenait toujours pas. Elle ne savait pas par quelle
question commencer. Pourquoi avait-il été si long ?
Qu'était-il arrivé au chien ? Que lui était-il
arrivé à lui ? Voulait-il manger ? Avait-il pensé à
l'angoisse des siens ?
- Qu'y a-t-il là-dessous ? finit-elle par dire
d'une voix plate.
- Rien, rien.
- Mais enfin tu as vu dans quel
état tu rentres ? Et le chien... On dirait qu'il est tombé dans un
hachoir électrique. Que lui est-il arrivé ?
Jonathan se passa
une main sale sur le front.
- Le notaire avait raison, c'est plein de rats
là-dessous. Ouarzazate a été mis en pièces par des
rats furieux.
- Et toi?
Il ricana.
- Moi je suis une plus grosse
bête, je leur fais peur.
- C'est dément! Qu'as-tu fait en bas
pendant huit heures ? Qu'y a-t-il au fond de cette maudite cave ?
s'emporta-t-elle.
- Je ne sais pas ce qu'il y a au fond. Je ne suis pas
allé jusqu'au bout.
- Tu n'es pas allé jusqu'au bout!
- Non,
c'est très très profond.
- En huit heures tu n'es pas
arrivé au bout de... de notre cave !
- Non. Je me suis
arrêté quand j'ai vu le chien. Il y avait du sang partout. Tu sais,
Ouarzazate s'est battu avec acharnement. C'est incroyable qu'un si petit chien
ait pu résister si longtemps.
- Mais tu t'es arrêté
où ? à mi-chemin ?
- Comment savoir ? De toute façon je
ne pouvais plus continuer. J'avais peur moi aussi. Tu sais que je ne supporte
pas le noir et la violence. Tout le monde se serait arrêté à
ma place. On ne peut pas continuer indéfiniment dans l'inconnu. Et puis
j'ai pensé à toi, à vous. Tu ne peux pas savoir comment
c'est... C'est si sombre. C'est la mort.
Il eut en achevant cette phrase
comme un tic lui remontant le coin gauche de la bouche. Elle ne l'avait jamais
vu comme ça. Elle comprit qu'il ne fallait plus 1'accabler. Elle lui
enlaça la taille et embrassa ses lèvres froides.
- Calme-toi,
c'est fini. On va sceller cette porte et on n'en parlera plus.
I1 eut un
mouvement de recul.
- Non. Non ce n'est pas fini. Là, je me suis
laissé a arrêter par cette zone rouge. Tout le monde se serait
arrêté. On est toujours effrayé par la violence, même
quand elle est exercée contre des animaux. Mais je ne peux pas rester
comme ça, peut-être tout près du but...
- Tu ne vas pas
me dire que tu veux y retourner!
- Si. Edmond est passé, je
passerai.
- Edmond, ton oncle Edmond?
- Il a fait quelque chose
là-dessous, et je veux savoir quoi.
Lucie étouffa un
gémissement.
- S'il te plaît, par amour pour moi et pour
Nicolas, ne redescends plus.
- Je n'ai pas le choix.
Il eut à
nouveau ce tic de la bouche.
- J'ai toujours fait les choses à
moitié. Je me suis toujours arrêté quand ma raison me disait
que le péril était proche. Et regarde ce que je suis devenu. Un
homme qui n'a certes pas connu de danger, mais qui n'a -pas non plus
réussi sa vie. A force de faire la moitié du chemin, je ne suis
jamais allé au fond des choses. J'aurais dû rester à la
serrurerie, me faire agresser et tant pis pour les bosses. C'aurait
été un baptême, j'aurais connu la violence et appris
à la gérer. Au lieu de quoi, à force d'éviter les
ennuis, je suis comme un bébé sans expérience.
- Tu
délires.
- Non, je ne délire pas. On ne peut pas vivre
éternellement dans un cocon. Avec cette cave, j'ai une occasion unique de
franchir le pas. Si je ne le fais pas, je n'oserai plus jamais me regarder dans
la glace, je n'y verrais qu'un lâche. D'ailleurs c'est toi-même qui
m'as poussé à descendre, rappelle-toi.
Il enleva sa chemise
tachée de sang.
- N'insiste pas, ma décision est
irrévocable.
- Bon, alors, je viens avec toi! déclara-t-elle en
empoignant la torche électrique.
- Non, tu restes ici!
Il l'avait
saisie par les poignets, fermement.
- Lâche-moi, qu'est-ce qui te prend
?
- Excuse-moi, mais tu dois comprendre, cette cave c'est quelque chose qui
ne concerne que moi. C'est ma plongée, c'est mon chemin. Et personne ne
doit s'en mêler, tu m'entends ?
Derrière eux, Nicolas pleurait
toujours sur la dépouille de Ouarzazate. Jonathan libéra les
poignets de Lucie et s'approcha de son fils.
- Allons, reprends-toi,
garçon!
- J'en ai marre, Ouarzi est mort et vous ne faites que vous
disputer.
Jonathan voulut faire diversion. Il prit une boîte
d'allumettes, en sortit six et les posa sur la table.
- Tiens, regarde, je
vais te montrer une énigme. Il est possible de former quatre triangles
équilatéraux avec ces six allumettes. Cherche bien, tu dois
pouvoir trouver,
Le garçon, surpris, sécha ses larmes et
renifla sa morve. Il commença aussitôt à disposer les
allumettes de différentes manières.
- Et j'ai encore un conseil
à te donner. Pour trouver solution, il faut penser différemment.
Si on réfléchit comme on en a l'habitude, on n'arrive à
rien.
Nicolas parvint à composer trois triangles. Pas quatre. Il leva
ses grands yeux bleus, battit des paupières.
- Tu as trouvé la
solution, toi Papa ?
- Non, pas encore, mais je sens que je n'en ai plus pour
très longtemps.
Jonathan avait momentanément calmé son
fils, mais sa femme. Lucie lui lançait des regards courroucés et
le soir ils se disputèrent assez violemment. Mais Jonathan ne voulut rien
dire sur la cave et ses mystères. Le lendemain, il se leva tôt et
passa la matinée à installer à l'entrée de la cave
une porte en fer munie d'un gros cadenas. Il en accrocha la clé unique
autour de son cou.
Le salut arrive sous la forme inattendue d'un
tremblement de terre.
Ce sont tout d'abord les murs qui subissent une grande
secousse latérale. Le sable commence à couler en cascade depuis
les plafonds. Une seconde secousse suit presque aussitôt, puis une
troisième, une quatrième... Les ébranlements sourds se
succèdent de plus en plus rapidement, de plus en plus proches du trio
insolite. C'est un énorme grondement qui ne s'arrête plus et sous
lequel tout vibre.
Ranimé par cette trépidation, le jeune
mâle réaccélère son cœur, lance deux coups de
mandibules qui surprennent ses bourreaux et détale dans le tunnel
éventré. Il agite ses ailes encore embryonnaires pour
accélérer sa fuite et prolonger ses bonds.
Chaque secousse plus
forte l'oblige à stopper et à attendre, plaqué au sol, la
fin des avalanches de sable. Des pans entiers de couloirs s'abattent au milieu
d'autres couloirs. Des ponts, des arches et des cryptes s'effondrent,
entraînant dans leur chute des millions de silhouettes
hébétées.
Les odeurs d'alerte prioritaire fusent et se
répandent. Lors de la première phase, les phéromones
excitatrices embrument les galeries supérieures. Tous ceux qui hument ce
parfum se mettent immédiatement à trembler, à courir en
tous sens et à produire des phéromones encore plus piquantes. Si
bien que l'affolement fait boule de neige.
Le nuage d'alerte se répand
comme un brouillard glissant dans toutes les veines de la région
endolorie, rejoignant les artères principales. L'objet alien
infiltré dans le corps de la Meute produit ce que le jeune mâle a
vainement tenté de déclencher : des toxines de douleur. Du coup,
le sang noir formé par les foules de Belokaniens se met à battre
plus vite. La populace évacue les œufs proches de la zone
sinistrée. Les soldates se regroupent en unités de
combat.
Alors que le 327e mâle se trouve dans un vaste carrefour
à demi obstrué par le sable et la foule, les secousses cessent. Il
s'ensuit un silence angoissant. Chacun s'immobilise, appréhendant la
suite des événements. Les antennes dressées
frétillent. Attente.
Soudain, le toc-toc lancinant de tout à
l'heure est remplacé par une sorte de feulement sourd. Tous ressentent
que la fourrure de branchettes de la Cité vient d'être
perforée. Quelque chose d'immense s'introduit dans le dôme, broie
les murs, glisse à travers les branchettes.
Un fin tentacule rose
jaillit au beau milieu du carrefour. Il fouette l'air et rase le sol à
une vitesse folle, en quête du plus grand nombre possible de
citoyens.
Comme les soldates s'élancent sur lui pour tenter de le
mordre de leur mandibules, une grosse grappe noire se forme en son bout.
Suffisamment garnie, la langue file vers le haut et disparaît,
déversant la foule dans une gorge, puis pointe à nouveau, toujours
plus longue, toujours plus goulue, foudroyante. L'alerte deuxième phase
est alors déclenchée. Les ouvrières tambourinent sur le sol
avec l'extrémité de leur abdomen pour ameuter les soldates des
étages inférieurs, qui n'ont encore rien perçu du
drame.
Toute la Cité résonne des coups de ce tam-tam primaire.
On dirait que l'« organisme Cité » halète:
Tac, tac,
tac! Toc... toc... toc, répond l'alien qui s'est mis à marteler le
dôme pour s'enfoncer plus profondément. Chacun se plaque contre les
parois pour essayer d'échapper à ce serpent rouge
déchaîné qui fouaille les galeries. Lorsqu'une lapée
est estimée trop pauvre, la langue s'étire encore. Un bec, puis
une tête gigantesque suivent.
C'est un pic-vert! La terreur du
printemps... Ces gourmands oiseaux insectivores creusent dans le toit des
cités fourmis des carottes pouvant atteindre soixante centimètres
de profondeur et se gavent de leurs populations.
Il n'est que temps de lancer
l'alerte troisième phase. Certaines ouvrières, devenues
pratiquement folles de surexcitation non exprimée en actes, se mettent
à danser la danse de la peur. Les mouvements en sont très
saccadés : sauts, claquements de mandibules, crachats... D'autres
individus, complètement hystériques, tirent dans les couloirs et
mordent tout ce qui bouge. Effet pervers de la peur : la Cité n'arrivant
pas à détruire l'objet agresseur, finit par
s'autodétruire.
Le cataclysme est localisé au quinzième
étage supérieur ouest, mais l'alerte ayant connu ses trois phases,
toute la Cité se trouve maintenant sur le pied de guerre. Les
ouvrières descendent au plus profond des sous-sols pour mettre les
œufs à l'abri. Elles croisent des files pressées de soldates,
toutes mandibules dressées.
La Cité fourmi a appris, au fil
d'innombrables générations, à se défendre contre de
tels désagréments. Au milieu des mouvements
désordonnés, les fourmis de la caste des artilleuses se forment en
commandos et se répartissent les opérations prioritaires.
Elles
encerclent le pic vert dans sa zone la plus vulnérable : son cou. Puis
elles se retournent, en position de tir rapproché. Leurs abdomens
pointent le volatile. Feu! Elles propulsent de toute la force de leurs
sphincters des jets d'acide formique hyperconcentré.
L'oiseau a la
brusque et pénible impression qu'on lui enserre le cou dans un cache-nez
d'épingles. Il se débat, veut se dégager. Mais il est
allé trop loin. Ses ailes sont emprisonnées dans la terre et les
brindilles du dôme. Il lance à nouveau la langue pour tuer le
maximum de ses minuscules adversaires.
Une nouvelle vague de soldates prend
le relais. Feu! Le pic vert a un soubresaut. Cette fois, ce ne sont plus des
épingles mais des épines. Il cogne nerveusement du bec. Feu!
L'acide gicle derechef. L'oiseau tremble, commence à avoir des
difficultés à respirer. Feu! L'acide lui ronge les nerfs et il est
complètement coincé.
Les tirs cessent. Des soldates à
larges mandibules accourent de partout, mordent dans les plaies faites par
l'acide formique. Par ailleurs, une légion se rend à
l'extérieur, sur ce qui reste du dôme, repère la queue de
l'animal et se met à forer la partie la plus odorante : l'anus. Ces
soldates du génie ont tôt fait d'en élargir l'issue et
s'engouffrent dans les tripes de l'oiseau.
La première équipe
est parvenue à crever la peau de la gorge. Lorsque le premier sang rouge
se met à couler, les émissions de phéromones d'alerte
cessent. La partie est considérée comme gagnée. La gorge
est largement ouverte, on s'y rue par bataillons entiers. Il y a encore des
fourmis vivantes dans le larynx de l'animal. On les sauve.
Puis des soldates
pénètrent à l'intérieur de la tête, cherchant
les orifices qui leur permettront d'atteindre le cerveau. Une ouvrière
trouve un passage : la carotide. Encore faut-il repérer la bonne : celle
qui va du cœur au cerveau, et non l'inverse. La voilà! Quatre
soldates descendent le conduit et se jettent dans le liquide rouge.
Portées par le courant cardiaque, elles sont bientôt
propulsées jusqu'au beau milieu des hémisphères
cérébraux. Elles y sont à pied d'œuvre pour piocher la
matière grise.
Le pic vert, fou de douleur, se roule de droite
à gauche, mais il n'a aucun moyen de contrer tous ces envahisseurs qui le
découpent de l'intérieur. Un peloton de fourmis s'introduit dans
les poumons et y déverse de acide. L'oiseau tousse
atrocement.
D'autres, tout un corps d'armée, s'enfoncent dans
l'œsophage pour réaliser la jonction dans le système digestif
avec leurs collègues en provenance de l'anus.
Lesquelles remontent
rapidement le gros côlon, saccageant en chemin tous les organes vitaux qui
passent à portée de mandibules. Elles fouissent la viande vive
comme elles ont l'habitude de fouiller la terre, prennent d'assaut, l'un
après l'autre, gésier, foie, cœur, rate et pancréas,
comme autant de places fortes.
Il arrive que gicle intempestivement du sang
ou de la lymphe, noyant quelques individus. Cela n'arrive toutefois qu'aux
maladroites qui ignorent où et comment découper proprement.
Les
autres progressent méthodiquement au milieu des chairs rouges et noires.
Elles savent se dégager avant d'être écrasées par un
spasme. Elles évitent de toucher aux zones gorgées de bile ou
d'acides digestifs.
Les deux armées se rejoignent finalement au niveau
des reins. Le volatile n'est toujours pas mort. Son cœur,
zébré de coups de mandibules, continue à envoyer du sang
dans sa tuyauterie crevée.
Sans attendre le dernier souffle de leur
victime des chaînes d'ouvrières se sont formées, qui se
passent de pattes en pattes les morceaux de viande encore palpitants. Rien ne
résiste aux petites chirurgiennes. Lorsqu'elles commencent à
débiter les quartiers de cervelle, le pic vert a une convulsion, la
dernière.
Toute la ville accourt pour équarrir le monstre. Les
couloirs grouillent de fourmis serrant, qui sa plume, qui son duvet
souvenir.
Les équipes de maçonnes sont déjà
entrées en action. Elles vont reconstruire le dôme et les tunnels
endommagés.
De loin, on pourrait croire que la fourmilière est
en train de manger un oiseau. Après l'avoir englouti., elle le
digère, distribuant ses chairs et ses graisses, ses plumes et son cuir en
tous points où ils seront le plus utiles à la
Cité.
GENÈSE : Comment s'est construite la civilisation
fourmi? Pour le comprendre, il faut remonter plusieurs centaines de millions
d'années en arrière, au moment où la vie a commencé
à se développer sur la Terre.
Parmi les premiers
débarquants, il y eut les insectes.
Ils semblaient mal
adaptés à leur monde. Petits, fragiles, ils étaient les
victimes idéales de tous les prédateurs. Pour arriver à se
maintenir en vie, certains, tels les criquets, choisirent la voie de la
reproduction. Ils pondaient tellement de petits qu'il devait forcément
rester des survivants.
D'autres, comme les guêpes ou les
abeilles, choisirent le venin, se dotant au fil des générations de
dards empoisonnés qui les rendaient redoutables.
D'autres,
comme les blattes, choisirent de devenir incomestibles. Une
glande
spéciale donnait un si mauvais goût à leur chair que nul ne
voulait la déguster.
D'autres, comme les mantes
religieuses ou les papillons de nuit, choisirent le camouflage. Semblables aux
herbes ou aux écorces, ils passaient inaperçus dans la nature
inhospitalière. Cependant, dans cette jungle des premiers jours, bien des
insectes n'avaient pas trouvé de « truc » pour survivre et
paraissaient condamnés à disparaître.
Parmi ces
« défavorisés », il y eut tout d'abord les termites.
Apparue il y a près de cent cinquante millions d'années sur la
croûte terrestre, cette espèce brouteuse de bois n'avait aucune
chance de pérennité. Trop de prédateurs, pas assez d'atouts
naturels pour leur résister...
Qu'allai-t-il advenir des
termites ?
Beaucoup périrent, et les survivants étaient
à ce point acculés qu'ils surent dégager à temps une
solution originale : « Ne plus combattre seul, créer des groupes de
solidarité. Il sera plus difficile à nos prédateurs de
s'attaquer à vingt termites faisant front commun qu'à un seul
essayant de fuir. » Le termite ouvrait ainsi l'une des voies royales de la
complexité: l'organisation sociale.
Ces insectes se mirent
à vivre en petites cellules, d'abord familiales : toutes groupées
autour de la Mère pondeuse. Puis les familles devinrent des villages, les
villages prirent de l'ampleur et se transformèrent en villes. Leurs
cités de sable et de ciment se dressèrent bientôt sur toute
la surface du globe. Les termites furent les premiers maîtres intelligents
de notre planète, et sa première
société.
Edmond
Wells,
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Le 327e mâle ne voit plus ses deux tueuses au parfum de
roche. Il les a vraiment lâchées. Avec un peu de chance, elles sont
peut-être mortes sous les éboulis...
Faut pas rêver. Et il
ne serait pas tiré d'affaire pour autant. Il n'a plus aucune odeur
passeport. Maintenant, s'il croise la moindre guerrière son compte est
bon. Il sera automatiquement considéré par ses sœurs comme un
corps étranger. On ne le laissera même pas s'expliquer. Tir d'acide
ou coup de mandibules sans sommation, voilà le traitement
réservé à ceux qui ne peuvent émettre les odeurs
passeports de la Fédération.
C'est insensé. Comment en
est-il arrivé là? Tout est de la faute de ces deux maudites
guerrières aux fragrances de roche. Qu'est-ce qui leur a pris ? Elles
doivent être folles. Bien que le cas soit rare, il arrive que des erreurs
de programmation génétique entraînent des accidents
psychologiques de ce type; quelque chose d'analogue à ces fourmis
hystériques qui frappaient tout le monde lors de la troisième
phase d'alerte.
Ces deux-là n'avaient pourtant pas l'air
hystériques ou dégénérées. Elles semblaient
même très bien savoir ce qu'elles faisaient. On aurait dit... On ne
trouve qu'une seule situation où des cellules détruisent
consciemment d'autres cellules du même organisme. Les nourrices nomment
cela cancer. On aurait dit... des cellules atteintes de cancer.
Cette odeur
de roche serait alors une odeur de maladie... Là encore il faudrait
donner l'alerte. Le 327e mâle a désormais deux mystères
à résoudre : l'arme secrète des naines et les cellules
cancéreuses de Bel-o-kan. Et il ne peut parler à personne. Il faut
réfléchir. Il se pourrait bien qu'il possède en
lui-même quelque ressource cachée... une solution.
Il entreprend
de se laver les antennes. Mouillage (cela lui fait tout drôle de
lécher des antennes sans y reconnaître le goût
caractéristique des phéromones passeports), brossage, lissage
à la brosse de son coude, séchage.
Que faire, bon sang
?
D'abord, rester vivant.
Une seule personne peut se rappeler son image
infrarouge sans avoir besoin de la confirmation des odeurs d'identification :
Mère. Cependant, la Cité interdite regorge de soldates. Tant pis.
Après tout, une vieille sentence de Belo-kiu-kiuni n'énonce-t-elle
pas : C'est souvent au cœur du danger qu'on est le plus en
sécurité ?
Edmond Wells n'a pas laissé de bons
souvenirs ici. Et d'ailleurs quand il est parti, personne ne l'a
retenu.
Celui qui parlait ainsi était un vieil homme au visage
avenant, l'un des sous-directeurs de « Sweetmilk Corporation ».
-
Mais pourtant il parait qu'il avait découvert une nouvelle
bactérie alimentaire, celle qui faisait exhaler des parfums aux
yaourts...
- Ça, en chimie, il faut reconnaître qu'il avait de
brusques coups de génie. Mais ils ne survenaient pas
régulièrement, seulement par saccades.
- Vous avez eu des
ennuis avec lui ?
- Honnêtement, non. Disons plutôt qu'il ne
s'intégrait pas à l'équipe. Il faisait bande à part.
Et même si sa bactérie a rapporté des millions, je crois que
jamais personne ici ne l'a vraiment apprécié.
- Vous pouvez
être plus explicite ?
- Dans une équipe il y a des chefs. Edmond
ne supportait pas les chefs, ni d'ailleurs aucune forme de pouvoir
hiérarchique. Il a toujours eu du mépris pour les gestionnaires,
qui ne font que « diriger pour diriger sans rien produire », comme il
disait. Or nous sommes tous obligés de lécher les bottes de nos
supérieurs. Il n'y a pas de mal à cela. C'est le système
qui le veut. Lui, il faisait le fier. Je crois que ça nous agaçait
encore plus, nous ses pairs, que les chefs eux-mêmes.
- Comment est-il
parti?
- Il s'est disputé avec un de nos sous-directeurs, pour une
affaire dans laquelle il avait, je dois le dire... totalement raison. Ce
sous-directeur avait fouillé dans -son bureau, et Edmond a piqué
un coup de sang. Quand il a vu que tout le monde préférait
soutenir l'autre, il bien été obligé de partir.
- Mais
vous venez de dire qu'il avait raison...
- Mieux vaut parfois se comporter en
lâche au profit de gens connus, même antipathiques, qu'être
courageux au profit d'inconnus même sympathiques. Edmond n'avait pas
d'amis ici. Il ne mangeait pas avec nous, ne buvait pas avec nous, il semblait
toujours dans la lune.
- Pourquoi m'avouez-vous votre «
lâcheté », alors ? Vous n'aviez pas besoin de me raconter tout
ça.
- Hum, depuis qu'il est mort, je me dis que nous nous sommes quand
même mal comportés. Vous êtes son neveu, en vous racontant
ça je me soulage un peu...
Au fond du goulet sombre on distingue
une forteresse de bois. La Cité interdite.
Cet édifice est en
fait une souche de pin autour de laquelle on a construit le dôme. La
souche sert de cœur et de colonne vertébrale à Bel-o-kan.
Cœur, car elle contient la loge royale, et les réserves d'aliments
précieux. Colonne vertébrale, car elle permet à la
Cité de résister aux tempêtes et aux pluies.
Vue de plus
près, la paroi de la Cité interdite est incrustée de motifs
complexes. Comme des inscriptions d'une écriture barbare. Ce sont les
couloirs jadis creusés par les premiers occupants de la souche : des
termites.
Lorsque la Belo-kiu-kiuni fondatrice avait atterri dans la
région, cinq mille ans plus tôt, elle s'était tout de suite
heurtée à eux. La guerre avait été très
longue, plus de mille ans, mais les Belokaniens avaient fini par gagner. Ils
avaient alors découvert avec émerveillement une ville « en
dur », avec des couloirs de bois qui ne s'effondrent jamais. Cette souche
de pin leur ouvrait de nouvelles perspectives urbanistiques et
architecturales.
En haut, la table plate et surélevée; en bas,
les racines profondes qui se dispersent dans la Terre.
C'était
i-dé-al. Cependant, la souche ne suffit bientôt plus à
abriter la population croissante des fourmis rousses. On avait alors
creusé en sous-sol dans le prolongement des racines. Et on avait
entassé des branchettes sur l'arbre décapité pour en
élargir le sommet.
A présent, la Cité interdite est
presque déserte. En dehors de Mère et de ses sentinelles
d'élite, tout le monde vit dans la périphérie.
327e
s'approche de la souche à pas prudents et irréguliers. Les
vibrations régulières sont perçues comme une
présence de marcheur, alors que des sons irréguliers peuvent
passer pour de légers éboulis. Il lui faut seulement
espérer qu'aucune soldate ne le croise. Il se met à ramper. Il
n'est plus qu'à deux cents têtes de la Cité interdite. Il
commence à distinguer les dizaines d'issues perçant la souche;
plus précisément, les têtes de fourmis « concierges
» qui en bouchent l'accès.
Modelées par on ne sait quelle
perversion génétique, celles-ci sont pourvues d'une large
tête ronde et plate, qui leur donne l'allure d'un gros clou exactement
ajusté au pourtour de l'orifice dont elles ont la surveillance.
Ces
portes vivantes avaient déjà prouvé leur efficacité
dans le passé. Lors de la guerre des Fraisiers, sept cent quatre-vingts
ans plus tôt, la Cité fut envahie par les fourmis jaunes. Tous les
Belokaniens survivants s'étaient réfugiés dans la
Cité interdite, et les fourmis concierges, entrées à
reculons, en avaient fermé les issues hermétiquement.
Il fallut
deux jours aux fourmis jaunes pour arriver à forcer ces verrous. Les
concierges non seulement bouchaient les trous mais mordaient avec leurs longues
mandibules. Les fourmis jaunes se mettaient à cent pour lutter contre une
seule concierge. Elles finirent par passer en creusant la chitine des
têtes. Mais le sacrifice des « portes vivantes » n'avait pas
été vain. Les autres cités fédérées
avaient eu le temps de constituer des renforts, et la ville fut
libérée quelques heures plus tard.
Le 327e mâle n'a
certes pas l'intention d'affronter seul une concierge, mais il compte profiter
de l'ouverture de l'une de ces portes, par exemple pour laisser sortir une
nourrice chargée d'œufs maternels. Il pourrait foncer avant qu'elle
n'ait pu se refermer.
Voici justement qu'une tête bouge, puis ouvre le
passage... à une sentinelle. Raté, il ne peut rien tenter, la
sentinelle reviendrait aussitôt et le tuerait.
Nouveau mouvement de la
tête de la concierge. Il fléchit ses six pattes, prêt
à bondir. Mais non! fausse alerte, elle ne faisait que changer de
position. Ça doit quand même donner des crampes, de garder ainsi le
cou plaqué contre un collier de bois.
Tant pis, il n'a plus la
patience, il fonce sur l'obstacle. Dès qu'il est à portée
d'antenne, la concierge repère son absence de phéromones
passeports. Elle recule encore pour mieux boucher l'orifice, puis elle
lâche des molécules d'alerte.
Corps étranger à la
Cité interdite! Corps étranger à la Cité interdite!
répète-t-elle comme une sirène.
Elle fait tournoyer ses
pinces pour intimider l'indésirable. Elle avancerait bien pour le
combattre, mais la consigne est formelle : obstruer d'abord!
Il faut faire
vite. Le mâle possède un avantage : il voit dans l'obscurité
alors que la concierge est aveugle. Il s'élance, évite les
mandibules déchaînées qui frappent au hasard et plonge pour
en saisir les racines. I1 les cisaille l'une après l'autre. Le sang
transparent coule. Deux moignons continuent de s'agiter,
inoffensifs.
Cependant, le 327e ne peut toujours pas passer, le cadavre de
son adversaire bloque l'issue. Les pattes tétanisées continuent
même d'appuyer sur le bois par réflexe. Comment faire ? Il place
son abdomen contre le front de la concierge et tire. Le corps tressaute, la
chitine rongée par l'acide formique se met à fondre en
lâchant une fumée grise. Mais la tête est épaisse. Il
doit s'y prendre à quatre fois avant de pouvoir se frayer un chemin au
travers du crâne plat.
Il peut passer. De l'autre côté, il
découvre un thorax et un abdomen atrophiés. La fourmi
n'était qu'une porte, rien qu'une porte.
CONCURRENTS : Quand
les premières fourmis apparurent, cinquante millions d'années plus
tard, elles n'avaient qu'à bien se tenir. Lointaines descendantes d'une
guêpe sauvage et solitaire, la tiphiide, elles n'étaient pourvues
ni de grosses mandibules ni de dard. Elles étaient petites et
chétives, mais pas sottes, et comprirent vite qu'elles avaient
intérêt à copier les termites. Il leur fallait
s'unir.
Elles créèrent leurs villages; elles
bâtirent des cités grossières. Les termites
s'inquiétèrent bientôt de cette concurrence. Selon eux, il
n'y avait de place sur Terre que pour une seule espèce d'insectes
sociaux.
Les guerres étaient désormais
inévitables. Un peu partout dans monde, sur les îles, les arbres et
les montagnes, les armées des cités termites se battirent contre
les jeunes armées des cités fourmis.
On n'avait jamais
vu ça dans le règne animal. Des millions de mandibules qui
ferraillaient côte à côte pour un objectif autre que
nutritif. Un objectif « politique » !
Au début les
termites, plus expérimentés, gagnaient toutes les batailles. Mais
les fourmis s'adaptèrent. Elles copièrent les armes termites et en
inventèrent de nouvelles. Les guerres mondiales termite-fourmi
embrasèrent la planète, de moins cinquante millions
d'années à moins trente millions d'années.
C'est
à peu près à cette époque que les fourmis, en
découvrant les armes à jets d'acide formique, marquèrent un
avantage décisif.
Encore de nos jours les batailles se
poursuivent entre les deux espèces ennemies, mais il est rare de voir les
légions termites vaincre.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
- Vous l'avez connu en Afrique, c'est bien cela ?
- Oui,
répondit le professeur. Edmond avait un chagrin. Je crois me rappeler que
sa femme était morte. Il s'est jeté à corps perdu dans
l'étude des insectes.
- Pourquoi les insectes ?
- Et pourquoi pas ?
Les insectes exercent une fascination ancestrale. Nos aïeux les plus
lointains redoutaient déjà les moustiques qui leur transmettaient
les fièvres, les puces qui leur donnaient des démangeaisons, les
araignées qui les piquaient, les charançons qui dévoraient
leurs réserves alimentaires. Ça a laissé des
traces.
Jonathan se trouvait dans le laboratoire n° 326 du centre CNRS
entomologie de Fontainebleau, en compagnie du Pr Daniel Rosenfeld, un beau
vieillard coiffé d'une queue de cheval, souriant et volubile.
-
L'insecte déroute, il est plus petit et plus fragile que nous, et
pourtant il nous nargue et même nous menace. D'ailleurs, lorsqu'on y
réfléchit bien, on finit tous dans l'estomac des insectes. Car ce
sont les asticots, donc les larves de mouches, qui se régalent de nos
dépouilles...
- Je n'y avais pas pensé.
- L'insecte a
longtemps été considéré comme l'incarnation du mal.
Belzébuth, l'un des suppôts de Satan, est par exemple
représenté avec une tête de mouche. Ce n'est pas un
hasard.
- Les fourmis ont meilleure réputation que les mouches.
-
Cela dépend. Toutes les cultures en parlent différemment. Dans le
Talmud, elles sont le symbole de l'honnêteté. Pour le bouddhisme
tibétain, elles représentent le dérisoire de
l'activité matérialiste. Pour les Baoulés de
Côte-d'Ivoire, une femme enceinte mordue par une fourmi accouchera d'un
enfant à tête de fourmi. Certains Polynésiens, en revanche,
les tiennent pour de minuscules divinités.
- Edmond travaillait
précédemment sur les bactéries, pourquoi les a-t-il
laissé tomber?
- Les bactéries ne le passionnaient pas le
millième ce que l'ont passionné ses recherches sur l'insecte, et
tout particulièrement sur les fourmis. Et quand je dis "ses recherches",
c'était un engagement total. C'est lui qui a lancé la
pétition contre les fourmilières-jouets, ces boîtes en
plastique vendues dans les grandes surfaces, avec une reine et six cents
ouvrières. Il s'est aussi battu pour utiliser les fourmis comme «
insecticide ». Il voulait qu'on installe systématiquement des
cités de fourmis rousses dans les forêts, pour les nettoyer des
parasites.
Ce n'était pas bête. Déjà dans le
passé on a utilisé les fourmis pour lutter contre la
processionnaire du pin en Italie et contre la pamphiliide des sapins en Pologne,
deux insectes qui ravagent les arbres.
- Monter les insectes les uns contre
les autres, c'est a l'idée ?
- Mmmh, lui il appelait cela «
s'immiscer dans leur diplomatie ». On a fait tellement de bêtises au
siècle dernier, avec les insecticides chimiques. Il ne faut jamais
attaquer l'insecte de front, plus encore il ne faut jamais le sous-estimer et
vouloir le dompter comme on l'a fait avec les mammifères. L'insecte,
c'est une autre philosophie, un autre espace-temps, une autre dimension.
L'insecte a par exemple une parade contre tous les poisons chimiques - la
mithridatisation. Vous savez, si on n'arrive toujours pas à conjurer les
invasions de sauterelles c'est qu'elles s'adaptent à tout, les
bougresses. Collez-leur de l'insecticide, 99 pour cent crèvent mais un
pour cent survit. Et ces un pour cent de rescapées sont non seulement
immunisées, mais donnent naissance à 100 pour cent de petites
sauterelles «vaccinées» contre cet insecticide. C'est ainsi
qu'il y a deux cents ans, on a fait l'erreur d'augmenter sans cesse la
toxicité des produits. Si bien que ceux-ci tuaient plus d'humains que
d'insectes. Et nous avons créé des souches hyperrésistantes
capables de consommer sans aucun dégât les pires poisons.
- Vous
voulez dire qu'on n'a pas de véritable moyen de lutter contre les
insectes ?
- Constatez vous-même. Il y a toujours des moustiques, des
sauterelles, des charançons, des mouches tsétsé - et des
fourmis. Elles résistent à tout. En 1945, on s'est aperçu
que seuls les fourmis et les scorpions avaient survécu aux
déflagrations nucléaires. Elles se sont adaptées même
à ça!
Le 327e mâle a fait couler le sang d'une
cellule de la Meute. Il a exercé la pire violence contre son propre
organisme. Cela lui laisse un goût amer. Mais avait-il d'autre moyen, lui,
l'hormone d'information, de survivre afin de poursuivre sa mission ?
S'il a
tué, c'est bien parce qu'on a tenté de le tuer. C'est une
réaction en chaîne. Comme le cancer. Parce que la Meute se comporte
de manière anormale envers lui, il se voit contraint d'agir à
l'identique. Il doit se faire à cette idée.
Il a tué une
cellule sœur. Il en tuera peut-être d'autres.
- Mais
qu'allait-il faire en Afrique? Puisque, des fourmis, vous le dites
vous-même, il y en a partout.
- Certes, mais pas les mêmes
fourmis... Je crois qu'Edmond ne tenait plus à rien après la perte
de sa femme, je me demande même avec le recul s'il n'attendait pas que les
fourmis le « suicident ».
- Pardon?
- Elles ont failli le
bouffer, sacrediou! Les fourmis magnans d'Afrique... Vous n'avez jamais vu le
film Quand la Marabounta gronde?
Jonathan secoua la tête en
signe de dénégation.
- La Marabounta c'est la masse des fourmis
magnans dorylines, ou annoma nigricans, qui avance dans la plaine en
détruisant tout sur son passage.
Le Pr Rosenfeld se leva, comme pour
faire front devant une vague invisible.
- On entend d'abord comme un vaste
bruissement composé de tous les cris et piaillements, battements d'ailes
et de pattes de toutes les petites bêtes qui tentent de fuir. A ce stade,
on ne voit pas encore les magnans, et puis quelques guerrières surgissent
de derrière une butte. Après ces éclaireurs, les autres
arrivent vite, en colonnes à perte de vue. La colline devient noire.
C'est comme une coulée de lave qui fait fondre tout ce qu'elle
touche.
Le professeur allait et venait en gesticulant, pris par son
sujet.
- C'est le sang vénéneux de l'Afrique. De l'acide
vivant. Leur nombre est effrayant. Une colonie de magnans pond en moyenne cinq
cent mille œufs tous les jours. Il y a de quoi en remplir des seaux
entiers... Donc, cette rigole d'acide sulfurique noir coule, remonte les talus
et les arbres, rien ne l'arrête. Les oiseaux, lézards ou
mammifères insectivores qui ont le malheur d'approcher se font
aussitôt émietter. Vision d'Apocalypse! Les magnans n'ont peur
d'aucune bête. Une fois, j'ai vu un chat trop curieux se faire dissoudre
en un clin d'œil. Elles traversent même les ruisseaux en faisant des
ponts flottants de leurs propres cadavres!... En Côte-d'Ivoire, dans la
région avoisinant le centre écotrope de Lamto où nous les
étudiions, la population n'a toujours pas trouvé de parade
à leur invasion. Alors quand on annonce que ces minuscules Attila vont
traverser le village, les gens fuient en emportant leurs biens les plus
précieux. Ils mettent les pieds de tables et de chaises dans des seaux de
vinaigre et ils prient leurs dieux. Au retour, tout est lessivé, c'est
comme un typhon. Il n'y a plus le moindre bout d'aliment ou de quelque substance
organique que ce soit. Plus la moindre vermine non plus. Les magnans sont
finalement le meilleur moyen de nettoyer sa case de fond en comble.
- Comment
faisiez-vous pour les étudier si elles sont si féroces ?
- On
attendait midi. Les insectes n'ont pas de système de régulation de
chaleur comme nous. Quand il fait 18° dehors, il fait 18° dans leur
corps, et quand c'est la canicule leur sang devient bouillant. C'est
insupportable pour elles. Aussi, dès les premiers rayons brûlants,
les magnans se creusent un nid bivouac, où elles attendent une
météo plus clémente. C'est comme une mini-hibernation, si
ce n'est qu'elles sont bloquées par la chaleur, non par le froid.
- Et
alors?
Jonathan ne savait pas vraiment dialoguer. Il considérait que
la discussion était faite pour servir de vase communicant. Il y en a un
qui sait, le vase plein, et un qui ne sait pas, le vase vide, lui-même en
général. Celui qui ne sait pas ouvre grand ses oreilles et relance
de temps en temps l'ardeur de son interlocuteur avec des « et alors?
», des « parlez-moi de ça », et des hochements de
tête.
S'il existait d'autres moyens de communiquer, il les ignorait.
D'ailleurs il lui semblait, à observer ses contemporains, que ceux-ci ne
faisaient que se livrer à des monologues parallèles, chacun ne
cherchant qu'à utiliser l'autre comme psychanalyste gratuit. Dans ces
conditions, il préférait sa propre technique. Il avait
peut-être l'air de ne détenir aucun savoir, mais au moins il
apprenait sans cesse. Un proverbe chinois ne dit- il pas : Celui qui pose une
question est bête cinq minutes, celui qui n'en pose pas l'est toute sa
vie.
- Et alors ? On y est allés, bougrediou! Et ça a
été quelque chose, croyez-moi. On comptait trouver cette
satanée reine. La fameuse grosse bébête qui pond cinq cent
mille œufs par jour. On voulait juste la voir et la photographier. On a mis
des grosses bottes d'égoutiers. Pas de chance, Edmond faisait du 43 et il
ne restait qu'une paire en 40. Il y est allé en Pataugas... Je m'en
souviens comme si c'était hier. A 12 h 30 on a tracé sur le sol la
forme probable du nid bivouac et on a commencé à creuser tout
autour une tranchée de un mètre de profondeur. À 13 h 30
nous avons atteint les chambres extérieures. Une sorte de liquide noir et
crépitant s'est mis à couler. Des milliers de soldates
surexcitées faisaient claquer leurs mandibules qui, chez cette
espèce, sont coupantes comme des lames de rasoir. Ça se plantait
dans nos bottes tandis que nous continuions de progresser à coups de
pelle et de pioche en direction de la cellule nuptiale. Nous avons enfin
trouvé notre trésor. La reine. Un insecte dix fois plus volumineux
que nos reines européennes. On l'a photographiée sous toutes les
coutures alors qu'elle devait sûrement hurler des God save the Queen dans
son langage odorant... L'effet n'a pas tardé. De partout les
guerrières ont convergé pour former des mottes sur nos pieds.
Certaines arrivaient à grimper en escaladant leurs consœurs
déjà plantées dans le caoutchouc. De là, elles
passaient sous le pantalon puis la chemise. On devenait tous des Gulliver, mais
nos Lilliputiens ne rêvaient que de nous mettre en lambeaux comestibles!
Il fallait surtout faire attention à ce qu'elles ne
pénètrent dans aucun de nos orifices naturels : nez, bouche, anus,
tympan. Sinon c'est foutu, elles creusent du dedans!
Jonathan se tenait coi,
plutôt impressionné. Quant au professeur, il paraissait revivre la
scène qu'il mimait avec la puissance de l'homme jeune qu'il
n'était plus.
- On se donnait de grandes tapes pour les chasser.
Elles, elles étaient guidées par notre souffle et notre
transpiration. Nous avions tous fait des exercices de yoga pour respirer
lentement et contrôler notre peur. On essayait de ne pas penser, d'oublier
ces grappes de guerrières qui voulaient nous tuer. Et on a pris deux
pellicules de photos dont certaines au flash. Quand on a eu fini, on a tous
bondi hors de la tranchée., Sauf Edmond. Les fourmis l'avaient recouvert
jusqu'à la tête, elles s'apprêtaient à le bouffer! On
l'a vite dégagé par les bras, on l'a déshabillé et
l'on a raclé à la machette toutes les mâchoires et les
têtes qui étaient plantées dans son corps. On avait tous
morflé, mais pas au même degré que lui, sans bottes. Et
surtout, il avait paniqué, il avait émis des phéromones de
peur.
- C'est horrible.
- Non, c'est chouette qu'il s'en soit tiré
vivant. Ça ne l'a d'ailleurs pas dégoûté des fourmis.
Au contraire, il les a étudiées avec encore plus
d'acharnement.
- Et ensuite?
- Il est rentré à Paris. Et on
n'a plus eu de nouvelles. Il n'a même pas téléphoné
une fois à son vieux Rosenfeld, le bougre. Enfin j'ai vu dans les
journaux qu'il était mort. Paix à son âme.
Il alla
écarter le rideau de la fenêtre pour examiner un vieux
thermomètre serti dans de la tôle émaillée.
- Hum,
30°en plein mois d'avril, c'est incroyable. Il fait de plus en plus chaud
chaque année. Si ça continue, dans dix ans, la France va devenir
un pays tropical.
- C'est à ce point ?
- On ne s'en aperçoit
pas parce que c'est progressif. Mais nous, les entomologistes, on s'en rend
compte à des détails bien précis : on trouve des
espèces d'insectes typiques des régions équatoriales dans
le Bassin parisien. Vous n'avez jamais remarqué que les papillons
devenaient de plus en plus chatoyants ?
- En effet, j'en ai même
trouvé un hier, rouge et noir fluo posé sur une voiture...
-
Sans doute une zygène à cinq taches. C'est un papillon venimeux
qu'on ne trouvait jusqu'alors qu'à Madagascar. Si ça continue...
Vous vous imaginez des magnans dans Paris? Bonjour la panique. Ce serait amusant
à voir...
Après s'être nettoyé les antennes et
avoir mangé quelques morceaux tièdes de la concierge «
défoncée », le mâle sans odeur trotte dans les couloirs
de bois. La loge maternelle est par là, il la sent. Par chance, il est
25°-temps, et il n'y a pas trop de monde à cette température
dans la Cité interdite. Il devrait pouvoir se faufiler à
l'aise.
Soudain, il perçoit l'odeur de deux guerrières qui
arrivent en sens inverse. Il y a une grosse et une petite. Et la petite a des
pattes en moins...
Ils hument mutuellement leurs effluves à distance.
Incroyable c'est lui!
Incroyable c'est elles!
Le 327 e détale avec
vigueur dans l'espoir de les semer. Il tourne et tourne dans ce labyrinthe
à trois dimensions. Il sort de la Cité interdite. Les concierges
ne le ralentissent pas, n'étant programmées que pour filtrer de
l'extérieur vers l'intérieur. Ses pattes foulent maintenant la
terre meuble. Il prend virage sur virage.
Mais les autres sont aussi
très rapides et ne se laissent pas distancer. C'est alors que le
mâle bouscule et jette à terre une ouvrière chargée
d'une brindille; il ne l'a pas fait exprès, mais la course des tueuses
aux odeurs de roche s'en trouve freinée.
Il faut profiter de ce
répit. Vite il se cache dans une anfractuosité. La boiteuse
approche. Il s'enfonce un peu plus dans sa cachette.
- Où est-il
passé ?
- Il est redescendu.
- Comment ça redescendu
?
Lucie prit le bras d'Augusta et la conduisit vers la porte de la cave.
-
Il est là-dedans depuis hier soir.
- Et il n'est toujours pas
remonté?
- Non, je ne sais pas ce qu'il se passe là-dessous,
mais il m'a formellement interdit d'appeler la police... il est
déjà descendu plusieurs fois et il est revenu.
Augusta
était abasourdie.
- Mais c'est insensé! Son oncle lui avait
pourtant formellement interdit...
- Il y va maintenant en emportant des tas
d'outils, des pièces d'acier, des grosses plaques de béton. Quant
à ce qu'il bricole là-dessous...
Lucie se prit la tête
dans les mains. Elle était à bout, elle sentait qu'elle allait
refaire une dépression.
- Et on ne peut pas descendre le
chercher?
- Non. Il a mis une serrure qu'il referme de
l'intérieur.
Augusta s'assit, déconfite.
- Eh bien, eh bien.
Si j'avais pu m'attendre à ce que l'évocation d'Edmond fasse
autant d'histoires...
SPÉCIALISTE : Dans les grandes
cités fourmis modernes, la répartition des tâches,
répétée sur des millions d'années, a
généré des mutations
génétiques.
Ainsi certaines fourmis naissent avec
d'énormes mandibules cisailles pour être soldats, d'autres
possèdent des mandibules broyantes pour produire de la farine de
céréales, d'autres sont équipées de glandes
salivaires surdéveloppées pour mouiller et désinfecter les
jeunes larves.
Un peu comme si chez nous les soldats naissaient avec
des doigts en forme de couteau, les paysans avec des pieds en pince pour grimper
cueillir les fruits aux arbres, les nourrices avec une dizaine de paires de
tétons.
Mais de toutes les mutations « professionnelles
», la plus spectaculaire est celle de l'amour.
En effet, pour que
la masse des besogneuses ouvrières ne soient pas distraites par des
pulsions érotiques, elles naissent asexuées. Toutes les
énergies reproductrices sont concentrées sur des
spécialistes : les mâles et les femelles, princes et princesses de
cette civilisation parallèle.
Ceux-ci sont nés et sont
équipés uniquement pour l'amour. Ils bénéficient de
multiples gadgets censés les aider dans leur copulation. Cela va des
ailes aux ocelles infrarouges, en passant par les antennes
émettrices-réceptrices d'émotions
abstraites.
Edmond Wells,
Encyclopédie du
savoir relatif et absolu.
Sa cachette n'est pas en cul-de-sac, elle
mène à une petite grotte. 327° s'y calfeutre. Les
guerrières au parfum de roche passent sans le détecter. Seulement,
la grotte n'est pas vide. Il y a quelqu'un de chaud et d'odorant
là-dedans. Ça émet.
- Qui êtes-vous ?
Le
message olfactif est net, précis, impératif. Grâce à
ses ocelles infrarouges, il distingue le gros animal qui le questionne. A vue
d'œil son poids doit être d'au moins quatre-vingt-dix grains de
sable. Ce n'est pourtant pas une soldate. C'est quelque chose qu'il n'a
jusqu'alors jamais senti, jamais vu.
Une femelle.
Et quelle femelle! Il
prend le temps de l'examiner. Ses pattes graciles au galbe parfait sont
décorées de petits poils délicieusement poisseux d'hormones
sexuelles. Ses antennes épaisses pétillent d'odeurs fortes. Ses
yeux aux reflets rouges sont comme deux myrtilles. Elle a un abdomen massif,
lisse et fuselé. Un large bouclier thoracique, surmonté d'un
mésotonum adorablement granuleux. Et enfin de longues ailes, deux fois
plus grandes que les siennes.
La femelle écarte ses mignonnes petites
mandibules et... lui saute à la gorge pour le décapiter.
Il a
du mal à déglutir, il étouffe. Etant donné son
absence de passeports, la femelle n'est pas près de relâcher son
étreinte. Il est un corps étranger qu'il faut
détruire.
Profitant de sa taille réduite, le 327e mâle
parvient pourtant à se dégager. Il lui grimpe sur les
épaules, lui serre la tête. La roue tourne. A chacun son tour
d'avoir des soucis. Elle se débat.
Quand elle est bien affaiblie, il
lance ses antennes en avant. Il ne veut pas la tuer, seulement qu'elle
l'écoute. Les choses ne sont pas simples. Il veut avoir une CA avec elle.
Oui, une communication absolue.
La femelle (il identifie son numéro de
ponte, elle est la 56e) écarte ses antennes, fuyant le contact. Puis elle
se cabre pour se débarrasser de lui. Mais il reste fermement
arrimé à son mésotonum et renforce la pression de ses
mandibules. S'il continue, la tête de la femelle va être
arrachée comme une mauvaise herbe.
Elle s'immobilise. Lui
aussi.
Avec ses ocelles couvrant un champ d'angle de 180°, elle voit
nettement son agresseur, juché sur son thorax
Il est tout petit.
Un
mâle!
Elle se rappelle les leçons des nourrices
Les
mâles sont des demi-êtres. Contrairement à toutes les autres
cellules de la Cité, ils ne sont équipés que de la
moitié des chromosomes de l'espèce. Ils sont conçus
à partir d'œufs non fécondés. Ce sont donc de grosses
ovules, ou plutôt de gros spermatozoïdes, vivant à l'air
libre.
Elle a sur le dos un spermatozoïde qui est en train de
l'étrangler. Cette idée l'amuse presque. Pourquoi certains
œufs sont-ils fécondés et d'autres non? Probablement à
cause de la température. En dessous de 20°, la spermathèque
ne peut être activée et Mère pond des œufs non
fécondés. Les mâles sont donc issus du froid.
Comme la
mort.
C'est la première fois qu'elle en voit un en chair et en
chitine. Que peut-il bien chercher ici, dans le gynécée des
vierges ? Ce territoire est tabou, réservé aux cellules sexuelles
femelles. Si n'importe quelle cellule étrangère peut
pénétrer dans leur fragile sanctuaire, la porte est ouverte
à toutes les infections!
Le 327e mâle tente à nouveau de
trouver la communication antennaire. Mais la femelle ne se laisse pas faire. Lui
écarte-t-il les antennes qu'elle les rabat aussitôt sur sa
tête; s'il effleure le deuxième segment, elle ramène les
antennes en arrière. Elle ne veut pas.
Il augmente encore la pression
de ses mâchoires et arrive à mettre en contact son septième
segment antennaire avec son septième segment à elle. La 56e
femelle n'a jamais communiqué de la sorte. On lui a appris à
éviter tout contact, à juste lancer et recevoir des effluves dans
l'air. Mais elle sait que ce mode de communication éthéré
est trompeur. Mère avait un jour émis une phéromone sur ce
sujet :
Entre deux cerveaux il y aura toujours toutes les
incompréhensions et tous les mensonges générés par
les odeurs parasites, les courants d'air, la mauvaise qualité de
l'émission et de la réception.
Le seul moyen de pallier ces
désagréments c'est ça : la communication absolue. Le
contact direct des antennes. Le passage sans aucune entrave des
neuromédiateurs d'un cerveau aux neuromédiateurs de l'autre
cerveau.
Pour elle c'est comme une défloration de son esprit. En tout
cas, quelque chose de dur et d'inconnu.
Mais elle n'a plus le choix, s'il
continue à serrer il va la tuer. Elle ramène ses tiges frontales
sur les épaules en signe de soumission.
La CA peut commencer. Les deux
paires d'antennes se rapprochent franchement. Petite décharge
électrique. C'est la nervosité. Lentement, puis de plus en plus
vite, les deux insectes se caressent mutuellement leurs onze segments
crénelés. Une mousse remplie d'expressions confuses se met
à buller peu à peu. Cette substance grasse lubrifie les antennes
et permet d'accélérer encore le rythme de frottement. Les deux
têtes insectes vibrent sans contrôle, un temps, après quoi
les tiges antennaires stoppent leur danse et se collent l'une contre l'autre sur
toute leur longueur. Il n'y a plus maintenant qu'un seul être avec deux
têtes, deux corps et une seule paire d'antennes.
Le miracle naturel
s'accomplit. Les phéromones transitent d'un corps à l'autre
à travers les milliers de petits pores et capillaires de leurs segments.
Les deux pensées se marient. Les idées ne sont plus codées
et décodées. Elles sont livrées à leur état
de simplicité originelle: images, musiques, émotions,
parfums.
C'est dans ce langage parfaitement immédiat que le 327e
mâle raconte tout de son aventure à la 56e femelle : le massacre de
l'expédition, les traces olfactives des soldates naines, sa rencontre
avec Mère, comment on a tenté de l'éliminer, sa perte des
passeports, sa lutte contre la concierge, les tueuses au parfum de roche
toujours à sa poursuite.
La CA terminée, elle ramène en
arrière ses antennes en signe de bonnes dispositions à son
égard. Il descend de son dos. Maintenant il est à sa merci, elle
pourrait l'éliminer facilement. Elle s'approche, mandibules largement
écartées et... lui donne quelques-unes de ses phéromones
passeports. Avec ça, il est temporairement tiré d'affaire. Elle
lui propose une trophallaxie, il accepte. Puis elle fait vrombir ses ailes pour
disperser toutes les vapeurs de leur conversation.
Ça y est, il a
réussi à convaincre quelqu'un. L'information est passée, a
été comprise, acceptée par une autre cellule.
I1 vient
de créer son groupe de travail.
TEMPS : La perception de
l'écoulement du temps est très différente chez les humains
et chez les fourmis. Pour les humains, le temps est absolu.
Périodicité et durée des secondes seront égales,
quoi qu'il arrive.
Chez les fourmis, en revanche, le temps est
relatif. Quand il fait chaud, les secondes sont très courtes. Quand il
fait froid, elles se tordent et s'allongent à l'infini, jusqu'à la
perte de conscience hibernative.
Ce temps élastique leur donne
une perception de la vitesse des choses très différente de la
nôtre. Pour définir un mouvement, les insectes n'utilisent pas
seulement l'espace et la durée, elles ajoutent une troisième
dimension : la température.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Désormais ils sont deux, soucieux de convaincre un
maximum de sœurs de la gravité de l'« Affaire de l'arme
secrète destructrice ». Il n'est pas trop tard. Ils doivent
cependant prendre en compte deux éléments. D'une part, ils
n'arriveront jamais à convertir assez d'ouvrières à leur
cause avant la fête de la Renaissance, qui va accaparer toutes les
énergies, il leur faut donc un troisième complice. D'autre part,
il faut prévoir le cas où les guerrières au parfum de roche
referaient apparition, une planque est nécessaire.
56e propose sa
loge. Elle y a creusé un passage secret qui leur permettra de fuir en cas
de pépin. Le 327e mâle n'en est qu'à moitié
étonné, c'est la grande mode de creuser des passages secrets.
Ça a démarré il y a cent ans, pendant la guerre contre les
fourmis cracheuse, de colle. Une reine de cité
fédérée, Ha-yekte-douni, avait cultivé un
délire sécuritaire. Elle s'était fait construire une
cité interdite « blindée ». Les flancs en étaient
armés de gros cailloux, eux-mêmes soudés par des ciments
termites!
Le problème c'est qu'il n'y avait qu'une seule issue. Si
bien que lorsque sa cité fut encerclée par les légions de
fourmis cracheuses de colle, elle se retrouva coincée dans son propre
palais. Les cracheuses de colle n'eurent alors aucune difficulté à
la capturer et à l'étouffer dans leur ignoble glu à
séchage rapide. La reine Ha-yekte-douni fut par la suite vengée,
et sa cité libérée, mais cette horrible et stupide fin
marqua longtemps les esprits belokaniens.
Les fourmis ayant cette formidable
chance de pouvoir modifier d'un coup de mandibule la forme de leur habitacle,
chacun se mit à forer son couloir secret. Une fourmi qui creuse son trou,
passe encore, mais s'il y en a un million, c'est la catastrophe. Les couloirs
« officiels » s'écroulaient à force d'être
sapés par les couloirs « privés ». On empruntait son
passage secret, et l'on débouchait dans un véritable labyrinthe
formé par « ceux des autres ». Au point que des quartiers
entiers étaient devenus friables, compromettant l'avenir même de
Bel-o-kan.
Mère avait mit le holà. Plus personne n'était
censé creuser pour son compte personnel. Mais comment contrôler
toutes les loges ?
La 56e femelle fait basculer un gravier, dévoilant
un orifice sombre. C'est là. 327e examine la cache, il la juge parfaite.
Reste à trouver un troisième complice. Ils sortent, referment avec
soin. La 56e femelle émet :
Le premier venu sera le bon. Laisse-moi
faire.
Ils croisent bientôt quelqu'un, une grande soldate
asexuée qui traîne un morceau de papillon. La femelle l'interpelle
à distance avec des messages émotifs parlant d'une grande menace
pour la Meute. Elle manie le langage des émotions avec une
délicatesse virtuose qui laisse le mâle pantois. Quant à la
soldate, elle abandonne immédiatement son gibier pour venir
discuter.
Une grande menace pour la Meute? Où, qui, comment,
pourquoi?
La femelle lui explique succinctement la catastrophe qui a
frappé la première expédition du printemps. Sa
manière de s'exprimer exhale de délicieux effluves. Elle a
déjà la grâce et le charisme d'une reine. La
guerrière est vite conquise.
Quand partons-nous ?
Combien de
soldates faut-il pour attaquer les naines ?
Elle se présente. Elle est
la 103 683e asexuée de la ponte d'été. Gros crâne
luisant, longues mandibules, yeux pratiquement inexistants, courtes pattes,
c'est une alliée de poids. C'est aussi une enthousiaste de naissance. La
56e femelle doit même réfréner ses ardeurs.
Elle lui
déclare qu'il existe des espionnes au sein même de la Meute,
peut-être bien des mercenaires vendues aux naines pour empêcher les
Belokaniennes d'élucider le mystère de l'arme
secrète.
On les reconnaît à leur odeur de roche
caractéristique. Il faut faire vite.
Comptez sur moi.
Ils se
répartissent alors les zones d'influence. 327e va s'efforcer de
convaincre les nourrices du solarium. Elles sont en général assez
naïves.
103 683e va essayer de ramener des soldates. Si elle parvient
à constituer une légion, ce sera déjà
formidable.
Je pourrai aussi questionner les éclaireurs, tenter de
recueillir d'autres témoignages sur cette arme secrète des
naines.
Quant à 56', elle visitera les champignonnières et les
étables pour y rechercher des soutiens stratégiques.
Retour ici
pour bilan à 23°-temps.
La télévision montrait
cette fois, dans le cadre de la série « Cultures du monde », un
reportage sur les coutumes japonaises :
« Les Japonais, peuple
insulaire, sont habitués à vivre en autarcie depuis des
siècles. Pour eux, le monde est divisé en deux : les Japonais et
les autres, les étrangers aux mœurs incompréhensibles, les
barbares, nommés chez eux Gaijin. Les Japonais ont eu de tout temps un
sens national très pointilleux. Lorsqu'un Japonais vient s'installer par
exemple en Europe, il est automatiquement exclu du groupe. S'il revient un an
plus tard, ses parents, sa famille ne le reconnaîtront plus comme l'un des
leurs. Vivre chez les Gaijin c'est s'imprégner de l'esprit des " autres
", c'est donc devenir un Gaijin. Même ses amis d'enfance s'adresseront
à lui comme à un quelconque touriste. »
On voyait
défiler sur l'écran différents temples et lieux
sacrés du Shinto. La voix off reprit :
« Leur vision de la vie et
de la mort est différente de la nôtre. Ici la mort d'un individu
n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui est inquiétant, c'est la
disparition d'une cellule productrice. Pour apprivoiser la mort, les Japonais
aiment cultiver l'art de la lutte. Le kendo est enseigné aux jeunes
dès la petite école... »
Deux combattants surgirent au
centre de l'écran, vêtus comme d'anciens samourais. Leurs torses
étaient recouverts de plaques noires articulées. Leurs têtes
étaient coiffées d'un casque ovale orné de deux longues
plumes au niveau des oreilles. Ils s'élancèrent l'un contre
l'autre en poussant un cri guerrier, puis se mirent à ferrailler avec
leurs longs sabres.
Nouvelles images, un homme assis sur les talons pointe
à deux mains un sabre court sur son ventre.
« Le suicide rituel,
Seppuku, est une autre caractéristique de la culture japonaise. Il nous
est certes difficile de comprendre ce... »
- La télé,
toujours la télé! Ça abrutit! Ça nous fourre
à tous les mêmes images dans la tête. De toute façon,
ils racontent n'importe quoi. Vous n'en avez pas marre, encore ? s'exclama
Jonathan qui était rentré depuis quelques heures.
- Laisse-le.
Ça le calme. Depuis la mort du chien, il n'est plus très bien....
fit Lucie d'une voix mécanique.
Il caressa le menton de son fils.
-
Ça ne va pas, mon grand ?
- Chut, j'écoute.
- Holà!
comment il nous parle maintenant!
- Comment il te parle. Il faut dire que tu
ne le vois pas très souvent, ne t'étonne pas qu'il te batte un peu
froid.
- Eh! Nicolas, tu es arrivé à faire les quatre triangles
avec les allumettes ?
- Non, ça m'énerve. J'écoute.
-
Bon alors si ça t'énerve...
Jonathan, l'air
réfléchi, entreprit de manipuler les allumettes qui
traînaient sur la table.
- Dommage. C'est... instructif.
Nicolas
n'entendait pas, son cerveau était directement branché sur la
télévision. Jonathan partit dans sa chambre.
- Qu'est-ce que tu
fais ? demanda Lucie.
- Tu le vois bien, je me prépare, j'y
retourne.,
- Quoi? Oh non!
- Je n'ai pas le choix.
- Jonathan,
dis-le-moi maintenant, qu'y a-t-il là-dessous qui te fascine tant ? Je
suis ta femme après tout!
Il ne répondit rien. Ses yeux
étaient fuyants. Et toujours ce tic disgracieux. De guerre lasse, elle
soupira :
- Tu as tué les rats?
- Ma seule présence suffit,
ils gardent leurs distances. Sinon je leur sors ce truc.
Il brandit un gros
couteau de cuisine qu'il avait longuement aiguisé. Il empoigna de l'autre
main sa torche halogène et se dirigea vers la porte de la cave, sac au
dos, un sac qui renfermait de copieuses provisions ainsi que ses outils de
serrurier de choc. Il lança à peine
- Au revoir, Nicolas. Au
revoir, Lucie.
Lucie ne savait que faire. Elle saisit le bras de
Jonathan.
- Tu ne peux pas partir comme ça! C'est trop facile. Tu dois
me parler!
- Ah, je t'en prie!
- Mais comment faut-il te le dire ? Depuis
que tu es descendu dans cette maudite cave, tu n'es plus le même. Nous
n'avons plus d'argent et tu as acheté pour au moins cinq mille francs de
matériel et de livres sur les fourmis.
- Je m'intéresse
à la serrurerie et aux fourmis. C'est mon droit.
- Non, ce n'est pas
ton droit. Pas quand tu as un fils et une femme à nourrir. Si tout
l'argent du chômage passe dans l'achat de livres sur les fourmis, je vais
finir...
- Par divorcer ? C'est cela que tu veux dire ?
Elle lui
lâcha le bras, abattue.
- Non.
Lui la prit par les épaules.
Tic de la bouche.
- Il faut me faire confiance. Il faut que j'aille jusqu'au
bout. Je ne suis pas fou.
- Tu n'es pas fou? Mais regarde-toi un peu! Tu as
une mine de déterré, on dirait que tu as toujours de la
fièvre.
- Mon corps vieillit, ma tête rajeunit.
- Jonathan!
Dis-moi ce qui se passe en bas!
- Des choses passionnantes. Il faut aller
plus bas, si on veut pouvoir remonter un jour... Tu sais, c'est comme la
piscine, c'est au fond qu'on trouve l'appui pour remonter.
Et il
éclata d'un rire dément, qui, trente secondes plus tard,
résonnait encore de sinistres éclats dans l'escalier en
colimaçon.
Etage + 35. La fine couverture de branchettes produit
un effet de vitrail. Les rayons solaires étincellent en passant à
travers ce filtre puis tombent comme une pluie d'étoiles sur le sol. Nous
sommes dans le solarium de la cité, l' « usine » à
produire des citoyens belokaniens.
Il y règne une chaleur torride.
38°. C'est normal, le solarium est exposé plein sud pour
bénéficier le plus longtemps possible des ardeurs de l'astre
blanc. Parfois, sous l'effet catalyseur des branchettes, la température
monte jusqu'à 50°!
Des centaines de pattes s'agitent. La caste la
plus nombreuse ici est celle des nourrices. Elles empilent les œufs que
Mère vient de pondre. Vingt-quatre piles forment un tas, douze tas
constituent une rangée. Les rangées se perdent au loin. Quand un
nuage fait de l'ombre, les nourrices déplacent les piles d'œufs. Il
faut que les plus jeunes soient toujours bien chauffés. « Chaleur
humide pour les œufs, chaleur sèche pour les cocons » :
voilà une vieille recette myrmécéenne pour faire de beaux
petits.
A gauche, on voit des ouvrières chargées de la thermie.
Elles entassent des morceaux de bois noirs qui accumulent la chaleur et des
morceaux d'humus fermenté qui en produisent. Grâce à ces
deux « radiateurs », le solarium arrive à rester en permanence
à une température comprise entre 25° et 40° même
lorsqu'à l'extérieur il ne fait que 15°.
Des artilleuses
circulent. Si un pic vert vient s'y frotter...
A droite, on distingue des
œufs plus âgés. Longue métamorphose : sous les
léchages des nourrices et du temps, les petits œufs grossissent et
jaunissent. Ils se transforment en larves aux poils dorés au bout de une
à sept semaines. Cela dépend là encore de la
météo.
Les nourrices sont extrêmement concentrées.
Elles ne ménagent ni leur salive antibiotique ni leur attention. Il ne
faut pas que la moindre saleté vienne souiller les larves. Elles sont si
fragiles. Même les phéromones de dialogues sont réduites
à leur strict minimum.
Aide-moi à les porter vers ce coin...
Attention ta pile risque de s'effondrer...
Une nourrice transporte une larve
deux fois plus longue qu'elle. Sûrement une artilleuse. Elle dépose
l' « arme » dans un coin et la lèche.
Au centre de cette
vaste couveuse, des larves en tas, dont les dix segments du corps commencent
à se marquer, hurlent pour recevoir la becquée. Elles agitent leur
tête dans tous les sens, étirent leur cou et gesticulent
jusqu'à ce que les nourrices consentent à leur délivrer un
peu de miellat ou à leur abandonner de la viande d'insecte.
Au bout de
trois semaines, quand elles ont bien « mûri », les larves
cessent de manger et de bouger. Phase de léthargie où l'on se
prépare à l'effort. Elles rassemblent leurs énergies pour
sécréter le cocon qui les transformera en nymphes.
Les
nourrices trimbalent ces gros paquets jaunes dans une salle voisine remplie de
sable sec qui absorbe l'humidité de l'air. « Chaleur humide pour les
œufs, chaleur sèche pour les cocons », on ne le
répétera jamais assez.
Dans cette étuve le cocon blanc
aux reflets bleutés devient jaune, puis gris, puis brun. Pierre
philosophale à rebours. Sous la coque s'accomplit le miracle naturel. On
change tout. Système nerveux, appareil respiratoire et digestif, organes
sensoriels, carapace...
La nymphe placée dans l'étuve va enfler
en quelques jours. L'œuf est en train de cuire, le grand moment approche.
La nymphe sur le point d'éclore est tirée à 1'écart,
en compagnie de celles qui partagent le même état. Des nourrices
crèvent précautionneusement le voile du cocon, dégageant
une antenne, une patte, jusqu'à libérer une sorte de fourmi
blanche qui tremble et vacille. Sa chitine, encore molle et claire, sera rousse
dans quelques jours, comme celles de tous les Belokaniens.
327e,
planté au milieu de ce tourbillon d'activité, ne sait pas trop
bien à qui s'adresser, Il lance une petite odeur vers une nourrice qui
aide un nouveau-né à faire ses premiers pas.
Il se passe
quelque chose de grave. La nourrice ne tourne même pas la tête dans
sa direction. Elle lâche une phrase odorante à peine perceptible
:
Chut. Rien n'est plus grave que la naissance d'un être.
Une
artilleuse le bouscule en lui donnant des petits coups avec les massues
placées au bout de ses antennes. Tip, tip, tip.
Il ne faut pas
déranger. Circulez.
I1 n'a pas le bon niveau d'énergie, il ne
sait pas émettre et être convaincant. Ah! s'il avait le don de
communication de 56e! Il récidive pourtant auprès d'autres
nourrices; elles ne lui prêtent pas la moindre attention. Il en vient
à se demander si sa mission est vraiment aussi importante qu'il se le
figure. Mère a peut-être raison. Il y a des tâches
prioritaires. Perpétuer la vie au lieu de vouloir engendrer la guerre,
par exemple.
Alors qu'il en est à cette étrange pensée,
un jet d'acide formique rase ses antennes! C'est une nourrice qui vient de lui
tirer dessus. Elle a laissé tomber le cocon dont elle avait la charge et
l'a mis en joue. Par chance elle n'a pas assez bien visé.
Il fonce
pour rattraper la terroriste, mais elle a déjà filé dans la
première pouponnière, renversant une pile d'œufs pour lui
barrer le passage. Les coquilles se brisent en libérant un liquide
transparent.
Elle a détruit des œufs! Qu'est-ce qui lui a pris ?
C'est l'affolement, les nourrices courent en tous sens, soucieuses de
protéger la génération en gestation.
Le 327e mâle,
comprenant qu'il ne pourra rattraper la fugitive, fait passer son abdomen sous
son thorax et met en joue. Mais avant qu'il ait pu tirer, elle tombe
foudroyée par une artilleuse qui l'avait vue renverser les
œufs.
Un attroupement se crée autour du corps calciné par
l'acide formique. 327e penche ses antennes au-dessus du cadavre. Pas de doute,
il y a comme un petit relent. Une odeur de roche.
SOCIABILITE : Chez
les fourmis comme chez les hommes, la sociabilité est
prédéterminée. Le nouveau-né fourmi est trop faible
pour briser seul le cocon qui l'emprisonne. Le bébé humain n'est
pas même capable de marcher ou de se nourrir seul.
Les fourmis
et les hommes sont deux espèces formées à être
assistées par leur entourage, et ne savent ou ne peuvent apprendre
seuls.
Cette dépendance par rapport aux adultes est certes une
faiblesse, mais elle lance un autre processus, celui de la quête du
savoir. Si les adultes peuvent survivre alors que les jeunes en sont incapables,
ces derniers sont dès le début obligés de réclamer
des connaissances aux plus anciens.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Étage - 20. La 56e femelle n'en est pas encore
à discuter de l'arme secrète des naines avec les agricultrices, ce
qu'elle voit la passionne trop pour qu'elle puisse émettre quoi que ce
soit.
La caste des femelles étant particulièrement
précieuse, ces dernières vivent toute leur enfance
enfermées dans le gynécée des princesses. Elles ne
connaissent bien souvent du monde qu'une centaine de couloirs, et peu d'entre
elles se sont déjà aventurées au-dessous du dixième
étage en sous-sol et au-dessus du dixième étage en
sur-sol...
Une fois, 56e avait essayé de sortir pour voir le grand
Extérieur dont lui avaient parlé ses nourrices, mais des
sentinelles l'avaient refoulée. On pouvait camoufler peu ou prou ses
odeurs, mais pas ses longues ailes. Les gardes l'avaient alors avertie qu'il
existait dehors des monstres gigantesques; ils mangeaient les petites princesses
qui voulaient sortir avant la fête de la Renaissance. 56e était
partagée depuis entre la curiosité et l'effroi.
Descendue
à l'étage - 20, elle se rend compte qu'avant de parcourir le grand
Extérieur sauvage elle a encore beaucoup de merveilles à
découvrir dans sa propre cité. Ici, elle voit pour la
première fois les champignonnières.
Dans la mythologie
belokanienne, il est dit que les premières champignonnières furent
découvertes pendant la guerre des Céréales, au cinquante
millième millénaire. Un commando d'artilleuses venait d'investir
une cité termite. Elles tombèrent soudain sur une salle de
proportions colossales. Au centre s'élevait une énorme galette
blanche qu'une centaine d'ouvrières termites n'arrêtaient pas de
polir.
Elles goûtèrent et trouvèrent ça
délicieux. C'était... comme un village entièrement
comestible! Des prisonnières avouèrent qu'il s'agissait de
champignons. De fait, les termites ne vivent que de cellulose mais, ne pouvant
la digérer, ils recourent à ces champignons pour la rendre
assimilable.
Les fourmis, elles, digèrent fort bien la cellulose et
n'ont nul besoin de ce gadget. Elles n'en comprirent pas moins l'avantage
d'avoir des cultures à l'intérieur même de leur cité
: cela permettait de résister aux sièges et aux
disettes.
Aujourd'hui, dans les grandes salles de l'étage - 20 de
Bel-o-kan, on sélectionne les souches. Cependant les fourmis n'utilisent
plus les mêmes champignons que les termites, à Bel-o-kan on fait
surtout pousser de l'agaric. Et toute une technologie s'est
développée à partir des activités agricoles.
La
56e femelle circule entre les parterres de ce blanc jardin. D'un
côté, des ouvrières préparent le « lit »
sur lequel poussera le champignon. Elles coupent des feuilles en petits
carrés, qui sont ensuite raclés, triturés, malaxés,
transformés en pâtés. Les pâtés de feuilles
sont rangés sur un compost formé d'excréments (les fourmis
réunissent leurs excréments dans des bassins
réservés à cet usage). Puis ils sont humidifiés de
salive et on laisse au temps le soin de faire germer la
préparation.
Les pâtés déjà
fermentés s'entourent d'une pelote de filaments blancs comestibles. On en
voit, là à gauche. Des ouvrières les arrosent alors de leur
salive désinfectante et coupent tout ce qui dépasse du petit
cône blanc. Si on laissait les champignons pousser, ils auraient tôt
fait de faire exploser la salle. Des filaments moissonnés par des
ouvrières à mandibules plates, on obtient une farine aussi
goûteuse que reconstituante.
Là encore, la concentration des
ouvrières est poussée à son comble. Il ne faut pas que la
moindre mauvaise herbe, le moindre champignon parasite se mêle de profiter
de leurs soins.
C'est dans ce contexte, peu favorable en somme, que 56e
essaie d'établir le contact antennaire avec une jardinière
occupée à découper avec minutie l'un des cônes
blancs.
Un grave danger menace la Cité. Nous avons besoin d'aide.
Voulez-vous vous joindre à notre cellule de travail?
Quel
danger?
Les naines ont découvert une arme secrète aux effets
ravageurs, il faudrait réagir au plus tôt.
La jardinière
lui demande placidement ce qu'elle pense de son champignon, un bel agaric. 56e
lui en fait compliment. L'autre lui propose de goûter. La femelle mord
dans la pâte blanche et ressent aussitôt une chaleur vive dans son
cesophage. Du poison! L'agaric a été imprégné de
myrmicacine, un acide foudroyant habituellement utilisé sous forme
diluée pour servir d'herbicide. 56e tousse et recrache à temps
l'aliment toxique. La jardinière a lâché son champignon pour
lui sauter au thorax, toutes mandibules dehors.
Elles roulent dans le
compost, se frappent sur le crane, repliant par à-coups secs leurs
antennes massues. Tchak! Tchak! Tchak! Les coups sont donnés avec la
ferme intention d'assommer. Des agricultrices les séparent.
Qu'est-ce
qui vous prend à vous deux ?
La jardinière s'échappe.
Ouvrant ses ailes, 56e fait un bond prodigieux et la plaque au sol. C'est alors
qu'elle identifie une infime odeur de roche. Pas de doute, elle est
tombée à son tour sur un membre de cette incroyable bande
d'assassins.
Elle lui pince les antennes.
Qui es-tu ? Pourquoi as-tu
tenté de me tuer? Qu'est-ce que c'est que cette odeur de roche
?
Mutisme. Elle lui tord les antennes. C'est très douloureux, l'autre
donne des ruades mais ne répond pas. 56e n'est pas du genre à
faire du mal à une cellule soeur, pourtant elle accentue la
torsion.
L'autre ne bouge plus. Elle est entrée en catalepsie
volontaire. Son coeur ne bat presque plus, elle ne va pas tarder à
mourir. De dépit, 56e lui coupe les deux antennes, mais elle ne fait que
s'acharner sur un cadavre.
Les agricultrices l'entourent à
nouveau.
Que se passe-t-il ? Que lui avez-vous fait?
56e pense que ce
n'est pas le moment de se justifier, il vaut mieux se sauver, ce qu'elle fait
d'un coup d'aile, 327e a raison. Il se passe quelque chose d'ahurissant, des
cellules sont devenues folles dans la Meute.
2
Toujours plus bas
ETAGE - 45 : la 103 683e asexuée pénètre dans les
salles de lutte, des pièces aux plafonds bas où les soldats
s'exercent en vue des guerres de printemps.
Partout des guerrières se
battent en duel. Les adversaires se palpent d'abord, pour évaluer leur
carrure et leur taille de pattes. Elles tournent, se tâtent les flancs, se
tirent les poils, se lancent des défis odorants, se titillent avec le
bout massue de leurs antennes.
Elles s'élancent enfin l'une contre
l'autre. Choc des carapaces. Chacune s'efforce d'attraper les articulations
thoraciques. Dès que l'une des deux y est parvenue, l'autre tente de lui
mordre les genoux. Les gestes sont saccadés. Elles se dressent sur leurs
deux pattes arrière, s'effondrent, roulent, furieuses.
En
général elles s'immobilisent sur leur prise, puis tout d'un coup
frappent un autre membre. Attention, ce n'est qu'un exercice
d'entraînement, on ne casse rien, le sang ne coule pas. Le combat
s'interrompt dès qu'une fourmi est mise sur le dos. Elle ramène
alors ses antennes en arrière, en signe d'abandon. Les duels sont quand
même assez réalistes. Les griffes se plantent volontiers dans les
yeux pour trouver une prise. Les mandibules claquent dans le vide.
A quelque
distance, des artilleuses assises sur leur abdomen visent et tirent sur des
graviers placés à cinq cents têtes de distance. Les jets
d'acide touchent souvent leur cible.
Une vieille guerrière enseigne
à une novice que tout se joue avant le contact. La mandibule ou le jet
d'acide ne font qu'entériner une situation de dominance
déjà reconnue par les deux belligérants. Avant la
mêlée, il y en a forcément un qui a décidé de
vaincre et un qui consent à être vaincu. Ce n'est qu'une question
de répartition des rôles. Une fois que chacun a choisi le sien, le
vainqueur pourra tirer un jet d'acide sans viser il mettra dans le mille; le
vaincu pourra donner le meilleur de ses coups de mandibules, il n'arrivera
même pas à blesser son adversaire. Un seul conseil : il faut
accepter la victoire. Tout est dans la tête. Il faut accepter la victoire
et rien ne résiste.
Deux duellistes bousculent la 103 683e soldate.
Elle les repousse vigoureusement et poursuit son chemin. Elle cherche le
quartier des mercenaires, établi en dessous de l'arène des
combats. Voilà le passage.
Leur salle est encore plus vaste que celle
des légionnaires. Il est vrai que les mercenaires vivent en permanence
sur leur lieu d'exercice. Ils ne sont là que pour la guerre, eux. Toutes
les peuplades de la région se côtoient, peuplades alliées ou
peuplades soumises : fourmis jaunes, fourmis rouges, fourmis noires, fourmis
cracheuses de colle, fourmis primitives à aiguillon venimeux et,
même, fourmis naines.
Ce sont encore les termites qui se
trouvèrent à l'origine de l'idée consistant à
nourrir des populations étrangères pour les amener à se
battre à leurs côtés lors d'invasions.
Quant aux
cités fourmis, il leur était arrivé, à force de
subtilités diplomatiques, de s'allier aux termites contre d'autres
fourmis.
Cela avait suscité cette forte réflexion : pourquoi ne
pas engager carrément des légions fourmis qui
séjourneraient en permanence dans la termitière ? L'idée
était révolutionnaire. Et la surprise fut de taille lorsque des
armées myrmécéennes eurent à affronter des
sœurs de même espèce combattant pour les termites. La
civilisation myrmécéenne, si prompte à s'adapter, avait
cette fois un peu forcé son talent.
Les fourmis auraient volontiers
réagi en imitant leurs ennemies, en stipendiant des légions
termites pour lutter contre les termites. Mais un obstacle majeur fit capoter le
projet : les termites sont des royalistes absolus. Leur loyauté est sans
faille, ils sont incapables de lutter contre les leurs. Il n'y a que les
fourmis, dont les régimes politiques sont aussi variés que leurs
physiologies, pour être capables d'assumer toutes les implications
perverses du mercenariat.
Qu'à cela ne tienne ! Les grandes
fédérations de fourmis rousses s'étaient contentées
de renforcer leur armée avec de nombreuses légions de fourmis
étrangères, toutes réunies sous la seule bannière
odorante belokanienne.
103 683e s'approche des mercenaires naines. Elle leur
demande si elles ont entendu parler de la mise au point d'une arme
secrète à Shi-gae-pou, une arme capable d'annihiler en un
éclair toute une expédition de vingt-huit fourmis rousses. Elles
répondent n'avoir jamais vu ou entendu parler de quoi que ce soit d'aussi
efficace.
103683e questionne d'autres mercenaires. Une jaune prétend
avoir assisté à un tel prodige. Ce n'était cependant pas
une attaque de naines... mais une poire pourrie qui était
inopinément tombée d'un arbre. Tout le monde émet de
pétillantes phéromones de rires. C'est de l'humour fourmi
jaune.
103 683e remonte dans une salle où s'entraînent de
proches collègues. Elle les connaît toutes individuellement. On
l'écoute avec attention, on lui fait confiance.
Le groupe «
recherche de l'arme secrète des naines » comprend bientôt plus
de trente guerrières décidées. Ah! si 327e voyait
ça!
Attention, une bande organisée cherche à
détruire celles et ceux qui veulent savoir. Sûrement des
mercenaires rousses au service des naines. On peut les identifier, elles sentent
toutes la roche.
Par mesure de sécurité, elles décident
de tenir leur première réunion tout au fond de la cité,
dans l'une des salles les plus basses du cinquantième étage.
Personne ne descend jamais par là. Elles devraient y être
tranquilles pour organiser leur offensive.
Mais le corps de 103683e lui
signale une brusque accélération du temps. Il est 23°. Elle
prend congé et se hâte vers son rendez-vous avec 327e et
56e.
ESTHÉTIQUE : Qu'y a-t-il de plus beau qu'une fourmi ? Ses
lignes sont courbes et épurées, son aérodynamisme parfait.
Toute la carrosserie de l'insecte est étudiée pour que chaque
membre s'emboîte parfaitement dans l'encoche prévue à cet
effet. Chaque articulation est une merveille mécanique. Les plaques
s'encastrent comme si elles avaient été conçues par un
designer assisté par ordinateur. Jamais ça ne grince, jamais
ça ne frotte. La tête triangulaire creuse l'air, les pattes longues
et fléchies donnent au corps une suspension confortable au ras du sol. On
dirait une voiture de sport italienne.
Les griffes lui permettent de
marcher au plafond. Les yeux ont une vision panoramique à 180°. Les
antennes saisissent des milliers d'informations qui nous sont invisibles, et
leur extrémité peut servir de marteau. L'abdomen est rempli de
poches, de sas, de compartiments où l'insecte peut stocker des produits
chimiques. Les mandibules coupent, pincent, attrapent. Un formidable
réseau de tuyauterie interne lui permet de déposer des messages
odorants.
Edmond Wells
Encyclopédie du
savoir relatif et absolu.
Nicolas ne voulait pas dormir. Il
était encore devant la télé. Les informations venaient de
se terminer en annonçant le retour de la sonde Marco Polo. Conclusion :
Il n'y avait pas la moindre trace de vie dans les systèmes solaires
voisins. Toutes les planètes visitées par la sonde n'avaient
offert que des images de déserts rocailleux ou de surfaces liquides
ammoniaquées. Pas la moindre mousse, pas la moindre amibe, pas le moindre
microbe.
« Et si Papa avait raison ? se dit Nicolas. Et si on
était la seule forme de vie intelligente de tout l'univers ?... »
Évidemment c'était décevant mais cela risquait d'être
vrai.
Après les informations, on donnait un grand reportage de la
série « Cultures du monde », aujourd'hui consacré au
problème des castes en Inde.
« Les hindous appartiennent pour la
vie à leur caste de naissance. Chaque caste fonctionne selon son propre
ensemble de règles, un code rigide que nul ne saurait transgresser sans
être mis au ban de sa caste d'origine comme de toutes les autres. Pour
comprendre de tels comportements il nous faut nous rappeler que... »
-
Il est une heure du matin, intervint Lucie.
Nicolas était
surgavé d'images. Depuis les problèmes avec la cave, il se faisait
bien ses quatre heures de télévision par jour. C'était son
moyen de ne plus penser et de ne plus être lui-même. La voix de sa
mère le ramena aux pénibles réalités.
- Allons,
tu n'es pas fatigué?
- Où est Papa?
- Il est encore dans la
cave. Il faut dormir maintenant.
- Je ne peux pas dormir.
- Tu veux que je
te raconte une histoire?
- Oh oui! une histoire! Une belle histoire!
Lucie
l'accompagna dans sa chambre et s'assit au bord du lit en dénouant ses
longs cheveux roux. Elle choisit un vieux conte hébreux.
- Il
était une fois un tailleur de pierre qui en avait assez de
s'épuiser à creuser la montagne sous les rayons de soleil
brûlants. « J'en ai marre de cette vie. Tailler, tailler la pierre,
c'est éreintant... et ce soleil, toujours ce soleil! Ah! comme j'aimerais
être à sa place, je serais là-haut tout-puissant, tout chaud
en train d'inonder le monde de mes rayons », se dit le tailleur de pierre.
Or, par miracle, son appel fut entendu. Et aussitôt le tailleur se
transforma en soleil. Il était heureux de voir son désir
réalisé. Mais, comme il se régalait à envoyer
partout ses rayons, il s'aperçut que ceux-ci étaient
arrêtés par les nuages. « À quoi ça me sert
d'être soleil si de simples nuages peuvent stopper mes rayons!
s'exclama-t-il, si les nuages sont plus forts que le soleil je
préfère être nuage. » Alors il devient nuage. Il
survole le monde, court, répand la pluie, mais soudain le vent se
lève et disperse ce nuage. « Ah, le vent arrive à disperser
les nuages, c'est donc lui le plus fort, je veux être le vent »,
décide-t-il.
- Alors, il devient le vent?
- Oui, et il souffle de
par le monde. Il fait des tempêtes, des bourrasques, des typhons. Mais
tout d'un coup il s'aperçoit qu'il y a un mur qui lui barre le passage.
Un mur très haut et très dur. Une montagne. « A quoi
ça me sert d'être le vent si une simple montagne peut
m'arrêter? C'est elle qui est la plus forte! » dit-il.
- Alors il
devient la montagne!
- Exact. Et à ce moment il sent quelque chose qui
le tape. Quelque chose de plus fort que lui, qui le creuse de
l'intérieur. C'est... un petit tailleur de pierre...
- Aaaaah!
-
Ça te plaît comme histoire ?
- Oh oui, Maman!
- Tu es
sûr que tu n'en as pas vu des plus jolies à la télé ?
- Oh non, Maman.
Elle rit et le serra dans ses bras.
- Dis Maman, tu
crois que Papa creuse lui aussi ?
- Peut-être, qui sait ? En tout cas
il a l'air de penser qu'il va se transformer en autre chose à force de
descendre là-dessous.
- Il n'est pas bien ici?
- Non, mon fils, il
a honte d'être chômeur. Il croit qu'il vaut mieux être soleil.
Soleil souterrain.
- Papa se prend pour le roi des fourmis.
Lucie
sourit.
- Ça lui passera. Tu sais, lui aussi c'est un enfant. Et les
enfants sont toujours fascinés par les fourmilières Tu n'as jamais
joué avec les fourmis, toi?
- Oh si! Maman.
Lucie lui arrangea son
oreiller et l'embrassa.
- Il faut te coucher maintenant. Allez, bonne nuit.
Bonne nuit, Maman.
Lucie vit les allumettes posées sur la table de
chevet. Il avait dû encore essayer de faire les quatre triangles. Elle
revint dans le salon et reprit le livre d'architecture qui racontait l'histoire
de la maison.
De nombreux scientifiques avaient vécu ici. Surtout des
protestants. Michel Servais, par exemple, y avait séjourné pendant
quelques années.
Un passage retint tout particulièrement son
attention. Selon celui-ci, un souterrain avait été creusé
pendant les guerres de Religion pour permettre aux protestants de fuir hors de
la ville. Un souterrain d'une profondeur et d'une longueur peu
courantes...
Les trois insectes s'installent en triangle pour opérer
une communication absolue. Ainsi ils n'auront pas besoin de narrer leurs
aventures, ils sauront instantanément tout ce qui leur est arrivé
comme s'ils n'étaient qu'un seul corps qui se serait divisé en
trois pour mieux enquêter.
Ils joignent leurs antennes. Les
pensées commencent à circuler, à fusionner. Cela tourne.
Chaque cervelle agit comme un transistor qui conduit en l'enrichissant le
message électrique qu'elle-même reçoit. Trois esprits
fourmis réunis de la sorte transcendent la simple somme de leurs
talents.
Mais soudain le charme est rompu. 103 683e a repéré
une odeur parasite. Les murs ont des antennes. Plus précisément
deux antennes qui dépassent de l'orifice d'entrée de la loge de
56e. Quelqu'un les écoute...
Minuit. Cela faisait maintenant deux
jours que Jonathan n'était pas remonté. Lucie faisait nerveusement
les cent pas dans le salon. Elle passa voir Nicolas qui dormait
profondément, quand soudain son regard fut accroché par quelque
chose. Les allumettes. Elle eut à ce moment-là l'intuition qu'il
pouvait y avoir un commencement de réponse à l'énigme de la
cave dans l'énigme des allumettes. Quatre triangles
équilatéraux avec six bâtonnets...
« Il faut penser
différemment, si on réfléchit comme on en a l'habitude on
n'arrive à rien », répétait Jonathan. Elle prit les
allumettes et revint dans le salon où elle joua avec, longtemps. Enfin,
épuisée par l'angoisse, elle alla se coucher.
Elle fit cette
nuit-là un drôle de rêve. Elle vit tout d'abord l'oncle
Edmond, ou du moins un personnage qui correspondait à la description que
lui en avait faite son mari. Il était dans une sorte de longue file de
cinéma, s'étirant en plein désert, au milieu de la
caillasse. Des soldats mexicains encadraient la file et veillaient à ce
que « tout se passe bien ». On voyait au loin une dizaine de potences
où l'on pendait les gens.
Quand ils étaient bien raides morts,
on les décrochait et on en installait d'autres. Et la file
avançait...
Derrière Edmond se tenaient Jonathan, elle, et puis
,un gros monsieur avec de toutes petites lunettes. Tous ces condamnés
à mort discouraient tranquillement, comme si de rien
n'était.
Lorsque enfin on leur passa la corde au cou et les pendit,
tous les quatre rangés côte à côte, ils ne firent
qu'attendre bêtement. L'oncle Edmond se décida le dernier à
parler, d'une voix enrouée -et pour cause
- Qu'est-ce qu'on fait
là ?
- Je ne sais pas... on vit. On est nés, alors on vit le
plus longtemps
possible. Mais là, je crois que ça arrive
à fin, répondit Jonathan.
- Mon cher neveu, tu es un
pessimiste. On est certes pendus et entourés de soldats mexicains, mais
ce n'est un aléa de la vie, pas une fin, juste un aléa. D'ailleurs
cette situation a forcément une solution. Vous êtes bien
ligotés, derrière, vous ?
Ils se démenèrent dans
leurs liens.
- Ah non, dit le gros monsieur. Moi je sais me défaire de
ces cordes!
Et il le fit.
- Bon libérez-nous, alors.
- Comment
donc ?
- Faites balancier jusqu'à ce que vous atteigniez mes
mains.
Il se contorsionna et parvint à se transformer en pendule
vivant. Après qu'il eut défait les liens d'Edmond, tous purent
être libérés, de proche en proche, selon la même
technique.
Puis l'oncle dit : « Faites comme moi! » et à
petits sauts de cou, il avança de corde en corde vers la dernière
Potence de la rangée. Les autres l'imitèrent.
- Mais on ne peut
plus continuer! Il n'y a plus rien au-delà de cette poutre, ils vont nous
repérer.
- Regardez, il y a un petit trou dans la poutre..
Allons-y.
Edmond sauta alors contre la poutre, devint minuscule et disparut
à l'intérieur. Jonathan puis le gros monsieur firent de
même. Lucie se dit qu'elle n'y arriverait jamais, pourtant elle
s'élança contre la pièce de bois et entra dans le
trou!
A l'intérieur, il y avait un escalier en colimaçon. ils
en gravirent les marches quatre à quatre. Déjà ils
entendaient les cris des militaires qui s'étaient aperçus de leur
fuite. Los gringos, los gringos, cuidado! Bruits de bottes, coups de fusils. Ils
étaient pris en chasse.
L'escalier débouchait dans une chambre
d'hôtel moderne avec vue sur la mer. Ils entrèrent et
fermèrent la porte. Chambre 8. Sous le claquage de la porte, le 8
vertical se transforma en 8 horizontal, symbole de l'infini. La chambre
était luxueuse et l'on s'y sentait à l'abri des soudards.
Alors
que tout le monde soupirait d'aise, Lucie sauta brusquement à la gorge de
son mari. « Il faut penser à Nicolas, criait-elle, il faut penser
à Nicolas! » Elle l'assomma avec un vase ancien dont la peinture
représentait Hercule enfant étranglant le Serpent. Jonathan tomba
sur le tapis où il se transforma en... crevette décortiquée
qui se tortillait de façon ridicule.
L'oncle Edmond
s'avança.
- Vous regrettez, hein?
- Je ne comprends pas.
- Vous
allez comprendre, dit-il en souriant. Suivez-moi.
Il la guida vers le balcon,
face à la mer, et claqua des doigts. Six allumettes enflammées
descendirent aussitôt des nuages et s'alignèrent au-dessus de sa
main.
Écoutez-moi bien, articula-t-il, on pense toujours pareil. On
appréhende le monde toujours de la même manière banale.
C'est comme si l'on ne prenait de photographies qu'avec un objectif grand angle.
C'est une vision de la réalité, mais ce n'est pas la seule. IL...
FAUT... PENSER... AUTREMENT! Regardez.
Les allumettes virevoltèrent un
instant dans l'espace, puis se réunirent au sol. Elles rampaient, comme
vivantes, pour former...
Le lendemain, passablement enfiévrée,
Lucie achetait un chalumeau. Elle finit par venir à bout de la serrure.
Comme elle s'apprêtait à franchir le seuil de la cave, Nicolas,
encore à moitié endormi, fit son apparition dans la cuisine.
-
Maman! Où vas-tu?
- Je vais chercher ton père. Il se prend pour
un nuage capable de traverser les montagnes. Je vais voir s'il n'exagère
pas un peu. Je te raconterai...
- Non Maman, ne pars pas, ne pars pas... je
vais rester seul.
- Ne t'en fais pas, Nicolas, je vais remonter, je ne serai
pas longue, attends-moi.
Elle éclaira l'orifice de la cave. Le lieu
était sombre, si sombre...
Qui est là ?
Les deux
antennes avancent, dévoilant une tête, puis un thorax et un
abdomen. C'est la petite boiteuse au parfum de roche.
Ils veulent lui sauter
dessus, mais derrière elle se profilent les mandibules d'une centaine de
soldates surarmées. Elles sentent toutes la roche.
Fuyons par le
passage secret! lance la 56e femelle.
Elle dégage le gravier et
dévoile son souterrain. Puis, battant des ailes, elle
s'élève jusqu'à frôler le plafond, d'où elle
tire à l'acide sur les premiers intrus. Ses deux acolytes s'enfuient,
tandis qu'une suggestion brutale fuse de la troupe des
guerrières.
Tuez-les!
56e plonge à son tour dans le trou,
des jets d'acide la ratent de peu. Vite ! rattrapez-les ! Des centaines de
pattes se ruent à sa suite. Ces espionnes sont rudement nombreuses! Elles
se démènent bruyamment dans le goulet pour rattraper le
trio.
Ventre à terre, antennes couchées en arrière, le
mâle, la femelle et la soldate foncent dans le passage qui n'a plus rien
de secret. Ils sortent ainsi de la zone du gynécée et descendent
dans les étages inférieurs. Le couloir étroit rejoint
bientôt une fourche. A partir de là les carrefours se multiplient
mais 327e arrive à se repérer et entraîne ses compagnes de
mésaventure.
Soudain, à l'angle d'un tunnel, ils tombent sur
une troupe de soldates qui se précipitent dans leur direction. Incroyable
: la boiteuse les a déjà rejoints. Le machiavélique insecte
connaît décidément tous les raccourcis!
Les trois fuyards
battent en retraite et détalent. Lorsqu'ils peuvent enfin se reposer un
peu, 103 683e avance qu'il vaudrait mieux ne pas se battre sur le terrain des
autres, qui circulent un peu trop à l'aise dans cet enchevêtrement
de couloirs.
Quand l'ennemi semble plus fort que toi, agis de manière
à échapper à son mode de compréhension. Cette
vieille sentence de la première Mère s'applique parfaitement
à leur situation. 56e a une idée ; elle propose de se camoufler
à l'intérieur d'un mur!
Avant que les guerrières aux
odeurs de roche ne les aient débusqués, ils creusent de toutes
leurs forces dans une paroi latérale, attaquant et soulevant la terre
à pleines mandibules. Ils en ont plein les yeux, plein les antennes.
Parfois, pour aller plus vite, ils en avalent de grosses bouchées bien
grasses. Lorsque la cavité est assez profonde, ils s'y pelotonnent,
reconstituent le mur et attendent. Leurs poursuivants arrivent, ils passent au
galop. Mais ils ne tardent guère à revenir, à pas cette
fois bien plus lents. Ça fouine derrière la fine cloison.
Non,
ils ne se sont aperçus de rien. Il est pourtant possible de rester
là. Les autres finiront bien par détecter quelques-unes de leurs
molécules. Alors ils creusent. 103 683e, équipée des plus
grosses mandibules, pioche devant; les deux sexués dégagent le
sable en colmatant derrière eux.
Les tueuses ont compris la
manœuvre. Elles sondent les murs, retrouvent leur trace et se mettent
à fouiller frénétiquement. Les trois fourmis prennent un
virage descendant. De toute façon, dans cette mélasse noire, il
n'est pas facile de suivre qui que ce soit. A chaque seconde, trois couloirs
naissent et deux se bouchent. Allez dresser dans ces conditions une carte de la
Cité qui soit fiable! Les seuls repères fixes sont le dôme
et la souche.
Les trois fourmis s'enfoncent lentement dans la chair de la
Cité. Elles tombent parfois sur une longue liane, ce sont en fait des
lierres plantés par les fourmis agricoles pour que la Cité ne
s'effondre pas lors des pluies. Il arrive que la terre se fasse plus dure et
qu'ils se cognent les mandibules à de la pierre; un détour
s'impose alors.
Les deux sexués ne perçoivent plus les
vibrations de leurs poursuivants; le trio décide de s'arrêter. Ils
se trouvent dans une poche d'air perdue au cœur de Bel-o-kan. Une pilule
imperméable, inodore, inconnue de tous. Une île déserte en
creux. Qui viendrait les dénicher dans cette caverne minuscule ? Ils se
sentent ici comme dans l'ovale sombre de l'abdomen de leur
génitrice.
56e tambourine du bout des antennes sur le crâne de
son vis-à-vis, un appel à la trophallaxie. 327e replie les
antennes en signe d'acceptation puis colle sa bouche contre celle de la femelle.
Il régurgite un peu du miellat de puceron que lui avait offert la
première garde. 56e se sent aussitôt ragaillardie, 103 683e lui
tambourine à son tour sur le crâne. Ils se ventousent les labiales
et 56'e fait remonter de la nourriture qu'elle vient à peine d'engranger.
Ensuite, tous trois se caressent et se frictionnent mutuellement. Ah! qu'il est
agréable de donner, pour une fourmi...
S'ils ont repris des forces,
ils savent qu'ils ne pourront rester là indéfiniment.
L'oxygène va s'épuiser, et même si les fourmis arrivent
à survivre assez longtemps sans nourriture, sans eau, sans air ni
chaleur, l'absence de ces éléments vitaux finit par leur provoquer
un sommeil mortel.
Contact antennaire.
Qu'est-ce qu'on fait
maintenant?
La cohorte de trente guerrières acquises à notre
projet nous attend dans une salle du cinquantième étage en
sous-sol.
Allons-y.
Ils reprennent leur travail de sape, s'orientant
grâce à leur organe de Johnston sensible aux champs
magnétiques terrestres. En toute logique, ils pensent être entre
les greniers à céréales de l'étage - 18 et les
champignonnières de l'étage - 20. Cependant, plus ils descendent,
plus il fait froid. La nuit tombant, le gel pénètre le sol en
profondeur. Leurs gestes ralentissent. Ils s'immobilisent finalement dans des
postures de creusée et s'endorment en attendant le redoux.
-
Jonathan, Jonathan, c'est moi Lucie!
Comme elle s'enfonçait de plus en
plus loin dans cet univers de ténèbres, elle sentit la peur la
gagner. Cette interminable descente le long du pas de vis de l'escalier avait
fini par la plonger dans un état second, où il lui semblait
s'engouffrer de plus en plus profondément à l'intérieur
d'elle-même. Elle ressentait maintenant une douleur diffuse dans le
ventre, après avoir d'abord éprouvé un brutal
assèchement de la gorge, puis un nouage angoissant de son plexus solaire,
suivi de vives piqûres à l'estomac. Ses genoux, ses pieds
continuaient de fonctionner automatiquement; est-ce qu'ils allaient
bientôt se détraquer, est-ce qu'elle aurait mal là aussi,
est-ce qu'elle allait s'arrêter de descendre ?
Des images de son
enfance resurgirent. Sa mère autoritaire qui n'arrêtait pas de la
culpabiliser, qui commettait mille injustices en faveur de ses frères
chouchous... Et son père, un type éteint, qui tremblait devant sa
femme, qui passait son temps à fuir les plus petites discussions et qui
disait « amen » aux moindres desiderata de la reine mère. Son
père, le lâche...
Ces pénibles réminiscences
firent place au sentiment d'avoir été injuste avec Jonathan. En
fait, elle lui avait reproché tout ce qui pouvait lui rappeler son
père. Et c'est justement parce qu'elle le couvrait en permanence de
reproches qu'elle l'inhibait, qu'elle le cassait, le faisant petit à
petit ressembler à son père. Ainsi le cycle avait
recommencé. Elle avait recréé sans même s'en
apercevoir ce qu'elle détestait le plus: le couple de ses parents.
I1
fallait rompre le cycle. Elle s'en voulait de toutes les engueulades dont elle
avait gratifié son mari. Il fallait réparer.
Elle continuait de
tourner, de descendre. D'avoir reconnu sa propre culpabilité avait
libéré son corps de sa peur et de ses douleurs oppressives. Elle
tournait et descendait encore quand elle se heurta presque à une porte.
Une porte banale, en partie couverte d'inscriptions qu'elle ne prit pas le temps
de lire. Il y avait une poignée, la porte s'ouvrit sans un
grincement.
Au-delà, l'escalier se poursuivait. La seule
différence notable tenait aux veinules de roche ferreuse qui
apparaissaient au milieu de la pierre. Mélangé à des
infiltrations d'eau, probablement issue d'une rivière souterraine, le fer
prenait des tonalités ocre, rouge.
Elle avait pourtant l'impression
d'avoir abordé une nouvelle étape. Et tout à coup, sa
torche éclaira des taches de sang à ses pieds. Ce devait
être celui de Ouarzazate. Le vaillant petit caniche était donc
arrivé jusqu'ici... Il y avait des éclaboussures partout, mais il
était difficile de distinguer, sur les parois, les traces de sang de
celles de fer rouillé.
Soudain elle décela un bruit. Un
crépitement. 0n aurait dit qu'il y avait des êtres qui marchaient
dans sa direction. Les pas étaient nerveux, comme si ces êtres
étaient timides, comme s'ils n'osaient pas approcher. Elle s'arrêta
pour fouiller l'obscurité du bout de sa torche. Lorsqu'elle vit l'origine
du bruit, elle poussa un hurlement inhumain. Mais, là où elle
était, personne ne pouvait l'entendre.
Le matin se lève
pour toutes les créatures de la Terre. Ils reprennent leur descente.
Étage - 36. 103 683e connaît bien le coin, elle pense qu'on peut
sortir sans danger. Les guerrières de roche n'ont pu les suivre
jusque-là.
Ils débouchent sur des galeries basses
complètement désertes. Par endroits, on voit des trous, à
gauche ou à droite, de vieux greniers abandonnés depuis au moins
dix hibernations. Le sol est gluant. Il doit y avoir des infiltrations
d'humidité. Voilà pourquoi cette zone, considérée
comme insalubre, s'est transformée en l'un des quartiers les plus mal
famés de Bel-o-kan.
Ça pue.
Le mâle et la femelle ne
sont pas très rassurés. Ils perçoivent des présences
hostiles, des antennes qui les épient. Le coin doit être
bourré d'insectes parasites et squatters.
Ils progressent, mandibules
grandes ouvertes, dans les salles et les tunnels lugubres. Un grincement aigu
les fait sursauter tout à coup. Ruich, ruich, ruich... Ces sons ne
varient pas de tonalité. Ils s'agencent en une mélopée
hypnotique qui résonne dans les cavernes de boue.
Selon la soldate, il
s'agit de grillons. Ce sont leurs chants d'amour. Les deux sexués ne sont
tranquillisés qu'à moitié. Il est quand même
incroyable que des grillons parviennent à narguer les troupes
fédérales à 1'intérieur même de la
Cité!
103683e, elle, n'est pas surprise. Une sentence de la
dernière Mère ne dit-elle pas : Mieux vaut consolider ses points
forts que vouloir tout contrôler ? Voilà le
résultat...
Bruits différents. Comme si on creusait très
vite. Les guerrières aux odeurs de roche les ont-elles retrouvés ?
Non... Deux mains jaillissent devant eux. Leur tranchant forme une sorte de
râteau. Les mains agrippent et ramènent la terre en arrière,
propulsant un énorme corps noir.
Pourvu que ce ne soit pas une
taupe!
Ils se figent tous trois, béant des mandibules.
C'est une
taupe.
Vortex de sable. Boule de poils noirs et de griffes blanches. L'animal
semble nager entre les couches sédimentaires comme une grenouille dans un
lac. Ils sont giflés, brassés, soudés aux galettes de
glaise. Mais ils s'en tirent indemnes. L'engin fouisseur est passé. La
taupe ne cherchait que des vers. Son grand plaisir est de les mordre sur les
ganglions nerveux pour les paralyser, puis de les stocker vivants dans son
terrier.
Les trois fourmis se désincrustent et reprennent la route
après s'être une fois encore méthodiquement
lavées.
Ils viennent d'entrer dans un passage très
étroit et très haut. La soldate-guide lance une odeur de mise en
garde en désignant le plafond. Celui-ci est en effet tapissé de
punaises rouges tachetées de noir. Des diables cherche-midi !
Ces
insectes de trois têtes de long (neuf millimètres) semblent avoir
dans le dos le dessin d'un regard courroucé. Ils se nourrissent en
général de la chair moite des insectes morts et, parfois,
d'insectes bien vivants.
Un diable cherche-midi se laisse tout de suite
tomber sur le trio. Avant qu'il n'ait atteint le sol, 103 683e bascule son
abdomen sous son thorax et tire un jet d'acide formique. Lorsque le diable
cherche-midi atterrit il s'est métamorphosé en confiture
chaude.
Ils le mangent hâtivement puis traversent la pièce avant
qu'un autre de ces monstres ne s'abatte.
INTELLIGENCE : J'ai
commencé les expériences proprement dites en janvier 58. Premier
thème : l'intelligence. Les fourmis sont-elles intelligentes
?
Pour le savoir, j'ai confronté un individu fourmi rousse
(formica rufa), de taille moyenne et de type asexué, au problème
suivant.
Au fond d'un trou, j'ai mis un morceau de miel durci. Mais le
trou est obstrué par une brindille, peu lourde mais très longue et
bien enfoncée. Normalement la fourmi agrandit le trou pour passer, mais,
ici, le support étant en plastique rigide, elle ne peut le
percer.
Premier jour : la fourmi tire par à-coups la brindille,
elle la soulève un peu, puis la relâche, puis la
resoulève.
Deuxième jour : la fourmi fait toujours la
même chose. Elle tente aussi de taillader la brindille à la base.
Sans résultat.
Troisième jour : idem. On dirait que
l'insecte s'est fourvoyé dans un mauvais mode de raisonnement et qu'il
persiste parce qu'il est incapable d'en imaginer un autre. Ce qui serait une
preuve de sa non-intelligence.
Quatrième jour idem.
Cinquième jour idem. Sixième jour : en me réveillant ce
matin, j'ai trouvé la brindille dégagée du trou. Ça
a dû se passer pendant la nuit.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Les galeries qui suivent sont à demi obstruées.
Là-haut, la terre froide et sèche, retenue par des racines
blanches, forme des grappes. Parfois des morceaux dégringolent. On
appelle cela des « grêles intérieures ». Le seul moyen
connu de s'en protéger est de redoubler de vigilance et de sauter de
côté à la moindre odeur d'éboulis.
Les trois
fourmis avancent, le ventre collé au sol, les antennes plaquées en
arrière, les pattes largement étalées. 103683e a l'air de
savoir précisément où elle les entraîne. Le sol
devient à nouveau humide. Un effluve nauséabond circule par
là. Une odeur de vie. Une odeur de bête.
Le 327e mâle
s'arrête. Il n'en est pas tout à fait sûr, mais il lui a
semblé qu'une paroi avait bougé subrepticement. Il s'approche de
la zone suspecte, le mur frémit derechef. On dirait qu'une bouche s'y
dessine. Il recule. Cette fois c'est trop petit pour être une taupe. La
bouche se transforme en spirale, une protubérance pousse en son centre et
jaillit pour se jeter sur lui.
Le mâle pousse un cri olfactif.
Un
ver de terre! Il le tranche d'un coup de mandibule. Mais autour d'eux les parois
se mettent à dégouliner de ces tortillants bestiaux. Il y en a
bientôt tellement qu'on se croirait dans un intestin d'oiseau.
Un
lombric se mêle d'encercler le thorax de la femelle, celle-ci claque aussi
sec des mandibules et le coupe en plusieurs tronçons qui s'en vont
onduler chacun de son côté. D'autres vers se mettent de la partie
et s'enroulent autour de leurs pattes, de leurs têtes. Le contact avec les
antennes est particulièrement insupportable. Ils dégainent tous
les trois de concert et tirent à 1'acide sur les inoffensifs ascarides. A
la fin le sol est jonché de reliefs de chair ocre qui sautillent comme
pour les défier.
Ils galopent.
Lorsqu'ils reprennent leurs esprits,
103 683e leur indique une nouvelle enfilade de couloirs à prendre. Plus
ils avancent, plus cela sent mauvais, plus ils commencent à s'y habituer.
On s'habitue à tout. La. soldate désigne un mur et explique qu'il
faut creuser ici.
Ce sont les anciens sanitaires à compost, le lieu de
réunion est juste à côté. On aime bien se
réunir ici, c'est tranquille.
Ils jouent les passe-muraille. De
l'autre côté ils débouchent dans une grande salle qui sent
les excréments.
Les trente soldates ralliées à leur
cause sont en effet là à les attendre. Mais pour discuter avec
elles, il faudrait connaître les rudiments du jeu de puzzle car elles sont
toutes en pièces détachées. La tête souvent fort
éloignée du thorax...
Effarés, ils inspectent la salle
macabre. Qui peut bien les avoir tuées ici, juste sous les pieds de
Bel-o-kan ?
Sûrement quelque chose qui provient du dessous, émet
le 327e mâle.
Je n'y crois guère, réplique la 56e
femelle, qui lui propose néanmoins de creuser le sol.
Il plante la
mandibule. Douleur. Dessous, c'est du rocher.
Un énorme rocher de
granite, précise un peu tard 103 683e, c'est le fond, le dur plancher de
la ville. Et c'est épais. Très épais. Et c'est large.
Très large. On n'en a jamais trouvé les limites.
Après
tout, c'est peut-être même le fond du monde. Une odeur
étrange se manifeste alors. Quelque chose vient d'entrer dans la
pièce. Une chose qui leur est tout de suite sympathique. Non, pas une
fourmi de la Meute, mais un coléoptère lomechuse. Encore toute
larve, 56e avait entendu Mère parler de cet insecte : Aucune sensation ne
peut égaler celle qui accompagne l'absorption du nectar de la lomechuse,
une fois qu'on y a goûté. Fruit de tous les désirs
physiques, sa sécrétion annihile les volontés les plus
farouches. La prise de cette substance, de fait, suspend la douleur, la peur,
l'intelligence. Les fourmis qui ont la chance de survivre à leur
pourvoyeuse de poison quittent irrésistiblement la Cité à
la recherche de nouvelles doses. Elles ne mangent plus, ne se reposent plus et
marchent jusqu'à l'épuisement. Puis, si elles ne retrouvent pas de
lomechuses, elles se collent à un brin d'herbe et se laissent mourir,
parcourues par les mille morsures du manque.
L'enfant 56e avait un jour
demandé pourquoi on tolérait l'entrée de tels fléaux
dans la Cité, que termites et abeilles massacraient pour leur part sans
ménagements. Mère lui avait répondu qu'il existe deux
manières d'affronter un problème; soit on l'empêche
d'approcher, soit on se laisse traverser par lui. La seconde n'est pas
forcément la plus mauvaise. Les sécrétions de lomechuse,
bien dosées ou mélangées à d'autres substances,
deviennent en effet d'excellentes médecines.
.Le 327e mâle
s'avance le premier. Subjugué par la beauté des arômes
émanant de la lomechuse, il lui lèche les poils de l'abdomen.
Ceux-ci suppurent des liqueurs hallucinogènes. Fait troublant : l'abdomen
de l'empoisonneuse, avec ses deux longs poils, a exactement la même
configuration qu'une tête de fourmi avec ses deux antennes!
La 56e
femelle se précipite elle aussi, mais elle n'a pas le temps de commencer
à se régaler. Un jet d'acide siffle. 103 683e a
dégainé et tiré. La lomechuse brûlée se tord
de douleur.
Sobrement, la soldate commente son intervention
Il est anormal
de trouver cet insecte à une telle profondeur. Les lomechuses ne savent
pas creuser la terre. Quelqu'un l'a amené volontairement pour nous
empêcher d'aller plus loin! Il y a quelque chose à découvrir
par ici.
Les deux autres, penauds, ne peuvent qu'admirer la lucidité
de leur camarade. Tous trois cherchent longtemps. Ils déplacent les
graviers, hument les moindres recoins de la pièce. Les indices sont
rares. Ils finissent cependant par déceler un remugle connu. La petite
odeur de roche des assassins. A peine perceptible, juste deux ou trois
molécules, mais cela suffit. Elle provient de là. Juste sous ce
petit rocher. Ils le font basculer et dévoilent un passage secret. Encore
un.
Seulement, celui-ci a une caractéristique de taille : il n'est
creusé ni dans la terre ni dans le bois. Il est carrément
excavé dans de la roche granitique! Aucune mandibule n'a pu s'attaquer
à un tel matériau.
Le couloir est assez large, mais ils
descendent prudemment. Après un bref trajet, ils tombent sur une vaste
salle remplie de nourriture. Farines, miel, graines, viandes diverses... Il y en
a des quantités surprenantes, de quoi nourrir la Cité pendant cinq
hibernations! Et tout ça dégage la même odeur de roche que
les guerrières qui les poursuivent.
Comment est-il possible qu'un
grenier aussi bien fourni ait été secrètement
aménagé ici? Avec une lomechuse pour en bloquer l'accès,
qui plus est! Cette information n'a jamais circulé entre les antennes de
la Meute...
Ils se restaurent copieusement puis réunissent leurs
antennes pour faire le point. Cette affaire devient de plus en plus
ténébreuse. L'arme secrète qui décime
l'expédition numéro un, les guerrières à l'odeur
spéciale qui les attaquent partout, la lomechuse, une cachette de
nourriture sous le plancher de la Cité...Cela dépasse
l'hypothèse d'un groupe d'espions mercenaires au service des naines. Ou
alors ils sont sacrément bien organisés!
327e et ses
partenaires n'ont pas le loisir d'approfondir leur réflexion. Des
vibrations sourdes se répercutent en profondeur.
Pan pan panpan, pan
pan panpan ! Là-haut, les ouvrières tambourinent du bout de leur
abdomen sur le sol. C'est grave. On en est alerte deuxième phase. Ils ne
peuvent ignorer cet appel. Leurs pattes font automatiquement demi-tour. Leurs
corps, mus par une force irrépressible, sont la en route pour rejoindre
le reste de la Meute.
La boiteuse qui les suivait à bonne distance se
sent soulagée. Ouf! Ils n'ont rien découvert...
Finalement,
comme ni sa mère ni son père ne remontaient de la cave, Nicolas se
résolut à prévenir police. Et c'est un enfant affamé
et aux yeux rouges qui débarqua dans le commissariat pour expliquer que
« ses parents avaient disparu dans la cave », probablement
dévorés par des rats ou des fourmis. Deux policiers
éberlués lui emboîtèrent le pas jusqu'au sous-sol du
3 de la rue des Sybarites.
INTELLIGENCE (suite) : L'expérience
est recommencée, mais avec une caméra vidéo. Sujet : une
autre fourmi de même espèce et de même nid. -Premier jour :
elle tire, pousse et mord la brindille sans aucun résultat.
-Deuxième jour : idem. - Troisième jour : ça y est! elle a
trouvé quelque chose, elle tire un peu, bloque en mettant son abdomen
dans le trou et en le gonflant, puis descend sa prise et recommence. Ainsi, par
petits à-coups, elle sort lentement la
brindille.
C'était donc ça...
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
L'alerte est causée par un événement
extraordinaire. La-chola-kan, la cité fille située le plus
à l'ouest, a été attaquée par des légions de
fourmis naines.
Elles se sont donc décidées à remettre
ça...
Maintenant la guerre est inévitable.
Les survivants,
qui sont arrivés à passer le blocus imposé par les
Shigaepouyennes, racontent des choses incroyables. Selon eux, voilà ce
qui s'est passé :
A 17°-temps, une longue branche d'acacia s'est
approchée de l'entrée principale de La-chola-kan. Une branche
anormalement mobile. Elle s'est enfoncée d'un seul coup et a
dévasté l'orifice... en tournant!
Les sentinelles sont alors
sorties pour attaquer cet objet creuseur non identifié, mais toutes ont
été anéanties. Ensuite, tout le monde est resté
calfeutré à attendre que la branche arrête ses ravages. Mais
ça n'en finissait pas.
La branche a fait sauter le dôme comme
s'il s'agissait d'un bouton de rose, elle a fouillé dans les couloirs.
Les soldates avaient beau mitrailler à tout-va, l'acide ne pouvait rien
contre ce végétal destructeur.
Et les Lacholakaniennes n'en
pouvaient plus de terreur. Ça a quand même cessé. Il y a eu
2°-temps de répit, puis les légions naines sont
arrivées au pas de charge.
La cité fille éventrée
a eu du mal à résister à la première attaque. Les
pertes se comptent par dizaines de milliers. Les rescapés se sont
finalement réfugiés dans leur souche de pin et ils arrivent
à soutenir le siège. Cependant, ils ne pourront survivre
très longtemps, ils n'ont plus aucune réserve alimentaire et l'on
se bat déjà jusque dans les artères de bois de la
Cité interdite.
La-chola-kan faisant partie de la
Fédération, Bel-o-kan et toutes les cités filles voisines
se doivent de lui porter secours. Le branle-bas de combat est
décrété avant même que les antennes aient reçu
la fin des premiers récits du drame. Qui parle encore de repos et de
reconstructions ? La première guerre de printemps vient de
commencer.
Tandis que le 327e mâle, la 56e femelle et la 103 683e
soldate remontent les étages au plus vite, partout autour d'eux ça
grouille.
Les nourrices descendent les œufs, les larves et les nymphes
au -43e étage. Les trayeuses de pucerons cachent leur bétail vert
au fin fond de la Cité. Les agricultrices préparent des stocks
d'aliments hachés pouvant servir de rations de combat. Dans les salles
des castes militaires les artilleuses gorgent leur abdomen à ras bord
d'acide formique. Les cisailleuses aiguisent leurs mandibules. Les mercenaires
se regroupent en légions compactes. Les sexués se calfeutrent dans
leurs quartiers.
On ne peut attaquer tout de suite, il fait trop
froid.
Mais dès demain matin au premier soleil, la guerre va faire
rage.
Là-haut, sur le dôme, on ferme les issues de
régulation de thermie. La cité de Bel-o-kan contracte ses pores,
rentre ses griffes et serre les dents. Elle est prête à
mordre.
Le plus gros des deux flics entoura de son bras les
épaules du garçon.
- Alors tu en es bien sûr ? Ils sont
là-dedans ?
L'enfant, l'air excédé, se dégagea
sans répondre.
L'inspecteur Galin se pencha au-dessus de l'escalier et
lança un « ohé! » aussi puissant que ridicule.
L'écho lui répondit.
- Ça a l'air vraiment très
profond, fit-il. On ne peut pas descendre comme ça, il faudrait du
matériel.
Le commissaire Bilsheim se posa un doigt pulpeux sur la
bouche, la mine soucieuse.
- Évidemment. Évidemment.
- Je,
vais aller chercher les pompiers, dit l'inspecteur Galin.
- D'accord, pendant
ce temps, moi je vais interroger le petit.
Le commissaire désigna la
serrure fondue.
- C'est ta maman qui a fait ça?
- Oui.
- Dis
donc, elle est dégourdie ta maman. Je connais peu de femmes qui savent se
servir d'un chalumeau pour faire sauter une porte blindée... Et je n'en
connais aucune qui sache déboucher un évier.
Nicolas n'avait
pas le cœur à blaguer.
- Elle voulait aller chercher Papa.
-
C'est vrai, excuse-moi... Ils sont là-dessous depuis combien de temps
déjà?
- Depuis deux jours.
Bilsheim se gratta le nez.
-
Et pourquoi ton père est-il descendu, tu le sais ?
- Au début
c'était pour aller chercher le chien. Après on ne sait pas. Il a
acheté des tas de plaques de métal et il les a emmenées en
bas. Et puis il a acheté plein de livres sur les fourmis.
- Les
fourmis? Évidemment, évidemment.
Le commissaire Bilsheim,
passablement dérouté, se borna à hocher la tête en
murmurant quelques autres « évidemment ». L'affaire
s'annonçait mal. Il ne la sentait pas. Ce n'était pas la
première fois qu'il avait affaire à des cas « spéciaux
». On pouvait même dire qu'on lui refilait systématiquement
tous les coups pourris. Cela tenait sans doute à l'une de ses
'principales qualités : il donnait l'impression aux fous qu'ils avaient
enfin trouvé avec lui une oreille compréhensive.
C'était
un don de naissance. Tout petit déjà, ses camarades de classe
venaient le voir pour lui confier leurs délires. Il branlait alors la
tête d'un air entendu tout en fixant son interlocuteur, et ne disant qu'
« évidemment ». Cela marchait à tous les coups. On se
complique la vie à vouloir mettre au point des phrases
sophistiquées et des compliments pour impressionner ou séduire ses
vis-à-vis; or Bilsheim s'était aperçu que le simple mot
« évidemment » était amplement suffisant. Encore un
mystère de la communication interhumaine élucidé.
Le
phénomène était d'autant plus curieux que le jeune
Bilsheim, qui ne parlait pratiquement jamais, avait obtenu la réputation
d'un grand orateur dans son école. On venait même lui demander de
faire les discours de fin d'année.
Bilsheim aurait pu devenir
psychiatre mais l'uniforme exerçait un véritable pouvoir de
fascination sur lui. Et à cet égard, la blouse blanche ne faisait
pas le poids à ses yeux. Dans un monde de cinglés, la police et
l'armée étaient en somme les porte-drapeaux de « ceux qui ne
se laissent pas aller ». Car même s'il pensait les comprendre,
Bilsheim détestait tous ces gens qui causent à tort et à
travers. Des écervelés! Le summum de l'agacement était
provoqué chez lui par les gens qui parlent à haute voix dans le
métro, mimant une scène d'échec qu'ils viennent justement
de vivre et qu'ils veulent rejouer.
Quand Bilsheim s'était
engagé dans la police, son don avait vite été
repéré par ses supérieurs. On lui fourguait
systématiquement tous les « cas incompréhensibles ». La
plupart du temps, il ne résolvait rien du tout, mais en tout cas, il s'en
occupait, et c'était déjà beaucoup
- Ah, et puis il y a
les allumettes!
- Qu'est-ce qu'elles ont les allumettes?
- Avec six
allumettes il faut former quatre triangles si on veut trouver la solution.
-
Quelle solution?
- La « nouvelle manière de penser ».
L'autre « logique » dont parlait Papa.
- Evidemment.
Cette
fois-ci le garçon se révolta
- Non, pas «
évidemment »! Il faut chercher la forme géométrique
qui permet de faire quatre triangles. Les fourmis, l'oncle Edmond, les
allumettes, tout est lié.
- L'oncle Edmond? Qui est cet oncle
Edmond?
Nicolas s'anima.
- C'est lui qui a rédigé
l'Encyclopédie du savoir relatif et absolu. Mais il est mort.
Peut-être à cause des rats. Ce sont les rats qui ont tué
Ouarzazate.
Le commissaire Bilsheim soupira. Atterrant! Qu'est-ce que
ça va donner ce bout de gamin-là quand ça aura sa
majorité? Au minimum un alcoolique. L'inspecteur Galin arriva enfin avec
les pompiers. Bilsheim le regarda avec fierté. Un crack, ce Galin. Et
même un pervers. Les histoires de fous, ça l'excitait. Plus
c'était tordu, plus il y allait.
Bilsheim le compréhensif et
Galin l'enthousiaste formaient à eux deux l'officieuse brigade des
«affaires-de-cinglés-dont-personne-ne-veut-s'occuper ». On les
avait déjà envoyés sur le cas de la « petite vieille
bouffée par ses chats », sur celui de la « prostituée
qui étouffait les clients avec sa langue », sans oublier le «
réducteur de têtes de charcutiers ».
- C'est bon, dit
Galin, restez ici chef, on plonge et on vous les ramène dans les
civières gonflables.
Dans sa loge nuptiale, Mère s'est
arrêtée de pondre. Elle lève une seule antenne et demande
à rester seule.
Ses servantes disparaissent.
Belo-kiu-kiuni, le
sexe vivant de la Cité, n'est pas calme.
Non, elle n'a pas peur de la
guerre. Elle en a déjà gagné et perdu une bonne
cinquantaine. Ce qui l'inquiète, c'est autre chose. Cette histoire d'arme
secrète. Cette branche acacia qui tourne et qui arrache le dôme.
Elle n'a pas non plus oublié le témoignage du 327e mâle,
vingt-huit guerrières mortes sans même avoir pu se mettre en
position de combat... Peut-on prendre le risque de ne pas tenir compte de ces
données extraordinaires ?
Plus maintenant. Mais que faire ?
Belo-kiu-kiuni se souvient de la fois où elle a déjà
dû affronter une « arme secrète incompréhensible
». C'était pendant les guerres contre les termitières du Sud.
Un beau jour on lui avait annoncé qu'une escouade de cent vingt soldates
se trouvait, non pas détruite, mais immobilisée
»!
L'affolement était à son comble. On pensait qu'on ne
pourrait plus jamais vaincre les termites et qu'ils avaient pris une avance
technologique décisive.
On dépêcha des espions. Les
termites venaient en fait mettre au point une caste d'artilleuses lanceuses de
glu. Les nasutitermes. Elles en arrivaient à projeter à deux cents
têtes de distance une colle qui bloquait les pattes et les mâchoires
des soldates.
La Fédération avait longtemps
réfléchi puis avait trouvé une parade : avancer en se
protégeant avec des feuilles mortes. Cela donna d'ailleurs lieu à
la fameuse bataille des Feuilles mortes, gagnée par les troupes
belokaniennes...
Cette fois-ci, toutefois, les adversaires n'étaient
plus des patauds termites, mais des naines dont la vivacité et
l'intelligence les avaient déjà plusieurs fois prises de cours. En
outre, l'arme secrète semblait particulièrement
destructrice.
Elle se tripota nerveusement les antennes.
Que savait-elle
exactement des naines ?
Beaucoup et peu de chose.
Celles-ci avaient
débarqué il y a cent ans dans la région. Au début,
il y avait eu juste quelques éclaireuses. Comme elles étaient de
taille réduite, on ne s'était pas méfié. Les
caravanes de naines étaient arrivées ensuite, portant à
bout de pattes leurs œufs et leurs réserves alimentaires. Elles
passèrent leur première nuit sous la racine du grand pin.
Au
matin, la moitié d'entre elles avait été
décimée par un hérisson affamé. Les survivantes
s'éloignèrent vers le nord où elles établirent un
bivouac, pas loin des fourmis noires.
A la Fédération, on
s'était dit : « c'est une affaire entre elles et les fourmis noires
». Et il y en avait même qui avaient mauvaise conscience de laisser
ces êtres malingres en pâture aux grosses fourmis
noires.
Cependant les fourmis naines ne furent pas massacrées. On les
voyait tous les jours là-haut, qui transportaient des brindilles et des
petits coléoptères. En revanche, celles qu'on ne voyait plus
c'étaient... les grosses fourmis noires.
On ne sait toujours pas ce
qui s'était passé, mais les éclaireuses belokaniennes
rapportèrent que désormais les naines occupaient l'ensemble du nid
des fourmis noires. On prit l'événement avec fatalisme, voire
humour. Bien fait pour ces prétentieuses fourmis noires, humait-on dans
les couloirs. Et puis ce n'étaient pas ces petites fourmis de rien du
tout qui allaient inquiéter la puissante
Fédération.
Seulement, après les fourmis noires, ce fut
l'une des ruches à abeilles de l'églantier qui fut occupée
par les naines... Puis la dernière termitière du Nord et le nid
des fourmis rouges à venin passèrent à leur tour sous la
bannière des naines!
Les réfugiés qui affluaient
à Bel-o-kan et qui venaient gonfler la masse des mercenaires racontaient
que les naines avaient des stratégies de combat avant-gardistes. Par
exemple, elles infectaient les points d'eau en y déversant des poisons
issus de fleurs rares.
Pourtant on ne s'alarmait pas encore
sérieusement. Et il fallut que la cité de Niziu-ni-kan tombe
l'année dernière en 2°-temps pour qu'enfin on
s'aperçoive qu'on avait affaire à de redoutables
adversaires.
Mais si les rousses avaient sous-estimé les naines, les
naines n'avaient pas jugé les rousses à leur juste valeur.
Niziu-ni-kan était une cité de taille très réduite,
mais liée à toute la Fédération. Le lendemain de la
victoire naine, deux cent quarante légions de mille deux cents soldates
chacune vinrent les réveiller en fanfare. L'issue du combat était
certaine, ce qui n'empêcha pas les naines de se battre avec acharnement.
De sorte qu'il fallut aux troupes fédérées un jour plein
avant de pénétrer dans la cité libérée.
On
découvrit alors que les naines avaient installé dans Niziu-ni-kan
non pas une mais... deux cents reines. Cela fit un choc.
ARMEE OFFENSIVE:
Les fourmis sont les seuls insectes sociaux à entretenir une armée
offensive.
Les termites et les abeilles, espèces royalistes et
loyalistes moins raffinées, n'utilisent leurs soldats que pour la
défense de la cité ou la protection des ouvrières sorties
loin du nid. Il est relativement rare de voir une termitière ou une ruche
mener une campagne de conquête de territoire. Mais cela s'est quand
même vu.
Edmond Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Les reines naines prisonnières racontèrent
l'histoire et les mœurs des naines. Une histoire extravagante.
Selon
elles, il y a longtemps, les naines vivaient dans un autre pays,
séparé par des milliards de têtes de distance.
Ce pays
était bien différent de la forêt de la
Fédération. Il y poussait des fruits volumineux, très
colorés et très sucrés. En outre, il n'y avait pas d'hiver
et pas d'hibernation. Sur cette terre de cocagne les naines avaient construit
Shi-gae-pou l' « ancienne », cité elle-même issue d'une
très vieille dynastie. Ce nid était aménagé au pied
d'un laurier-rose.
Or, il advint que le laurier-rose et le sable qui
l'entourait furent un jour arrachés du sol pour être
déposés dans une boîte de bois. Les naines tentèrent
de fuir de la boîte mais celle-ci fut déposée à
l'intérieur d'une structure gigantesque et très dure. Et quand
elles parvinrent aux frontières de cette structure, elles
tombèrent sur de l'eau. De l'eau salée à perte de
vue.
Beaucoup de naines se noyèrent en essayant de retrouver la terre
de leurs ancêtres, puis la majorité décida que, tant pis, il
fallait survivre dans cette structure immense et dure entourée d'eau
salée. Cela dura des jours et des jours.
Elles percevaient,
grâce à leur organe de Johnston, qu'elles se
déplaçaient très vite, sur une distance
phénoménale.
Nous avons traversé une centaine de
barrières magnétiques terrestres. Où cela allait-il nous
mener? Ici. On nous a débarquées avec le laurier-rose. Nous avons
découvert ce monde, sa faune et sa flore exotiques.
Le
dépaysement s'avéra décevant. Les fruits, les fleurs, les
insectes étaient plus petits, moins colorés.
Elles avaient
quitté un pays rouge, jaune, bleu pour tomber sur du vert, du noir et du
marron. Un monde fluo contre un monde pastel.
Et puis il y avait l'hiver et
le froid qui bloquaient tout. Là-bas, elles ne savaient même pas
que le froid existait, et la seule chose qui les obligeait à se reposer
c'était la chaleur!
Les naines mirent d'abord au point
différentes solutions pour lutter contre le froid. Leurs deux
méthodes les plus efficaces : se gaver de sucres et s'enduire de bave
d'escargot.
Pour le sucre, elles recueillaient le fructose des fraises, des
mûres et des cerises. Pour les graisses, elles se livrèrent
à une véritable extermination des escargots de la
région.
Elles avaient par ailleurs des pratiques vraiment surprenantes
: ainsi n'avaient-elles ni sexués ailés ni vol nuptial. Les
femelles faisaient l'amour et pondaient chez elles, sous terre. Si bien que
chaque cité de naines possédait, non pas une pondeuse unique, mais
plusieurs centaines. Cela leur donnait un sérieux avantage : outre une
natalité très supérieure à celle des rousses, une
bien moindre vulnérabilité. Car s'il suffisait de tuer la reine
pour décapiter une cité rousse, la cité naine pouvait
renaître tant qu'il restait la moindre tête sexuée.
Et il
n'y avait pas que ça. Les naines avaient une autre philosophie de
conquête des territoires. Alors que les rousses, à la faveur des
vols nuptiaux, atterrissaient le plus loin possible pour ensuite se relier par
des pistes à l'empire éclaté de la
Fédération, les naines, elles, progressaient centimètre par
centimètre à partir de leurs cités centrales.
Même
leur petite taille constituait un atout. Il leur fallait très peu de
calories pour atteindre une vivacité d'esprit et un niveau d'action assez
élevés. On avait pu mesurer leur rapidité de
réaction à l'occasion d'une grande pluie. Alors que les rousses en
étaient encore à sortir, non sans mal, leurs troupeaux de pucerons
et leurs derniers œufs des couloirs inondés, les naines avaient
depuis plusieurs heures construit un nid dans une anfractuosité de
l'écorce du grand pin et y avaient déménagé tous
leurs trésors...
Belo-kiu-kiuni s'agite, comme pour chasser ses
pensées inquiètes. Elle pond deux œufs, des œufs de
guerrières. Les nourrices ne sont pas là pour les recueillir, et
elle a faim. Alors, elle les mange goulûment. Ce sont d'excellentes
protéines.
Elle taquine sa plante carnivore. Ses préoccupations
ont déjà repris le dessus. Le seul moyen de contrer cette arme
secrète serait d'en inventer une autre, encore plus performante et
terrible. Les fourmis rousses ont découvert successivement l'acide
formique, la feuille bouclier, les pièges à glu. Il suffit de
trouver autre chose. Une arme qui frapperait les naines de stupeur, encore pire
que leur branche destructrice!
Elle sort de sa loge, rencontre des soldates
et leur parle. Elle suggère de réunir des groupes de
réflexion sur le thème « trouver une arme secrète
contre leur arme secrète ». La Meute répond favorablement
à son stimulus. Partout se forment de petits groupes de soldates, mais
aussi d'ouvrières, par trois ou par cinq. En connectant leurs antennes en
triangle ou en pentagone, elles opèrent des centaines de communications
absolues.
- Attention, je vais m'arrêter! dit Galin, peu
désireux de recevoir dans le dos la poussée de huit
sapeurs-pompiers.
- Qu'est-ce qu'il fait sombre là-dedans! Passez-moi
une lampe plus puissante.
Il se retourna et on lui tendit une grosse torche.
Les pompiers n'avaient pas l'air très rassurés. Pourtant, eux, ils
avaient leurs vestes en cuir et leurs casques. Que n'avait-il pensé
à se mettre quelque chose de plus adapté à ce genre
d'expédition qu'un veston de ville!
Ils descendaient prudemment.
L'inspecteur, l'œil du groupe, s'appliquait à éclairer chaque
recoin avant de faire un pas. C'était plus lent mais c'était plus
sûr.
~ Le pinceau de la torche balaya une inscription gravée sur
la voûte, à hauteur de regard.
Examine-toi toi
même,
Si tu ne t'es pas purifié assidûment
Les noces chimiques te feront dommage
Malheur à qui
s'attarde là-bas.
Que celui qui est trop léger
s'abstienne.
Ars Magna.
- Vous avez vu ça?
demanda un pompier.
- C'est une vieille inscription, voilà tout...,
tempéra l'inspecteur Galin.
- On dirait un truc de sorciers.
- En
tout cas, ça a l'air sacrément profond.
- Le sens de la phrase
?
- Non, l'escalier. On dirait qu'il y a des kilomètres de marches
là-dessous.
Ils reprirent leur descente. Ils devaient bien se trouver
à cent cinquante mètres sous le niveau de la ville. Et ça
tournait toujours en colimaçon. Comme une hélice d'ADN. Ils en
avaient presque le vertige. Profond, toujours plus profond.
- Ça peut
continuer indéfiniment comme ça, grogna un pompier. Nous ne sommes
pas préparés pour faire de la spéléologie.
- Moi
je croyais qu'il fallait juste sortir quelqu'un d'une cave, dit un autre qui
portait la civière gonflable. Ma femme m'attendait pour dîner
à 8 heures, elle doit être contente, il est déjà 10
heures!
Galin reprit ses troupes en main.
- Écoutez les gars,
maintenant on est plus proches du fond que de la surface, alors encore un petit
effort. On ne va pas renoncer à mi-parcours.
Or, ils n'avaient pas
fait le dixième du chemin.
Au bout de plusieurs heures de CA
à une température proche de 15°, un groupe de fourmis
mercenaires jaunes dégage une idée, bientôt reconnue comme
la meilleure par tous les autres centres nerveux.
Il se trouve que Bel-o-kan
possède de nombreuses soldates mercenaires d'une espèce un peu
spéciale, les « casse-graines ». Elles ont pour
caractéristique d'être pourvues d'une tête volumineuse et de
longues mandibules coupantes qui leur permettent de casser des graines
même très dures. Dans les combats, elles ne sont pas bien
efficaces, car leurs pattes sont trop courtes sous leur corps trop
lourd.
Alors, à quoi bon se traîner péniblement jusqu'au
lieu de l'affrontement pour n'y faire que peu de dégâts ? Les
rousses avaient fini par les cantonner dans des tâches
ménagères, comme par exemple couper les grosses
brindilles.
Selon les fourmis jaunes, il existe pourtant un moyen de
transformer ces grosses lourdaudes en foudres de guerre. Il suffit de les faire
porter par six petites ouvrières agiles!
Ainsi, les casse-graines,
guidant par odeurs leurs « pattes vivantes », peuvent fondre à
grande vitesse sur leurs adversaires et les tailler en pièces avec leurs
longues mandibules.
Quelques soldates gavées de sucre font des essais
dans le solarium. Six fourmis soulèvent une casse-graines et courent en
essayant de synchroniser leurs pas. Ça a l'air de très bien
fonctionner.
La cité de Belokan vient d'inventer le tank.
On ne les
vit jamais remonter.
Le lendemain, les journaux titrèrent : «
Fontainebleau - Huit pompiers et un inspecteur de police disparaissent
mystérieusement dans une cave. »
Dès l'aube
violacée, les fourmis naines qui encerclent la Cité interdite de
La-chola-kan s'apprêtent à livrer bataille. Les rousses
isolées dans leur souche sont affamées et épuisées.
Elles ne devraient plus tenir bien longtemps.
Les combats reprennent. Les
naines conquièrent deux carrefours supplémentaires après de
longs duels d'artillerie à l'acide. Le bois rongé par les tirs
vomit les cadavres des soldates assiégées.
Les dernières
survivantes rousses sont à bout. Les naines progressent dans la
Cité. Les francs-tireurs cachés dans les anfractuosités des
plafonds les ralentissent à peine.
La loge nuptiale ne doit plus
être très loin. À l'intérieur de celle-ci, la reine
Lacho-la-kiuni commence à ralentir les battements de son cœur. Tout
est fichu maintenant.
Mais les troupes naines les plus avancées
perçoivent soudain une odeur d'alerte. Il se passe quelque chose dehors.
Elles rebroussent chemin.
Là-haut, sur la colline des Coquelicots qui
domine la Cité, on distingue des milliers de points noirs au milieu des
fleurs rouges.
Les Belokaniens se sont donc finalement décidés
à attaquer. Tant pis pour eux. Les naines envoient des
moucherons-messagers mercenaires avertir la Cité centrale.
Tous les
moucherons portent la même phéromone :
Ils attaquent. Envoyez
des renforts par l'est pour les prendre en étau. Préparez l'arme
secrète.
La chaleur du premier rayon de soleil filtrant à
travers un nuage a précipité la décision de passer à
l'attaque. Il est 8 h 03. Les légions belokaniennes dévalent en
trombe la pente, contournent les herbes, bondissent par-dessus les gravillons.
Elles sont des millions de soldates, à courir toutes mandibules
écartées. C'est assez impressionnant.
Mais les naines n'ont pas
peur. Elles avaient prévu ce choix tactique. La veille, elles ont
creusé des trous espacés en quinconce dans le sol. Elles s'y
calfeutrent, ne laissant dépasser que leurs mandibules; leur corps est
ainsi protégé par le sable.
Cette ligne de naines brise tout de
suite l'assaut des rousses. Les fédérées s'escriment
à vide contre ces adversaires qui ne leur présentent que des
points forts. Pas moyen de leur couper les pattes ou de leur arracher
l'abdomen.
C'est alors que le gros de l'infanterie de Shi-gae-pou,
cantonné non loin sous le couvert d'un cercle de bolets Satan, lance une
contre-offensive qui prend les rousses en étau.
Si les Belokaniennes
sont des millions, les Shigapouyennes se comptent par dizaines de millions. Il y
a au moins cinq soldates naines pour une rousse, sans parler des
guerrières tapies dans les trous individuels, qui raccourcissent tout ce
qui leur passe à portée de mandibules.
Le combat tourne
rapidement au désavantage des moins nombreux. Enfoncées par des
naines qui surgissent de partout, les lignes fédérées se
disloquent.
À 9 h 36, elles battent carrément en retraite. Les
naines poussent déjà les parfums de la victoire. Leur
stratagème a parfaitement fonctionné. Même pas besoin
d'utiliser l'arme secrète! Elles pourchassent cette armée de
fuyards, considèrent le siège de La-chola-kan comme une affaire
réglée.
Mais avec leurs petites pattes, les naines font dix pas
là où une rousse ne fait qu'un bond. Elles s'essoufflent à
remonter la colline des Coquelicots. C'est bien ce qu'avaient prévu les
stratèges de la Fédération. Car cette première
charge n'a servi qu'à ça : faire sortir les troupes naines de leur
cuvette pour les affronter dans la pente.
Les rousses parviennent à la
crête, les légions naines continuent de les poursuivre dans un
désordre total. Là-haut, on voit d'un seul coup se dresser une
forêt d'épines. Ce sont les pinces géantes des
casse-graines. Elles les brandissent, les font scintiller au soleil, puis les
abaissent parallèlement au sol et fondent sur les naines. Casse-graines,
casse-naines!
L'effet de surprise est total. Les Shigaepouyennes,
hébétées, antennes raidies par l'effroi, se font tondre
comme une pelouse. Les casse-graines crèvent les lignes ennemies à
vive allure, profitant de la dénivellation. Sous chacune, six
ouvrières s'en donnent à cœur joie. Elles sont les chenilles
de ces machines de guerre. Grâce à une communication antennaire
parfaitement synchrone entre la tourelle et les roues, l'animal à
trente-six pattes et deux mandibules géantes se meut avec aisance dans la
masse de ses adversaires.
Les naines n'ont que le temps d'entrevoir ces
mastodontes qui leur tombent dessus par centaines, les défoncent, les
aplatissent, les broient. Les mandibules hypertrophiées plongent dans le
tas, broutent et remontent, chargées de pattes et de têtes
sanguinolentes qu'elles font craquer comme de la paille.
Panique totale. Les
naines terrorisées se heurtent et se piétinent, certaines
s'entre-tuent.
Les tanks belokaniens, ayant ainsi « peigné
» la piétaille naine, l'ont dépassée dans leur
élan. Stop. Ils remontent déjà la pente, toujours
impeccablement alignés, pour un nouveau laminage. Les survivantes
voudraient prendre les devants, mais là-haut se dessine un
deuxième front de tanks... qui part à la descente!
Les deux
colonnes se croisent, bien parallèles. Devant chaque tank les cadavres
s'empilent. C'est l'hécatombe.
Les Lacholakaniennes qui suivaient de
loin la bataille sortent pour encourager leurs sœurs. L'étonnement
du début a fait place à l'enthousiasme. Elles lancent des
phéromones de joie. C'est une victoire de la technologie et de
l'intelligence! Jamais le génie de la Fédération ne
s'était exprimé de manière aussi nette.
Shi-gae-pou,
cependant, n'a pas abattu toutes ses cartes. Elle a encore son arme
secrète. Normalement, cette arme avait été conçue
pour déloger les assiégés récalcitrants, mais devant
la vilaine tournure prise par les combats, les naines décident de jouer
leur va-tout.
L'arme secrète se présente sous forme de
crânes de fourmis rousses transpercés d'une plante
brune.
Quelques jours plus tôt, les fourmis naines ont découvert
le cadavre d'une exploratrice de la Fédération. Son corps avait
éclaté sous la pression d'un champignon parasite, l'alternaria.
Les chercheuses naines ont analysé le phénomène et se sont
aperçues que ce champignon parasite produisait des spores volatiles.
Celles-ci se collent à la cuirasse, la rongent, pénètrent
dans la bête puis poussent jusqu'à faire exploser sa
carcasse.
Quelle arme!
Et d'une sûreté d'utilisation
garantie. Car si les spores adhèrent à la chitine des rousses,
elles n'ont aucune prise sur la chitine des naines. Tout simplement parce que
ces dernières, frileuses, ont pris l'habitude de se badigeonner de bave
d'escargot! Or cette substance a un effet protecteur contre l'alternaria.
Les
Belokaniennes ont peut-être inventé le tank, mais les
Shigaepouyennes ont découvert la guerre bactériologique.
Un
bataillon d'infanterie s'ébranle, porteur de trois cents crânes de
rousses infectés, récupérés après la
première bataille de La-chola-kan.
Elles les lancent au beau milieu
des ennemies. Les casse-graines et leurs porteuses éternuent sous les
poussières mortelles. Quand elles voient que leurs cuirasses en sont
enduites, elles s'affolent. Les porteuses abandonnent leur fardeau. Les
casse-graines, rendues à leur impotence, paniquent et s'en prennent
violemment à d'autres casse-graines. C'est la débandade.
Vers
10 heures, un brusque coup de froid sépare les belligérants. On ne
peut pas se battre dans les courants d'air glacés. Les troupes naines en
profitent pour se dégager. Les tanks des rousses remontent
péniblement la pente.
Dans les deux camps, on fait le compte des
blessures, on mesure l'étendue des pertes. Bilan provisoire très
lourd. On aimerait infléchir le sort de la bataille.
Chez les
Belokaniennes, on a reconnu les spores d'alternaria. On décide de
sacrifier toutes les soldates qui ont été touchées par le
champignon, afin de leur éviter des souffrances futures.
Des espionnes
arrivent au pas de course : il existe un moyen de se protéger de cette
armé bactériologique, il faut s'enduire de bave d'escargot.
Aussitôt dit, aussitôt fait. On sacrifie trois de ces mollusques (de
plus en plus difficiles à trouver) et chacun se prémunit contre le
fléau.
Contacts antennaires. Les stratèges rousses jugent
-qu'on ne peut plus attaquer avec les seuls tanks. Dans le nouveau dispositif,
les tanks occuperont le centre ; mais cent vingt légions d'infanterie
courante et soixante légions d'infanterie étrangère se
déploieront sur les ailes.
On retrouve le moral.
FOURMIS
D'ARGENTINE : Les fourmis d'Argentine (Iridomyrmex humilis) ont
débarqué en France en 1920. Elles ont selon toute vraisemblance
été transportées dans des bacs de lauriers-roses
destinés à égayer les routes de la Côte
d'Azur.
On signale pour la première fois leur existence en
1866, à Buenos Aires (d'où leur surnom). En 1891, on les
repère aux États-Unis, à La
Nouvelle-Orléans.
Cachées dans les litières de
chevaux argentins exportés, elles arrivent ensuite en Afrique du Sud en
1908, au Chili en 1910, en Australie en 1917 et en France en
1920.
Cette espèce se signale, non seulement par sa taille
infime, qui la met en position de Pygmée au regard des autres fourmis,
mais aussi par une intelligence et une agressivité guerrière qui
sont au demeurant ses principales caractéristiques.
A peine
établies dans le sud de la France, les fourmis d'Argentine ont
mené la guerre contre toutes les espèces autochtones... et les ont
vaincues!
En 1960, elles ont franchi les Pyrénées et
sont allées jusqu'à Barcelone. En 1967, elles ont passé les
Alpes et se sont déversées jusqu'à Rome, Puis, dès
les années 70, les Iridomyrmex ont commencé à remonter vers
le nord. On pense qu'elles ont traversé la Loire lors d'un
été chaud de la fin des années 90. Ces envahisseurs, dont
les stratégies de combat n'ont rien à envier à un
César ou à un Napoléon, se sont alors trouvés face
à deux espèces un peu plus coriaces : les fourmis rousses (au sud
et à l'est de la région parisienne) et les fourmis pharaons (au
nord et à l'ouest de Paris).
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
La bataille des Coquelicots n'est pas gagnée.
Shi-gae-pou décide, à 10 h 13, de dépêcher des
renforts. Deux cent quarante légions de l'armée de réserve
vont partir rejoindre les survivants de la première charge. On leur
explique le coup des « tanks ». Les antennes se réunissent pour
des CA. Il doit bien exister un moyen de faire à ces drôles de
machines..
Vers 10 h 30 une ouvrière fait une suggestion
Les
fourmis casse-graines trouvent leur mobilité dans les six fourmis qui les
portent. Il suffit de leur couper ces « pattes vivantes ».
Une
autre idée fuse
Le point faible de leurs machines est leur
difficulté à faire demi-tour rapidement. On peut utiliser ce
handicap. On n'a qu'à se former en carrés compacts. Lorsque les
machines chargent, on s'écarte pour les laisser passer sans
résistance. Puis, alors qu'elles sont encore prises dans leur
élan, on les frappe par l'arrière. Elles n'auront pas le temps de
se retourner.
Et une troisième
La synchronisation du mouvement des
pattes se fait par contact antennaire, on l'a vu. Il suffit de couper en sautant
les antennes des casse-graines pour qu'elles ne puissent plus diriger leurs
porteuses.
Toutes les idées sont retenues. Et les naines commencent
à bâtir leur nouveau plan de bataille.
SOUFFRANCE: Les
fourmis sont-elles capables de souffrir? A priori non. Elles n'ont pas de
système nerveux adapté pour cet usage. Et s'il n'y a pas de nerf,
il n'y a pas de message de douleur. Cela peut expliquer que des tronçons
de fourmis continuent à « vivre » parfois très longtemps
indépendamment du reste du corps.
L'absence de douleur induit
un nouveau monde de science-fiction. Sans douleur : pas de peur, peut-être
même pas de conscience du « soi ». Longtemps les entomologistes
ont penché pour cette théorie : les fourmis ne souffrent pas,
c'est de là que part la cohésion de leur société.
Cela explique tout et cela n'explique rien. Cette idée présente un
autre avantage: elle nous enlève tout scrupule à les
tuer.
Moi, un animal qui ne souffrirait pas... me ferait très
peur.
Mais ce concept est faux. Car la fourmi décapitée
émet une odeur particulière. L'odeur de la douleur. Il se passe
donc quelque chose. La fourmi n'a pas d'influx nerveux électrique mais
elle a un influx chimique. Elle sait quand il lui manque un morceau, et elle
souffre. Elle souffre à sa manière, qui est sûrement fort
différente de la nôtre, mais elle souffre.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Les combats reprennent à 11 h 47. Une longue ligne
compacte de soldates naines monte lentement à l'assaut de la colline des
Coquelicots.
Les tanks apparaissent entre les fleurs. A un signal
donné, ils dévalent la pente. Les légions des rousses et de
leurs mercenaires caracolent sur les flancs, prêtes à terminer le
travail des mastodontes.
Les deux armées ne sont plus qu'à cent
têtes de distance... Cinquante... Vingt... Dix! A peine la première
casse-graines arrive-t-elle au contact qu'il se passe quelque chose de
très inattendu. La ligne dense des Shigaepouyennes s'ouvre soudain en
larges pointillés. Les soldates forment les carrés.
Chaque tank
voit s'évaporer l'adversaire et ne trouve plus en face qu'un couloir
désert. Aucun n'a le réflexe de zigzaguer pour accrocher les
naines. Les mandibules claquent dans le vide, les trente-six pattes s'emballent
stupidement.
Un effluve âcre se répand: Coupez-leur les
pattes!
Des naines plongent aussitôt sous les tanks et tuent les
porteuses. Elles s'en retirent alors dare-dare pour ne pas être
écrasées par la masse de la casse-graines qui
s'affale.
D'autres se jettent hardiment entre la double rangée de
trois porteuses et crèvent d'une mandibule unique le ventre offert. Un
liquide coule, le réservoir de vie des casse-graines se déverse
sur le sol. D'autres encore escaladent les mastodontes, leur coupent les
antennes et sautent en marche.
Les tanks s'effondrent les uns après
les autres. Les casse-graines sans porteuses se traînent comme des
grabataires et sont achevées sans problème.
Vision de terreur !
des cadavres de casse-graines éventrés sont dérisoirement
transportés par leurs six ouvrières qui ne se sont encore
aperçues de rien... Des casse-graines privées d'antennes voient
leurs « roues » partir dans des directions différentes et les
écarteler...
Une telle débâcle sonne le glas de la
technologie des tanks. Combien de grandes inventions ont ainsi disparu de
l'histoire des fourmis parce que la parade avait été
trouvée trop vite!
Les légions des rousses et de leurs
mercenaires qui flanquaient le front des tanks se retrouvent toutes nues. Elles
qu'on avait placées là pour ramasser les miettes en sont
réduites à charger désespérément. Mais les
carrés de naines se sont déjà refermés, tant le
massacre des casse-graines a été rondement mené. A peine
les Belokaniennes en touchent-elles un bord qu'elles se retrouvent
aspirées et démontées par des milliers de mandibules
gloutonnes.
Les rousses et leurs reîtres n'ont plus qu'à battre
en retraite. Regroupées sur la crête, elles observent les naines
qui remontent lentement à l'assaut, toujours en carres compacts. C'est
une vision affolante!
Dans l'espoir de gagner du temps, les plus grosses
soldates charrient des graviers qu'elles font rouler du haut de la colline.
L'avalanche ne ralentit guère l'avance des naines. Vigilantes, elles
s'écartent sur le passage des blocs et reprennent aussitôt leur
place. Peu se font écraser.
Les légions belokaniennes
recherchent éperdument la combinaison qui les sortirait de ce
pétrin. Quelques guerrières proposent d'en revenir aux vieilles
techniques de combat. Pourquoi ne pas donner tout simplement de l'artillerie ?
Car s'il est vrai que depuis le début des hostilités on a peu
utilisé l'acide, qui, dans les mêlées, tue autant d'amis que
d'ennemis, celui-ci devrait fournir de très bons résultats contre
les carrés denses des naines.
Les artilleuses se hâtent de
prendre position, bien calées sur leurs quatre pattes
postérieures, l'abdomen dardé en avant. Elles peuvent ainsi
pivoter de droite à gauche et de haut en bas pour choisir le meilleur
angle de visée.
Les naines, à présent juste en
contrebas, voient les bouts des milliers d'abdomens dépasser de la
crête mais elles ne font pas tout de suite le rapprochement. Elles ont
accéléré, prenant leur élan pour franchir les
derniers centimètres du talus.
A l'attaque! Serrez les rangs!
Un
seul mot d'ordre claque dans le camp adverse
Feu!
Les ventres
braqués pulvérisent leur brûlant venin sur les carrés
de naines. Pfout, pfout, pfout. Les jets jaunes sifflent dans les airs, cinglent
de plein fouet la première ligne d'assaillantes.
Ce sont les antennes
qui fondent d'abord. Elles dégoulinent sur les crânes. Puis le
poison se répand sur les cuirasses, les liquéfiant comme si elles
n'étaient qu'en plastique.
Les corps martyrisés s'affaissent et
forment un mince barrage qui fait trébucher les naines. Elles se
ressaisissent, enragées, se jettent de plus belle à l'assaut de la
crête.
En haut, une ligne d'artilleuses rousses a pris le relais de la
précédente.
Feu!
Les carrés se disloquent, mais les
naines continuent d'avancer, piétinant les morts
mous.
Troisième ligne d'artilleuses. Les cracheuses de colle se
joignent à elles.
Feu!
Cette fois, les carrés de naines
explosent franchement. Des groupes entiers se débattent dans les flaques
de glu. Les naines tentent de contre-attaquer en alignant elles aussi une
rangée d'artilleuses. Celles-ci avancent vers le sommet en marche
arrière et tirent sans pouvoir viser. A contre-pente elles ne peuvent se
caler.
Feu ! émettent les naines.
Mais leurs abdomens courts ne
tirent que des gouttelettes d'acide. Même en atteignant leur objectif,
leurs jets ne font qu'irriter sans percer les carapaces.
Feu !
Les gouttes
d'acide des deux camps se croisent, s'annulent parfois. Devant le peu de
résultats obtenus, les Shigaepiennes renoncent à utiliser leur
artillerie. Elles pensent pouvoir gagner en gardant la tactique des
carrés compacts d'infanterie.
Serrez les rangs.
Feu !
répondent les rousses dont leur artillerie fait toujours merveille.
Nouvelle giclée d'acide et de glu.
Malgré l'efficacité
des tirs, les naines parviennent en haut de la colline des coquelicots. Leurs
silhouettes forment une frise noire assoiffée de vengeance.
Charge.
Rage. Saccage.
Désormais il n'y a plus de « gadgets ». Les
artilleuses rousses ne peuvent plus faire gicler leur abdomen, les carrés
de naines ne peuvent plus rester compacts.
Nuée. Ruée.
Coulée.
Tout le monde se mélange, se dérange, se range,
court, tourne, fuit, fonce, se disperse, se réunit, fomente de petites
attaques, pousse, entraîne, bondit, s'effondre, rassure, crache, soutient,
hurle de l'air chaud. Partout la mort est désirée. On se mesure,
on s'escrime, on ferraille. On court sur les corps vivants et sur ceux qui
déjà ne bougent plus. Chaque rousse se retrouve coiffée
d'au moins trois naines furieuses. Mais ,comme les rousses sont trois fois plus
grosses, les duels se déroulent à peu près à armes
égales.
Corps à corps. Cris odorants. Phéromones
amères en brumes.
Les millions de mandibules pointues,
crénelées, en dents de scie, en sabre, en pince plate, à
simple tranchant, à double tranchant, enduites de salive
empoisonnées, de glu, de sang s'emboîtent. Le sol tremble.
Corps
à corps.
Les antennes plombées de leurs petites flèches
fouettent l'air pour maintenir l'adversaire à distance. Les pattes
griffues les frappent comme s'ils s'agissaient de petits roseaux
agaçants.
Prise. Surprise. Méprise.
On attrape l'autre par
les mandibules, les antennes, la tête, le thorax, l'abdomen, les pattes,
les genoux, les coudes, les brosses articulaires, une brèche dans la
carapace, un créneau dans la chitine, un œil.
Puis les corps
basculent, roulent dans la terre moite. Des naines escaladent un coquelicot
indolent et de là-haut se laissent choir toutes griffes tendues sur une
rousse carrossée. Elles lui perforent le dos puis la troue jusqu'au
cœur.
Corps à corps.
Les mandibules rayent les armures
lisses.
Une rousse utilise habilement ses antennes comme deux javelots
qu'elle propulse simultanément. Elle transperce ainsi le crâne
d'une dizaine d'adversaires, ne prenant même pas le temps de nettoyer ses
tiges enduites de sang transparent.
Corps à corps. A mort.
- Il y a
bientôt tellement d'antennes et de pattes coupées par terre qu'on
croirait marcher sur un tapis d'aiguilles de pin.
Les survivantes de
La-chola-kan accourent et plongent dans la mêlée comme s'il n'y
avait pas assez de décédés.
Subjuguée par le
nombre de ses minuscules assaillantes, une rousse panique, recourbe son abdomen,
s'arrose d'acide formique, tue ses adversaires et se tue en même temps.
Ils fondent tous comme de la cire.
Plus loin, une autre guerrière
déracine d'un coup sec la tête de son adversaire juste au moment
où on lui arrache la sienne.
La 103 683e soldate a vu déferler
sur elle les premières lignes de naines. Avec quelques dizaines de
collègues de sa sous-caste, elle est arrivée à former un
triangle qui a semé la terreur dans les grumeaux de naines. Le triangle a
éclaté, maintenant elle est seule à affronter cinq
Shigaepiennes déjà enduites du sang de sœurs
aimées.
Elles la mordent partout. Tandis qu'elle leur répond de
son mieux, les conseils lancés dans la salle de combat par la vieille
guerrière lui reviennent automatiquement :
Tout se joue avant le
contact. La mandibule ou le jet d'acide ne font qu'entériner une
situation de dominance déjà reconnue par les deux adversaires...
Tout est un jeu d'esprit. Il faut accepter la victoire et rien ne
résiste.
Cela fonctionne peut-être pour un ennemi. Mais que
faire lorsqu'il y en a cinq ? Là, elle sent qu'il y en a au moins deux
qui veulent à tout prix gagner. La naine qui lui cisaille
méthodiquement l'articulation du thorax et celle qui est en train de lui
arracher la patte arrière gauche. Une vague d'énergie la submerge.
Elle se débat, plante son antenne comme un stylet juste sous le cou de
l'une, fait lâcher prise à l'autre en l'assommant d'un coup du plat
de la mandibule.
Pendant ce temps des naines sont revenues lancer au beau
milieu du champ de bataille des dizaines de têtes infectées
à l'alternaria. Mais comme chacun est protégé par la bave
d'escargot, les spores volettent, glissent sur les cuirasses avant de retomber
mollement sur le sol fertile. Décidément ce n'est pas un jour
faste pour les nouvelles armes. Elles ont toutes trouvé leur
réplique.
A trois heures de l'après-midi, les combats sont
à leur paroxysme. Les bouffées d'acide oléique, effluves
caractéristiques émises par les cadavres myrmécéens
en train de sécher, remplissent l'air. A quatre heures et demie, les
rousses et les naines qui tiennent encore debout sur au moins deux pattes
continuent d'en découdre sous les coquelicots. Les duels ne cessent
qu'à cinq heures à cause d'un coup d'orage annonciateur d'une
pluie imminente. On dirait que le ciel en a assez de tant de violence. À
moins que ce ne soit tout bêtement les giboulées de mars qui
arrivent avec retard.
Survivants et blessés se retirent. Bilan : 5
millions de morts dont 4 millions de naines. La-chola-kan est
libérée.
À perte de vue, le sol est jonché de
corps désarticulés, de cuirasses crevées, de sinistres
tronçons qu'agite parfois un dernier souffle de vie. Partout du sang
transparent comme une laque, des flaques d'acide jaunâtre.
Quelques
naines, encore embourbées dans une mare de glu, se débattent en
pensant pouvoir rejoindre leur Cité. Les oiseaux viennent les picorer
rapidement avant que la pluie ne tombe.
Les éclairs illuminent les
nuages anthracite et font étinceler quelques carcasses de tanks dont les
mandibules arrogantes restent dressées. Comme si ces pointes sombres
voulaient encore crever le ciel lointain. Les acteurs rentrés, la pluie
nettoie la scène.
Elle parlait la bouche pleine.
-Bilsheim?
- Allô ?
- Groumf, groumf.. Vous vous foutez de ma gueule,
Bilsheim ? Vous avez vu les journaux? L'inspecteur Galin, c'est de chez vous
ça? C'est bien le petit jeune agaçant qui voulait me tutoyer les
premiers jours ?
C'était Solange Doumeng, la directrice de la PJ.
-
Euh oui, je crois.
- Je vous avais dit de le lourder, et maintenant je le
découvre en vedette posthume. Vous êtes complètement
givré! Qu'est-ce qui vous a pris d'envoyer quelqu'un d'aussi peu
expérimenté sur une affaire aussi grave ?
- Galin n'est pas
inexpérimenté, c'est même un excellent
élément. Mais je crois que nous avons sous-estimé
l'affaire...
- Les bons éléments sont ceux qui trouvent les
solutions, les mauvais sont ceux qui trouvent les excuses.
- Il existe des
affaires où même les meilleurs d'entre nous...
- Il existe des
affaires où même les plus mauvais d'entre vous ont un devoir de
réussite. Aller repêcher un couple dans une cave fait partie de
cette catégorie.
- Je m'excuse mais...
- Vos excuses vous savez
où vous pouvez vous les mettre, mon beau? Vous allez me faire le plaisir
de retourner au fond de cette cave et de m'en sortir tout le monde. Votre
héros Galin mérite une sépulture chrétienne. Et je
veux un article élogieux sur notre service avant la fin du mois.
- Et
pour...
- Et pour toute cette histoire! Et je veux que vous teniez votre bec!
Vous ne ferez tout le foin avec la presse qu'une fois cette affaire
bouclée. Vous prenez si vous le voulez six gendarmes et du
matériel de pointe. C'est tout.
- Et si...
- Et si vous vous
plantez, comptez sur moi pour vous gâcher votre retraite!
Elle
raccrocha.
Le commissaire Bilsheim savait prendre tous les fous sauf elle. Il
se résigna donc à mettre au point un plan de
descente.
LORSQUE L'HOMME: Lorsque l'homme a peur, est heureux ou en
rage, ses glandes endocrines produisent des hormones qui n'influent que sur son
propre corps. Elles tournent en vase clos. Son cœur va
accélérer, il va suer, ou faire des grimaces, ou crier, ou
pleurer. Ce sera son affaire. Les autres le regarderont sans compatir, ou en
compatissant parce que leur intellect l'aura
décidé.
Lorsque la fourmi a peur, est heureuse ou en
rage, ses hormones circulent dans son corps, sortent de son corps et
pénètrent dans le corps des autres. Grâce aux
phéro-hormones, ou phéromones, ce sont des millions de personnes
qui vont crier et pleurer en même temps. Ce doit être une sensation
incroyable de ressentir les choses vécues par les autres, et de leur
faire ressentir tout ce que l'on ressent
soi-même...
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Dans toutes les cités de la Fédération,
c'est la liesse. Les trophallaxies sucrées sont abondamment offertes aux
combattantes épuisées. Cependant, ici il n'y a pas de
héros. Chacun a accompli sa tâche; bien ou mal, peu importe, tout
repart de zéro à la fin des missions.
On panse les blessures
à grandes lapées de salive. Quelques jeunes naïves tiennent
dans leurs mandibules une, deux ou trois de leurs pattes arrachées au
combat, qu'elles ont récupérées par miracle. On leur
explique que ça ne se recolle pas.
Dans la grande salle de lutte de
l'étage - 45, des soldates reconstituent pour ceux qui n'y étaient
pas les épisodes successifs de la bataille des Coquelicots. Une
moitié joue les naines, l'autre les rousses.
Elles miment l'attaque de
la Cité interdite de La-chola-kan, la charge rousse, la lutte contre les
têtes enterrées, la fausse fuite, l'entrée des tanks, leur
déroute face aux carrés des naines, l'assaut de la colline, les
lignes d'artilleuses, la mêlée finale...
Les ouvrières
sont venues nombreuses. Elles commentent chaque tableau de cette
évocation. Un point retient particulièrement leur attention : la
technique des tanks. Il est vrai que leur caste y tient sa place ; à leur
avis, il ne faut pas y renoncer, il faut apprendre à l'utiliser plus
intelligemment, pas seulement en charge frontale.
Entre tous les
rescapés de la bataille, 103 683e s'en est bien tirée. Elle n'a
perdu qu'une patte. Une broutille quand on en a six à sa disposition.
Cela mérite à peine d'être signalé. La 56e femelle et
le 327e mâle, qui en tant que sexués n'ont pu participer à
la guerre, l'attirent dans un coin. Contact antennaire.
Il n'y a pas eu de
problème ici ?
Non, les guerrières au parfum de roche
étaient toutes dans la bagarre. On est restés enfermés dans
la Cité interdite, au cas où les naines arriveraient jusqu'ici. Et
là-bas ? Tu as vu l'arme secrète ?
Non.
Comment ça,
non ? On a parlé d'une branche, d'acacia mobile...
103 683e explique
que la seule arme nouvelle à laquelle elles ont été
confrontées a été l'atroce alternaria, mais qu'elles ont
trouvé la parade.
Ce ne peut être ça qui a tué la
première expédition, constate le mâle. L'alternaria met
beaucoup de temps à tuer. En outre, il en est certain : aucun des
cadavres qu'il a examinés n'avait la moindre trace de ces spores
mortelles. Alors ?
Déroutés, ils décident de prolonger
leur CA. Ils aimeraient vraiment y voir plus clair. Nouveau bouillon
d'idées et d'avis.
Pourquoi les naines n'ont-elles pas recouru
à l'arme qui avait si radicalement détruit les vingt-huit
exploratrices ? Elles ont pourtant tout tenté pour gagner. Si une telle
arme était entre leurs pattes, elles ne se seraient pas
gênées pour s'en servir! Et si elles ne la possédaient pas ?
Elles arrivent toujours avant ou après que l'arme secrète ne
frappe, c'est peut-être par pur hasard...
Cette hypothèse
cadrerait assez bien avec l'attaque de La-chola-kan. Quant à la
première expédition, on a très bien pu laisser des traces
de passeports de naines pour lancer la Meute sur une mauvaise piste. Et qui
aurait intérêt à faire ça ? Si les naines ne sont pas
responsables de tous les mauvais coups, vers qui se tourner ? Vers les autres!
Le second adversaire implacable, l'ennemi héréditaire : les
termites !
Le soupçon n'a rien de fantaisiste. Depuis quelque temps,
des soldates isolées de la grande termitière de l'Est passent le
fleuve et multiplient les incursions dans les zones de chasse
fédérées. Oui, c'est sûrement les termites. Ils se
sont arrangés pour monter naines et rousses les unes contres les autres.
Comme ça, ils se débarrassent des deux sans coup férir.
Leurs ennemis bien affaiblis, ils n'ont plus qu'à cueillir les
fourmilières.
Et les guerrières aux odeurs de roche ? Ce
seraient des espionnes mercenaires au service des termites, voilà
tout.
Plus leur commune pensée s'affine à force de tourner dans
leurs trois cerveaux, et plus il leur paraît acquis que ce sont les
termites de l'Est qui possèdent la mystérieuse « arme
secrète ».
Mais ils sont dérangés et
arrachés à leur colloque par les odeurs générales de
la Meute. La Cité a décidé de mettre à profit
l'entre-deux-guerres en avançant la fête de la Renaissance: elle
aura lieu demain.
Toutes les castes en place! Les femelles et les
mâles, aux salles des gourdes pour faire le plein de sucre! Les
artilleuses, rechargez vos abdomens aux salles de chimie organique!
Avant de
quitter ses compagnons, la 103 683e soldate lâche une phéromone
:
Bonne copulation! Ne vous en faites pas, je poursuis l'enquête de mon
côté. Quand vous serez dans le ciel, je prendrai le chemin de la
grande termitière de l'Est.
A peine se sont-ils séparés
que les deux tueuses, la grosse brute et la petite boiteuse, apparaissent. Elles
raclent les murs et récupèrent les phéromones volatiles de
leur conversation.
Après l'échec tragique de l'inspecteur
Galin et des pompiers, Nicolas avait été placé dans un
orphelinat situé à quelques centaines de mètres seulement
de la rue des Sybarites.
Outre les purs orphelins, on y entassait les enfants
rejetés ou battus par leurs parents. Les humains sont en effet l'une des
rares espèces à être capables d'abandonner ou de maltraiter
leur progéniture. Les petits humains passaient là des
années éprouvantes, éduqués à grands coups de
pied aux fesses. Ils grandissaient, s'endurcissaient. La plupart entraient
ensuite dans l'armée de métier.
Le premier jour, Nicolas resta
prostré sur le balcon à regarder la forêt. Il retrouva
dès le lendemain la salutaire routine de la télévision. Le
poste était installé dans le réfectoire, et les pions,
satisfaits de se débarrasser des « merdeux », les y laissaient
s'abrutir pendant des heures. Le soir, Jean et Philippe, deux autres orphelins,
le questionnèrent dans le dortoir:
- Qu'est-ce qu'il t'est
arrivé à toi ?
- Rien.
- Allez raconte. On ne vient pas ici
comme ça à ton âge. D'abord t'as quel âge ?
- Moi
je sais. Il parait que ses parents se sont fait bouffer par des fourmis.
-
Qui c'est qui vous a raconté cette connerie ?
- Quelqu'un,
nanananère, et on te dira qui si tu nous racontes ce qui est
arrivé à tes parents.
- Vous pouvez crever.
Jean, le plus
costaud, saisit Nicolas par les épaules tandis que Philippe lui tordait
le bras en arrière.
Nicolas se dégagea d'une ruade et frappa
Jean au cou du tranchant de la main (il avait vu faire ça à la
télé dans un film chinois). L'autre se mit à tousser.
Philippe revint à la charge en tentant d'étrangler Nicolas, qui
lui lança alors la pointe de son coude dans l'estomac.
Débarrassé de son agresseur, à genoux et plié en
deux, Nicolas fit de nouveau face à Jean en lui crachant au visage.
Celui-ci plongea et lui mordit le mollet jusqu'au sang. Les trois jeunes humains
roulèrent sous les lits, continuant de se battre comme des chiffonniers.
Nicolas eut finalement le dessous:
- Dis-nous ce qui est arrivé
à tes parents ou on te fait bouffer des fourmis!
Jean avait
trouvé ça dans l'action. Il n'était pas mécontent de
sa phrase. Pendant qu'il maintenait le nouveau plaqué contre le plancher,
Philippe courut chercher quelques hyménoptères, pas du tout rares
en ces lieux, et revint les lui brandir devant le visage
- Tiens, en
voilà des bien grasses! (Comme si les fourmis, dont le corps est
enveloppé d'une carapace rigide, pouvaient connaître des
épaisseurs de graisse!)
Puis il lui pinça le nez pour le forcer
à ouvrir la bouche, où il jeta avec dégoût trois
jeunes ouvrières qui avaient vraiment autre chose à faire. Nicolas
eut alors la surprise de sa vie. C'était délicieux.
Les autres,
étonnés de ne pas le voir recracher l'aliment infâme,
voulurent goûter à leur tour.
La salle des gourdes à
miellat est l'une des plus récentes innovations de Bel-o-kan. La
technologie des gourdes » a en effet été empruntée aux
fourmis du sud qui, depuis les grandes chaleurs, n'arrêtent pas de monter
vers le nord.
C'est bien entendu lors d'une guerre victorieuse contre ces
fourmis que la Fédération a découvert leur salle des
gourdes. La guerre, meilleure source et meilleur vecteur de circulation
d'inventions dans le monde des sociétés insectes.
Sur le coup,
les légionnaires belokaniennes furent horrifiées, de voir quoi?
Des ouvrières condamnées à passer toute leur vie suspendues
au plafond, tête en bas l'abdomen tellement gonflé qu'il
était deux fois plus gros que celui d'une reine! Les sudistes
expliquèrent que ces fourmis « sacrifiées »
étaient des bonbonnes vivantes, capables de conserver au frais
d'incroyables quantités de nectar, de rosée ou de miellat.
En
somme, il avait suffi de pousser à l'extrême l'idée de
« jabot social » pour aboutir à celle de « fourmi citerne
» - et la mettre en pratique. On venait titiller le bout de l'abdomen de
ces vivants réfrigérateurs qui délivraient alors au
goutte-à-goutte ou même à plein ruisseau leurs jus
précieux.
Les sudistes résistaient grâce à ce
système aux grandes vagues
de sécheresse qui frappent les
régions tropicales.
Quand elles migraient, elles transportaient leurs
gourdes à bout de bras et restaient parfaitement hydratées durant
tout le voyage. A les en croire, les bonbonnes étaient aussi
précieuses que les œufs.
Les Belokaniennes piratèrent donc
la technique des gourdes, mais y virent surtout l'intérêt de
pouvoir stocker de grosses quantités de nourriture avec une
qualité de conservation et d'hygiène
inégalée.
Tous les mâles et toutes les femelles de la
Cité se présentent dans la salle pour faire le plein de sucre et
d'eau. Devant chaque bonbonne vivante s'allonge une queue de solliciteurs
ailés. 327e et 56e s'abreuvent ensemble, puis se
séparent.
Lorsque tous les sexués et toutes les artilleuses
sont passés, les fourmis-citernes sont vides. Une armée
d'ouvrières se hâtent de les réapprovisionner en nectar,
rosée et miellat, jusqu'à ce que les abdomens avachis retrouvent
leur forme de petits ballons brillants.
Nicolas, Philippe et Jean furent
surpris par un pion, et punis ensemble. Ils devinrent ainsi les meilleurs amis
de l'orphelinat.
On les trouvait le plus souvent au réfectoire, devant
la télé. Ils en étaient à regarder, ce
jour-là, un épisode de l'inusable série
«Extraterrestre et fier de l'être».
Ils glapirent et se
poussèrent du coude en voyant que ça racontait l'arrivée de
cosmonautes sur une planète habitée par des fourmis
géantes.
- Bonjour, nous sommes des Terriens.
- Bonjour, nous
sommes des fourmis géantes de la planète Zgü.
Pour le
reste le scénario était relativement banal : les fourmis
géantes étaient télépathes. Elles envoyaient des
messages aux Terriens leur ordonnant de s'entre-tuer. Mais le dernier survivant
comprenait tout et mettait le feu à la cité
ennemie...
Satisfaits de cette fin, les enfants décidèrent
d'aller manger quelques fourmis sucrées. Mais, curieusement, celles
qu'ils capturèrent n'avaient plus le goût de bonbon des
premières. Elles étaient plus petites et leur saveur était
acide. Comme du citron concentré. Berk!
Tout doit se
dérouler vers midi au point le plus élevé de la
Cité.
Dès les premières tiédeurs de l'aurore, les
artilleuses se sont installées dans les niches de protection qui forment
comme une couronne autour du sommet. Anus pointé vers le ciel, elles
dressent un barrage antiaérien contre les oiseaux qui ne sauraient tarder
à rappliquer. Certaines se coincent l'abdomen entre des branchettes pour
atténuer l'effet de recul. Ainsi calées, elles pensent pouvoir
lâcher deux ou trois salves dans la même direction sans trop
dévier.
La 56e femelle est dans sa loge. Des soigneuses
asexuées enduisent ses ailes de salive protectrice. Vous êtes
déjà sorties dans le grand Extérieur? Les ouvrières
ne répondent pas. Evidemment, qu'elles sont déjà sorties,
mais à quoi bon lui dire : dehors c'est plein d'arbres et d'herbes? Dans
quelques minutes, la reine potentielle s'en rendra compte par elle-même.
Vouloir savoir par contact antennaire ce qu'est le monde, voilà bien un
caprice de sexué!
Les ouvrières ne l'en bichonnent pas moins.
Elles lui tirent sur les pattes pour les assouplir. Elles la forcent à se
contorsionner pour faire craquer ses articulations thoraciques et abdominales.
Elles vérifient que son jabot social est surgavé de miellat en le
pressant pour lui faire dégorger une goutte. Ce sirop devrait lui
permettre de tenir quelques heures de vol continu.
Voilà. 56 est
prête. A la suivante.
La princesse parée de tous ses atours et
de tous ses parfums quitte le gynécée. Le 327e mâle ne s'y
était pas trompé, c'est vraiment une grande beauté. Elle
peine à soulever ses ailes. C'est fou comme elles ont poussé vite
ces derniers jours. Elles sont désormais si longues et si lourdes
qu'elles traînent à terre... comme un voile nuptial.
D'autres
femelles apparaissent au débouché des couloirs. En compagnie d'une
centaines de ces vierges, 56e circule déjà dans les branchettes du
dôme. Certaines exaltées s'accrochent à des brindilles ;
leurs quatre ailes s'en trouvent rayées, transpercées ou
carrément arrachées. Les malheureuses ne vont pas plus haut, de
toute façon elles ne pourraient pas décoller.
Dépitées, elles redescendent au cinquième étage.
Comme les princesses naines, elles ne connaîtront pas l'envol d'amour.
Elles se reproduiront tout bêtement dans une salle close, à
même le sol.
La 56e femelle, elle, est encore intacte. Elle sautille
d'une brindille à l'autre en faisant bien attention de ne pas tomber et
de ne pas abîmer ses ailes délicates.
Une sœur qui chemine
à ses côtés sollicite un contact antennaire. Elle se demande
ce que peuvent être ces fameux mâles reproducteurs. Des sortes de
faux-bourdons ou de mouches?
56e ne répond pas. Elle repense à
327e, à l'énigme de l' « arme secrète ». Tout est
fini. Plus de cellule de travail. En tout cas pour les deux sexués. Toute
l'affaire est désormais entre les griffes de 103 683e .
Elle se
remémore avec nostalgie les événements.
Le mâle
fugitif qui débarque dans sa loge... sans passeports !
Leur
première communication absolue.
Leur rencontre avec 103 683e.
Les
tueuses au parfum de roche.
La course dans les bas-fonds de la
Cité.
La cachette remplie des cadavres de ce qui aurait pu être
leur « légion ».
La lomechuse.
Le passage secret dans le
granit...
Tout en marchant, elle remue les souvenirs et s'estime
privilégiée. Aucune de ses sœurs n'a vécu de telles
aventures, avant même d'avoir quitté la Cité.
Les tueuses
aux odeurs de roche... La lomechuse... Le passage secret dans le granit...
La
folie ne peut rien expliquer, s'agissant d'individus aussi nombreux. Des
mercenaires espionnant au bénéfice des termites ? Non, ça
ne colle décidément pas, il n'y en aurait pas autant, pas aussi
bien organisées.
Resterait de toute façon un point qui ne cadre
avec rien : pourquoi y a-t-il des réserves de nourriture sous le plancher
de la Cité ? Pour nourrir les espionnes ? Non, il y a là de quoi
engraisser des millions de personnes... Elles ne sont quand même pas des
millions.
Et cette surprenante lomechuse. C'est un animal de surface. Il est
impossible qu'elle soit descendue par ses propres moyens à
l'étage - 50. On l'a donc transportée. Mais dès qu'on
approche cet insecte, on est captivé par ses effluves. Il faut donc un
groupe assez fort, pour envelopper le monstre dans des feuilles souples et le
transbahuter discrètement jusqu'en bas.
Plus elle y pense, plus elle
se rend compte que cela suppose des moyens considérables. Et en fait,
à bien regarder les choses en face, tout se passe comme si une partie de
la Meute avait un secret, qu'elle protégeait farouchement contre ses
propres sœurs.
Des contacts inconnus lui vrillent la tête. Elle
s'arrête. Ses congénères croient qu'elle défaille
d'émotion avant l'envol nuptial. Ça arrive parfois, les
sexués sont si sensibles. Elle ramène ses antennes sur sa bouche.
Elle se répète rapidement : l'expédition numéro un
anéantie, l'arme secrète, les trente légionnaires
tués, la lomechuse, le passage secret dans la roche granitique, les
réserves alimentaires...
Ça y est, bon sang, elle a compris!
Elle s'élance à contre-courant. Pourvu qu'il ne soit pas trop
tard!
EDUCATION: L'éducation des fourmis se fait selon les
étapes suivantes.
- Du premier au dixième jour, la
plupart des jeunes s'occupent de la
reine pondeuse. Ils la soignent,
la lèchent, la caressent. En retour, celle-
ci les badigeonne
de sa salive nourrissante et désinfectante.
- Du onzième
au vingtième jour, les ouvrières obtiennent le droit de soigner
les cocons.
- Du vingt et unième au trentième jour,
elles surveillent et nourrissent les larves cadettes.
- Du trente et
unième au quarantième jour, elles vaquent aux tâches
domestiques et de voirie tout en continuant à soigner la reine
mère et les nymphes.
- Le quarantième jour est une date
importante. Jugées suffisamment expérimentées, les
ouvrières ont le droit de sortir de la Cité.
- Du
quarantième au cinquantième jour, elles servent de gardiennes ou
de trayeuses du puceron.
- Du cinquantième au dernier jour de
leur vie, elles peuvent accéder à l'occupation la plus
passionnante pour une fourmi citadine : la chasse et l'exploration de
contrées inconnues.
Nota : dès le onzième jour
les sexués ne sont plus astreints au travail. Ils restent le plus souvent
oisifs, consignés dans leurs quartiers jusqu'au jour du vol
nuptial.
Edmond Wells
Encyclopédie du
savoir relatif et absolu.
Le 327e mâle se prépare lui
aussi. Dans le champ de ses antennes, les autres mâles ne parlent que de
femelles. Très peu en ont vu. Ou alors c'étaient de furtives
visions dans les couloirs de la Cité interdite. Beaucoup fantasment. Ils
les imaginent avec des parfums capiteux, d'un érotisme foudroyant.
Un
des princes prétend avoir échangé une trophallaxie avec une
femelle. Son miellat avait la saveur de la sève de bouleau, ses hormones
sexuelles émettaient des effluves comparables à ceux des
jonquilles coupées.
Les autres l'envient en silence.
327e qui, lui,
a vraiment goûté au miellat d'une femelle (et de quelle femelle!)
sait que celui-ci n'est en rien différent du miellat des ouvrières
ou des bonbonnes. Toutefois, il ne se mêle pas à la conversation.
Une idée coquine lui traverse plutôt l'esprit. Il aimerait bien
fournir à la 56e femelle les spermatozoïdes nécessaires
à la construction de sa future Cité. S'il pouvait la retrouver...
Dommage qu'ils n'aient pas pensé à mettre au point une
phéromone de reconnaissance pour se rejoindre parmi la foule.
Lorsque
la 56e femelle parvient dans la salle des mâles, c'est la surprise
générale. Venir ici est contraire à toutes les
règles de la Meute. Les mâles et les femelles ne doivent se voir
pour la première fois qu'au moment du vol nuptial. On n'est pas chez les
naines, ici. On ne copule pas dans les couloirs.
Les princes qui voulaient
tant savoir ce qu'était une femelle sont désormais fixés.
Ils émettent avec ensemble des parfums hostiles signifiant qu'elle ne
doit pas rester dans cette pièce.
Elle continue malgré tout
à progresser au milieu du tumulte des préparatifs. Elle bouscule
tout le monde, disperse à tout va ses phéromones.
327e! 327e!
Où es-tu, 327e ?
Les princes ne se gênent pas pour lui dire
qu'on ne choisit pas comme ça son mâle copulateur! Elle doit
être patiente, faire confiance au hasard. Un peu de pudeur...
La 56e
femelle finit pourtant par trouver son compagnon. Il est mort. Sa tête a
été tranchée net d'un coup de
mandibules.
TOTALITARISME : Les fourmis intéressent les hommes,
car ils pensent qu'elles sont parvenues à créer un système
totalitaire réussi. Il est vrai que de l'extérieur on a
l'impression que dans la fourmilière tout le monde travaille, tout le
monde obéit, tout le monde est prêt à se sacrifier, tout le
monde est pareil. Et pour l'instant les systèmes totalitaires humains ont
tous échoué...
Alors on pense à copier l'insecte
social (l'emblème de Napoléon n'était-il pas l'abeille?).
Les phéromones qui inondent la fourmilière d'une information
globale, c'est la télévision planétaire d'aujourd'hui.
L'homme croit qu'en offrant à tous ce qu'il estime le meilleur, il
débouchera un jour sur une humanité parfaite.
Ce n'est
pas le sens des choses.
La nature, n'en déplaise à M.
Darwin, n'évolue pas vers la suprématie des meilleurs (selon quels
critères, d'ailleurs?).
La nature puise sa force dans la
diversité. Il lui faut des bons, des méchants, des fous, des
désespérés, des sportifs, des grabataires, des bossus, des
becs-de-lièvre, des gais, des tristes, des intelligents, des
imbéciles, des égoïstes, des généreux, des
petits, des grands, des noirs, des jaunes, des rouges, des blancs... Il en faut
de toutes les religions, de toutes les philosophies, de tous les fanatismes, de
toutes les sagesses... Le seul danger est que l'une quelconque de ces
espèces soit éliminée par une autre.
On a vu que
les champs de maïs artificiellement conçus par les hommes et
composés des frères jumeaux du meilleur épi (celui qui a
besoin de moins d'eau, celui qui résiste le mieux au gel, celui qui donne
les plus beaux grains) mouraient tous d'un coup à la moindre maladie.
Alors que les champs de maïs sauvages, composés de plusieurs souches
différentes ayant chacune leurs spécificités, leurs
faiblesses, leurs anomalies, arrivaient toujours à trouver une parade aux
épidémies.
La nature hait l'uniformité et aime la
diversité. C'est là peut-être que se reconnaît son
génie.
Edmond Wells
Encyclopédie du
savoir relatif et absolu.
Elle regagne le dôme à petits
pas accablés. Dans un couloir proche du gynécée, ses
ocelles infrarouges lui font distinguer deux silhouettes. Ce sont les assassins
au parfum de roche! Il y a la grosse et la petite qui boite! Alors qu'elles
viennent droit sur elle, 56e fait vrombir ses ailes et saute au cou de la
boiteuse. Mais elles ont tôt fait de l'immobiliser. Pourtant, au lieu de
l'exécuter, elles lui imposent un contact antennaire.
La femelle est
en rage. Elle leur demande pourquoi avoir tué le 327e mâle, puisque
de toute façon il allait mourir lors du vol. Pourquoi l'ont-elles
assassiné!
Les deux tueuses essaient de la raisonner. Certaines
choses, selon elles, ne sauraient attendre. Et quoi qu'il en coûte. Il y a
des tâches mal vues, des gestes mal jugés qui doivent pourtant
être accomplis si l'on veut que la Meute continue à fonctionner
normalement. Faut pas être naïf... l'unité de Bel-o-kan, cela
se mérite. Et si cela devient nécessaire, ça se
soigne.
Mais alors, elles ne sont pas des espionnes ?
Non, elles ne sont
pas des espionnes. Elles prétendent même être... les
principales gardiennes de la sécurité et de la santé de la
Meute.
La princesse hurle des phéromones de colère. Parce que
327e était dangereux pour la sécurité de la Meute ? Oui,
répondent les deux tueuses. Un jour elle comprendrait, pour l'instant
elle était encore jeune...
Comprendre, comprendre quoi ? Qu'il y a des
assassins superorganisés au sein même de la Cité, et qu'ils
prétendent la sauver en éliminant des mâles qui ont «
vu des choses cruciales pour la survie de la Meute ».
La boiteuse
condescend à s'expliquer. Il ressort de on discours que les
guerrières au parfum de roche sont des « soldates anti-mauvais
stress ». Il y a de bons stress ni font que la Meute progresse et combat.
Et il y a de mauvais stress qui font que la Meute
s'autodétruit...
Toutes les informations ne sont pas bonnes à
entendre. Certaines provoquent des angoisses « métaphysiques »,
qui n'ont pas encore de solution. Alors, la Meute s'inquiète, mais se
trouve inhibée, incapable de réagir...
C'est très
mauvais pour tous. La Meute se met à produire des toxines qui
l'empoisonnent. La survie de la Meute « à long terme » est plus
importante que la connaissance du réel « à court terme
». Si un œil a vu quelque chose que le cerveau sait dangereux pour
tout le reste de l'organisme, il vaut mieux que le cerveau crève cet
œil...
La grosse se joint à la boiteuse pour résumer ainsi
ces savants propos :
Nous avons crevé l'œil, Nous avons
coupé le stimulus nerveux, Nous avons arrêté
l'angoisse.
Les antennes insistent, précisant que tous les organismes
sont munis de ce genre de sécurité parallèle. Ceux qui ne
l'ont pas meurent de peur ou se suicident pour ne pas affronter le réel
angoissant.
56e est assez surprise mais ne perd pas pied. Belle
phéromone en vérité! S'ils veulent cacher l'existence de
l'arme secrète, il est de toute façon trop tard. Tout le monde
sait que La-chola-kan en a d'abord été victime, même si le
mystère reste entier du point de vue technologique...
Les deux
soldates, toujours flegmatiques, ne relâchent pas leur étreinte.
Pour La-chola-kan, tout le monde a déjà oublié; la victoire
a apaisé les curiosités. D'ailleurs, il suffit de renifler dans
les couloirs, il n'y a pas la moindre odeur de toxine. Toute la Meute est
tranquille en cette veille de fête de la Renaissance.
Que lui
veulent-elles alors? Pourquoi lui coincent-elles la tête ainsi?
Durant
la course-poursuite dans les étages inférieurs, la boiteuse a
repéré une troisième fourmi. Une soldate. Quel est son
numéro d'identification ?
Voilà donc pourquoi elles ne l'ont
pas tuée tout de suite! En guise de réponse, la femelle plante
profondément ses deux pointes d'antennes dans les yeux de la grosse.
D'être aveugle de naissance ne l'empêche pas d'avoir très
mal. Quant à la boiteuse, stupéfaite, elle lâche à
moitié prise.
La femelle court et vole pour aller plus vite. Ses ailes
soulèvent un nuage de poussières qui égare ses
poursuivantes. Vite, il lui faut rejoindre le dôme.
Elle vient de
frôler la mort. Elle va maintenant commencer une autre vie.
Extrait du discours de pétition contre les fourmilières
jouets, prononcé par Edmond Wells devant la commission d'enquête de
l'Assemblée nationale :
« Hier, j'ai vu dans les magasins
ces nouveaux jouets offerts aux enfants pour leur Noël. Ce sont des
boîtes en plastique transparent, remplies de terre avec six cents fourmis
à l'intérieur et la garantie d'une reine
féconde.
On les voit travailler, creuser,
courir.
Pour un enfant c'est fascinant. C'est comme si on lui offrait
une ville. A part que les habitants sont minuscules. Comme des centaines de
petites poupées mobiles et douées d'autonomie.
Pour tout
avouer, je possède moi-même de semblables fourmilières. Tout
simplement parce que, dans le cadre de mon travail de biologiste, je suis
amené à les étudier. Je les ai installées dans des
aquariums bouchés avec du carton aéré.
Cependant,
chaque fois que je me retrouve devant ma fourmilière, j'ai une impression
bizarre. Comme si j'étais omnipotent dans leur monde. Comme si
j'étais leur Dieu...
Si j'ai envie de les priver de nourriture,
mes fourmis mourront toutes; s'il me prend fantaisie d'engendrer la pluie, il me
suffit de verser à l'arrosoir le contenu d'un verre sur leur cité
; si je décide de leur augmenter la température ambiante, j'ai
juste à les installer sur le radiateur; si je veux en kidnapper une pour
l'examiner au microscope, je n'ai qu'à prendre mes pincettes et les
plonger dans l'aquarium; et si mon caprice est d'en tuer, il n'y aura aucune
résistance. Elles ne comprendront même pas ce qui leur
arrive.
Je vous le dis, Messieurs, c'est un pouvoir exorbitant qui
nous est donné sur ces êtres, uniquement parce qu'ils sont de
morphologie réduite.
Moi, je n'en abuse pas. Mais j'imagine un
enfant... lui aussi, il peut tout leur faire.
Parfois il me vient une
idée stupide. En voyant ces cités de sable, je me dis : et si
c'était la nôtre? Si nous étions nous aussi installés
dans quelque aquarium prison et surveillés par une autre espèce
géante ?
Si Adam et Ève avaient été deux
cobayes expérimentaux déposés dans un décor
artificiel, pour "voir"?
Si le bannissement du paradis dont parle la
Bible n'avait été qu'un changement d'aquarium prison?
Si
le Déluge, après tout, n'avait été qu'un verre d'eau
renversé par un Dieu négligent ou curieux?
Impossible,
me direz-vous ? Allez savoir... La seule différence pourrait être
que mes fourmis sont retenues par des parois de verre et que nous sommes
enfermés par une force physique : l'attraction terrestre!
Mes
fourmis arrivent toutefois à taillader le carton, plusieurs se sont
déjà évadées. Et nous, nous arrivons à lancer
des fusées qui échappent à l'attraction
gravitationnelle.
Revenons aux cités en aquarium. Je vous l'ai
dit tout à l'heure, je suis un dieu magnanime, miséricordieux, et
même un peu superstitieux. Alors je ne fais jamais souffrir mes sujets. Je
ne leur fais pas ce que je n'aimerais pas qu'on me fasse.
Mais les
milliers de fourmilières vendues à la Noël vont transformer
les enfants en autant de petits dieux.
Seront-ils tous aussi
magnanimes et miséricordieux que moi ?
Sûrement, la
plupart comprendront qu'ils sont responsables d'une ville et que cela leur donne
des droits mais aussi des devoirs divins: les nourrir, les mettre à bonne
température, ne pas les tuer pour le plaisir.
Les enfants,
cependant, et je pense notamment aux tout-petits qui ne sont pas encore
responsables, subissent des contrariétés : échecs
scolaires, disputes des parents, bagarres avec les copains. Dans un accès
de colère, ils peuvent très bien oublier leurs devoirs de jeune
dieu et je n'ose imaginer alors le sort de leurs administrés
Je
ne vous demande pas de voter cette loi interdisant les fourmilières
jouets au nom de la pitié pour les fourmis, ou de leurs droits d'animaux.
Les animaux n'ont aucun droit : on les fait naître en batterie pour les
sacrifier à notre consommation. Je vous demande de la voter en imaginant
que nous-mêmes sommes peut-être étudiés et prisonniers
d'une structure géante. Souhaiteriez-vous que la Terre soit un jour
offerte en cadeau de Noël à un jeune dieu irresponsable ?
»
Le soleil est à son zénith.
Les
retardataires, mâles et femelles, se pressent dans les artères
affleurant à la peau de la Cité. Des ouvrières les
poussent, les lèchent, les encouragent.
La 56e femelle se noie
à temps dans cette foule en liesse où toutes les odeurs passeports
se confondent. Personne ici n'arrivera à identifier ses effluves. Se
laissant porter par le flot de ses sœurs, elle monte de plus en plus haut
et traverse des quartiers jusqu'alors inconnus.
Soudain, à l'angle
d'un couloir, elle rencontre une chose qu'elle n'avait encore jamais vue. La
lumière du jour. Ce n'est d'abord qu'un halo sur les murs, mais
bientôt cela se transforme en clarté aveuglante. Voici enfin cette
force mystérieuse que lui avaient décrite les nourrices. La
chaude, la douce, la belle lumière. La promesse d'un nouveau monde
fabuleux.
A force d'absorber des photons bruts dans ses globes oculaires,
elle se sent ivre. Comme si elle avait abusé du miellat fermenté
du trente-deuxième étage.
La 56e princesse continue d'avancer.
Le sol est éclaboussé de taches d'un blanc dur. Elle patauge dans
les photons chauds. Pour quelqu'un qui a vécu son enfance sous terre, le
contraste est violent.
Nouveau virage. Un pinceau de lumière pure la
fusille, s'élargit en cercle éblouissant, puis en voile d'argent.
Le bombardement de lumière l'oblige à reculer. Elle en sent les
grains lui entrer dans les yeux, lui brûler les nerfs optiques, lui ronger
les trois cerveaux. Trois cerveaux... vieil héritage des ancêtres
vers qui possédaient un ganglion nerveux pour chaque anneau, un
système nerveux pour chaque partie du corps.
Elle progresse contre le
vent de photons. Au loin elle distingue les silhouettes de ses sœurs qui se
font happer par l'astre solaire. On dirait des fantômes.
Elle avance
encore. Sa chitine devient tiède. Cette lumière qu'on a mille fois
essayé de lui décrire est au-delà de tout langage, il faut
la vivre! Elle a une pensée pour toutes les ouvrières de la
sous-caste des « concierges » qui restent toute leur vie
enfermées dans la Cité et ne sauront jamais ce qu'est
l'extérieur et son soleil.
Elle pénètre dans le mur de
lumière et se trouve projetée de l'autre côté, hors
de la Cité. Ses yeux à facettes accommodent peu à peu,
cependant qu'elle ressent les piqûres de l'air sauvage. Un air froid,
mobile et parfumé, à l'opposé de l'atmosphère
apprivoisée du monde où elle a vécu.
Ses antennes
virevoltent. Elle a du mal à les orienter à sa guise. Un courant
d'air plus rapide les lui plaque sur le visage. Ses ailes
claquent.
Là-haut, à la pointe du dôme, des
ouvrières la réceptionnent. Elles la saisissent par les pattes, la
hissent, la poussent en avant dans une cohue de sexués, des centaines de
mâles et de femelles qui grouillent et s'entassent sur une étroite
surface. La 56e princesse comprend qu'elle est sur la piste de décollage
du vol nuptial mais qu'il faut attendre que la météo soit
meilleure.
Or, tandis que le vent continue de faire des siennes, une dizaine
de moineaux ont repéré les sexués. Excités par
l'aubaine, ils volettent de plus en plus près. Lorsqu'ils se rapprochent
trop, les artilleuses placées en couronne autour de la cime les
gratifient de leurs jets d'acide.
Justement, voilà qu'un de ces
oiseaux tente sa chance, plonge dans le tas, saisit trois femelles et remonte!
Avant que l'audacieux n'ait repris de l'altitude, il est abattu par les
artilleuses ; il se roule dans l'herbe, pitoyable, la bouche encore pleine, dans
l'espoir d'essuyer le poison de ses ailes.
Que ça leur serve
d'exemple, à tous! Et de fait, les moineaux ont un peu reculé...
Mais personne n'est dupe. Ils ne vont pas tarder à revenir, tester encore
la défense antiaérienne.
PREDATEUR : Que serait notre
civilisation humaine si elle ne s'était pas débarrassée de
ses prédateurs majeurs, tels les loups, les lions, les ours ou les
lycaons ?
Sûrement une civilisation inquiète, en
perpétuelle remise en cause.
Les Romains, pour se donner des
frayeurs au milieu de leurs libations, faisaient apporter un cadavre. Tous se
rappelaient ainsi que rien n'est gagné et que la mort peut survenir
à n'importe quel instant.
Mais de nos jours l'homme a
écrasé, éliminé, mis au musée toutes les
espèces capables de le manger. Si bien qu'il ne reste plus que les
microbes, et peut-être les fourmis, pour l'inquiéter.
La
civilisation myrmécéenne, en revanche, s'est
développée sans parvenir à éliminer ses
prédateurs majeurs. Résultat : cet insecte vit une
perpétuelle remise en cause. Il sait qu'il n'a fait que la moitié
du chemin, puisque même l'animal le plus stupide peut détruire d'un
coup de patte le fruit de millénaires d'expérience
réfléchie.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Le vent s'est calmé, les courants d'air se font rares,
la température monte. À 22°-temps, la Cité
décide de lâcher ses enfants.
Les femelles font vrombir leurs
quatre ailes. Elles sont prêtes, archiprêtes. Toutes ces odeurs de
mâles mûrs ont porté leur appétit sexuel à son
comble.
Les premières vierges décollent avec grâce.,
Elles s'élèvent à une centaine de têtes et... se font
déjà faucher par les moineaux. Aucune ne passe.
En bas, c'est
le désarroi, mais on ne va pas renoncer pour autant. Une seconde vague
décolle. Quatre femelles sur cent arrivent à franchir le barrage
de becs et de plumes. Les mâles partent à leur poursuite en escadre
serrée. Eux, on les laisse passer, ils sont trop chétifs pour
intéresser des moineaux.
Une troisième vague de femelles
s'élance à l'assaut des nuages. Plus de cinquante oiseaux se
trouvent sur son chemin. C'est un carnage. Aucune survivante. Les volatiles,
eux, sont de plus en plus nombreux, comme s'ils s'étaient donné le
mot. Il y a maintenant là-haut des moineaux, des merles, des
rouges-gorges, des pinsons, des pigeons... Ça piaille fort. Pour eux
aussi c'est la fête !
Une quatrième vague décolle.
Là encore, pas une femelle ne passe. Les oiseaux se battent entre eux,
pour les meilleurs morceaux.
Les artilleuses s'énervent. Elles tirent
verticalement de toute la puissance de leur glande à acide formique. Mais
les prédateurs sont trop haut. Les gouttes mortelles retombent en pluie
sur la ville, causant de nombreux dégâts et blessures.
Des
femelles renoncent, effrayées. Elles jugent qu'il est impossible de
traverser et préfèrent redescendre pour copuler en salle, en
compagnie d'autres princesses accidentées.
La cinquième vague
se dresse, prête au sacrifice suprême. Il faut à toute force
franchir ce mur de becs!
Dix-sept femelles passent, filées de
près par quarante-trois mâles.
Sixième vague : douze
femelles sont passées 1
Septième : trente-quatre!
56e agite
les ailes. Elle n'ose pas encore y aller. Une tête de sœur vient de
tomber à ses pieds, mollement suivie d'un duvet de sinistre augure. Elle
voulait savoir ce qu'était le grand Extérieur ?
Ah, maintenant
elle est fixée !
Va-t-elle s'élancer avec la huitième
vague ? Non... Et elle fait bien, car celle-ci est complètement
anéantie.
La princesse a le trac. Elle refait vrombir ses quatre ailes
et se soulève un peu. Bon, ça au moins ça marche, il n'y a
pas de problème, seulement c'est la tête qui... La peur l'envahit.
Il faut rester lucide. Il y a très peu de chances qu'elle
réussisse.
56e interrompt ses battements : soixante-treize femelles de
la neuvième vague viennent de passer. Les ouvrières poussent des
phéromones d'encouragement. L'espoir renaît. Va-t-elle partir avec
la dixième vague ?
Comme elle hésite, elle repère
brusquement, un peu plus loin, la petite boiteuse et la grosse tueuse aux yeux
morts désormais. Il n'en faut pas plus pour la décider. Elle prend
son vol d'un seul coup. Les mandibules des deux autres se referment sur le vide.
Elles ne l'ont pas ratée de beaucoup.
56e se maintient un instant
à mi-hauteur entre la Cité et la nuée d'oiseaux. Puis elle
est enveloppée par l'essor de la dixième vague, elle en profite,
elle fonce, elle aussi, droit vers le gouffre aérien. Ses deux voisines
se font happer, alors qu'elle passe inopinément entre les énormes
serres d'une mésange.
Simple question de chance.
Voilà,
elles sont quatorze à être sorties indemnes de la dixième
vague. Mais 56e ne se fait pas trop d'illusions, Elle n'a surmonté que la
première épreuve. Le plus dur est à venir. Elle
connaît ses chiffres. En général, sur mille cinq cents
princesses envolées, une dizaine touchent le sol sans encombre. Quatre
reines, dans l'hypothèse la plus optimiste, parviendront à
construire leur cité.
PARFOIS LORSQUE : Parfois, lorsque je me
promène en été, je m'aperçois que j'ai failli
marcher sur une espèce de mouche. Je la regarde mieux : c'est une reine
fourmi. S'il y en a une, il y en a mille. Elles se contorsionnent à
terre. Elles se font toutes écraser par les chaussures des gens, ou bien
percutent le pare-brise des voitures. Elles sont épuisées, sans
plus aucun contrôle de leur vol. Combien de cités furent ainsi
anéanties, d'un simple coup d'essuie-glace sur une route
d'été ?
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Tandis que la 56e femelle active ses quatre longues ailes en
vitraux, elle perçoit derrière elle la muraille de plumes qui se
referme sur la onzième et la douzième vague. Pauvres! Encore cinq
vagues de femelles et la Cité aura craché tous ses
espoirs.
Elle n'y pense déjà Plus, aspirée dans l'azur
infini. Tout est bleu si bleu! C'est fantastique de fendre les airs pour une
fourmi qui n'avait connu que la vie sous terre.
II lui semble se mouvoir dans
un autre monde. Elle a quitté ses étroites galeries pour un espace
vertigineux où tout explose en trois dimensions.
Elle découvre
intuitivement toutes les possibilités du vo1. En portant son poids sur
cette aile, elle vire à droite. Elle monte en changeant l'angle de pas de
son battement. Ou descend. Ou accélère... Elle s'aperçoit
que pour prendre un virage parfait, il lui faut planter le bout des ailes dans
un axe imaginaire et ne pas hésiter à positionner son corps dans
un angle de plus de 45°.
La 56 femelle découvre que le ciel n'est
pas vide.
Loin de là. Il est rempli de courants. Certains, les pompes,
la font monter. Les trous d'air, en revanche, lui font perdre de l'altitude. On
ne peut les repérer qu'en observant les insectes placés plus en
avant, selon leurs mouvements on anticipe...
Elle a froid. Il fait froid en
altitude. Parfois, il y a des tourbillons, des bourrasques d'air tiède ou
glacé qui la font tourner comme une toupie.
Un groupe de mâles
s'est lancé à sa poursuite. La femelle prend de la vitesse, pour
n'être rattrapée que par les plus rapides et les plus
opiniâtres. C'est la première sélection
génétique.
Elle sent un contact. Un mâle s'arrime
à son abdomen, la grimpe, l'escalade. Il est assez menu, mais comme il a
cessé de battre des ailes son poids semble considérable
Elle
perd un peu d'altitude. Au-dessus, le mâle se tortille pour ne pas
être gêné par le battement d'ailes.
Complètement en
déséquilibre, il recourbe son abdomen pour atteindre de son dard
le sexe féminin.
Elle attend les sensations avec curiosité. Des
picotements délicieux commencent à l'envahir. Cela lui donne une
idée. Sans avertir, elle bascule en avant et fonce en piqué. C'est
fou! La grande extase! Vitesse et sexe composent son premier grand cocktail de
plaisir.
L'image du 327e mâle apparaît furtivement dans son
cerveau. Le vent siffle entre les poils de ses yeux. Une sève
pimentée fait frissonner ses antennes. Certains de ses esprits se
métamorphosent en mer houleuse.. D'étranges liquides coulent de
toutes ses glandes. Ils se mélangent en une soupe effervescente qui se
déverse dans ses encéphales.
Parvenue à la cime des
herbes, elle rassemble ses forces et reprend son battement d'ailes. Elle remonte
maintenant en flèche. Lorsqu'elle a rétabli son assiette, le
mâle ne se sent plus très bien. Il grelotte des pattes, ses
mandibules n'arrêtent pas de s'ouvrir et de se refermer sans raison.
Arrêt cardiaque. Et chute libre...
Chez la plupart des insectes, les
mâles sont programmés pour mourir dès leur premier acte
d'amour. Ils n'ont droit qu'à un seul coup, le bon. A peine les
spermatozoïdes quittent-ils le corps qu'ils emportent avec eux la vie de
son propriétaire.
Chez les fourmis, l'éjaculation tue le
mâle. Chez d'autres espèces c'est la femelle, qui, une fois
comblée, massacre son bienfaiteur. Tout bonnement parce que les
émotions lui ont ouvert l'appétit.
Il faut se rendre à
l'évidence : l'univers des insectes est globalement un univers de
femelles, plus précisément de veuves. Les mâles n'y ont
qu'une place épisodique...
Mais déjà un second
géniteur s'agrippe à elle. Aussitôt parti, aussitôt
remplacé! Il en vient un troisième puis encore beaucoup d'autres.
La 56 e femelle ne les compte plus. Ils sont au moins dix-sept ou dix-huit
à se relayer pour remplir sa spermathèque de gamètes
frais.
Elle sent le liquide vivant qui bouillonne dans son abdomen. C'est la
réserve d'habitants de sa future cité.
Des millions de cellules
sexuelles mâles qui lui permettront de pondre tous les jours pendant
quinze ans.
Tout autour d'elle ses sœurs sexuées partagent les
mêmes émotions. Le ciel est plein de femelles volantes,
montées par un ou plusieurs mâles, copulant ensemble avec la
même femelle. Caravanes d'amour suspendues dans les nuages. Ces dames sont
ivres de fatigue et de bonheur. Elles ne sont plus princesses, elles sont
reines. Leurs jouissances à répétition les ont comme
assommées et elles ont bien du mal à contrôler leur cap de
vol.
C'est le moment qu'ont choisi quatre majestueuses hirondelles pour
surgir d'un cerisier en fleur. Elles ne volent pas, elles glissent entre les
couches de ciel avec une impassibilité qui glace... Elles fondent sur les
fourmis ailées, bec grand ouvert, et les gobent les unes après les
autres. La 56e est prise en chasse à son tour
103 683e se trouve
dans la salle des explorateurs. Elle comptait continuer seule l'enquête en
infiltrant la termitière de l'Est, mais on lui a proposé de se
joindre à un groupe d'exploratrices pour aller à la « chasse
au dragon ». On a en effet repéré un lézard dans la
zone de broutage de la cité de Zoubi-zoubi-kan, qui possède le
plus important cheptel de pucerons de toute la Fédération - 9
millions de bêtes à traire ! Or, la présence d'un de ces
sauriens peut gêner considérablement les activités
pastorales.
Par chance, Zoubi-zoubi-kan se trouve à la limite est de
la Fédération, juste à mi-chemin entre la cité
termite et Bel-o-kan. 103 683e a donc accepté de partir avec cette
expédition. Ainsi son départ passera inaperçu.
Autour
d'elle les autres exploratrices se préparent avec minutie. Elles
remplissent à ras bord leur jabot social de réserves
énergétiques sucrées et leur poche d'acide formique. Puis
elles se badigeonnent de bave d'escargot pour se protéger du froid et
aussi (maintenant elles le savent) des spores d'alternaria.
On parle de la
chasse au lézard. Certaines le comparent aux salamandres ou aux
grenouilles, mais la majorité des trente-deux exploratrices s'accorde
à lui reconnaître une suprématie quant à la
difficulté de chasse.
Une vieille prétend que les
lézards ont le pouvoir de faire repousser leur queue lorsque celle-ci est
coupée.
On se moque d'elle... Une autre affirme avoir vu l'un de ces
monstres rester immobile comme une pierre pendant 10°. Toutes
évoquent les récits des premières Belokaniennes affrontant
à mandibules nues ces monstres - à l'époque l'utilisation
de l'acide formique n'était pas aussi répandue.
103 683°
ne peut réprimer un frisson. Elle n'a jamais vu jusqu'à
présent de lézard, et la perspective d'en attaquer un à
mandibules nues ou même au jet d'acide n'est pas pour la rassurer. Elle se
dit qu'à la première occasion elle se débinera.
Après tout, son enquête sur « l'arme secrète des
termites » est plus vitale pour la survie de la Cité qu'une
quelconque chasse sportive.
Les exploratrices sont prêtes. Elles
remontent les couloirs de la ceinture extérieure puis émergent
dans la lumière par la sortie numéro 7, dite « sortie de
l'Est ».
Il leur faut d'abord quitter la banlieue de la Cité. Ce
n'est pas simple. Tous les abords de Bel-o-kan sont encombrés d'une foule
d'ouvrières et de soldates plus pressées les unes que les
autres.
Il y a plusieurs flux. Certaines fourmis sont chargées de
feuilles, de fruits, de graines, de fleurs ou de champignons. D'autres
transportent des brindilles et des cailloux qui serviront de matériaux de
construction. D'autres encore charrient du gibier... Brouhaha d'odeurs.
Les
chasseresses se frayent un passage dans les embouteillages. Puis le trafic se
fait plus fluide. L'avenue se rétrécit pour devenir une route qui
n'occupe que trois têtes (neuf millimètres) de large, puis deux,
puis une. Elles doivent être déjà loin de la Cité,
elles n'en perçoivent plus les messages collectifs. Le groupe a
coupé son cordon ombilical olfactif et se constitue en unité
autonome. Il adopte la formation « balade », où les fourmis
s'alignent deux par deux.
Il croise bientôt un autre groupe,
également des exploratrices. Celles-là ont dû en voir de
rudes. Leur mince troupe ne compte plus une seule fourmi indemne. Rien que des
mutilées. Certaines n'ont plus qu'une patte et se traînent
lamentablement. Ça ne va pas mieux pour celles qui n'ont plus d'antennes
ou d'abdomen.
103 683e n'a jamais vu de soldates aussi abîmées
depuis la guerre des Coquelicots. Elles doivent avoir affronté quelque
chose de terrifiant... Peut-être l'arme secrète ?
103683e veut
engager le dialogue avec une grosse guerrière aux longues mandibules
cassées. D'où viennent-elles ? Que s'est-il passé ? Est-ce
les termites ?
L'autre ralentit et, sans répondre, tourne son visage.
Epouvante, les orbites sont vides! Et le crâne est fendu de la bouche
à l'articulation du cou.
Elle la regarde s'éloigner. Plus loin,
elle tombe et ne se relève plus. Elle trouve encore la force de ramper
hors du chemin, pour que son cadavre ne gêne pas le passage
La 56e
femelle essaye d'effectuer un piqué serré pour échapper
à l'hirondelle, mais celle-ci est dix fois plus rapide.
Déjà un grand bec ombrage le bout de ses antennes. Le bec recouvre
son abdomen, son thorax, sa tête. Le bec la dépasse. Le contact
avec le palais est insupportable. Puis le bec se referme. Tout est
fini.
SACRIFICE: A observer la fourmi, on dirait qu'elle n'est
motivée que par des ambitions extérieures à sa propre
existence. Une tête coupée essayera encore de se rendre utile en
mordillant des pattes adverses, en coupant une graine; un thorax se
traînera pour boucher une issue aux ennemis.
Abnégation?
Fanatisme envers la cité? Abêtissement dû au collectivisme
?
Non, la fourmi sait aussi vivre en solitaire. Elle n'a pas besoin de
la Meute, elle peut même se révolter.
Alors pourquoi se
sacrifie-t-elle ?
Au stade où en sont mes travaux, je dirais :
par modestie. il semble que pour elle sa mort ne soit pas un
événement assez important pour la détourner du travail
qu'elle a entrepris dans les secondes
précédentes.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Contournant les arbres, les buttes de terre et les buissons
épineux, les exploratrices continuent de se faufiler en direction de
l'orient maléfique.
La route s'est resserrée, mais des
équipes de voirie sont encore présentes. On ne néglige
jamais les voies d'accès menant d'une cité à une autre. Des
cantonnières arrachent la mousse, déplacent les brindilles barrant
le chemin, déposent des signaux odorants avec leur glande de
Dufour.
Maintenant, les ouvrières circulant en sens inverse se font
rares. On trouve parfois sur le sol des phéromones indicatrices : «
Au carrefour 29 faites le détour par les aubépines! » Il
pourrait s'agir de la dernière trace d'une embuscade d'insectes
ennemis.
En marchant, 103 683e va de surprise en surprise. Elle
n'était jamais venue dans cette région. Il y a là des
bolets Satan de quatre-vingts têtes de haut! L'espèce est pourtant
caractéristique des régions de l'Ouest.
Elle reconnaît
aussi des satyres puants dont l'odeur fétide attire les mouches, des
vesses de loup perlées; elle escalade une chanterelle et en
piétine avec bonheur la chair molle.
Elle découvre toutes
sortes de plantes étranges: chanvre sauvage dont les fleurs retiennent si
bien la rosée, superbes et inquiétants sabots de Vénus,
pied de chat à longue tige...
Elle s'approche d'une impatiente, dont
les fleurs ressemblent à des abeilles, et commet l'imprudence de toucher.
Aussitôt les fruits mûrs lui éclatent au visage, la couvrant
de graines jaunes collantes! Heureusement que ce n'est pas de
l'alternaria...
Pas découragée, elle grimpe sur une
anémone fausse renoncule pour examiner le ciel de plus près. Elle
voit là-haut des abeilles qui font des huit pour indiquer à leurs
sœurs l'emplacement des fleurs à pollen.
Le paysage devient de
plus en plus sauvage. Des odeurs mystérieuses circulent. Des centaines de
petits êtres non identifiables fuient en tous sens. On ne les
repère que par le craquement des feuilles sèches.
La tête
encore pleine de picotements, 103 683e rejoint la troupe. C'est ainsi qu'elles
arrivent d'un pas tranquille aux abords de la cité
fédérée de Zoubi-zoubi-kan. De loin, on dirait un bosquet
comme un autre. N'était l'odeur et le chemin tracé, personne
n'irait chercher une ville par ici. En fait Zoubi-zoubi-kan est une cité
rousse classique, avec une souche, un dôme de branchettes et des
dépotoirs. Mais tout est caché sous les arbustes.
Les
entrées de la Cité sont situées en hauteur, presque au ras
du sommet du dôme. On les atteint en passant par un bouquet de
fougères et de roses sauvages. Ce que font les
exploratrices.
Ça grouille de vie là-dedans. Les pucerons ne se
distinguent pas facilement, ils sont de la même couleur que les feuilles.
Une antenne et un œil avertis repèrent pourtant sans
difficulté les milliers de petites verrues vertes qui grossissent
lentement au fur et à mesure qu'elles « broutent » la
sève.
Un accord fut passé, il y a très longtemps, entre
les fourmis et les pucerons. Ceux-ci nourrissent les fourmis qui les
protègent en retour. En vérité, certaines cités
coupent les ailes de leurs « vaches à lait » et leur donnent
leurs propres odeurs passeports. C'est plus commode pour garder les
troupeaux...
Zoubi-zoubi-kan pratique ce genre d'entourloupe. Pour se
racheter, ou peut-être par pur modernisme, la Cité a construit en
son deuxième étage de grandioses étables pourvues de tout
le confort nécessaire au bien-être des pucerons. Les nourrices
fourmis y soignent les œufs de leurs aphidiens avec la même
concentration que les œufs myrmécéens. D'où vient,
sans doute, l'importance inhabituelle et la belle allure du cheptel
local.
103 683e et ses compagnes s'approchent d'un troupeau occupé
à vampiriser une branche de rosier. Elles lancent bien deux ou trois
questions, mais les pucerons gardent leur trompe plongée dans la chair
végétale sans leur prêter la moindre attention. Après
tout, ils ne connaissent peut-être même pas le langage odorant des
fourmis... Les exploratrices cherchent des antennes la bergère. Mais n'en
repèrent aucune.
Il arrive alors quelque chose d'affolant. Trois
coccinelles se laissent tomber au milieu du troupeau. Ces fauves redoutables
sèment la panique parmi les pauvres pucerons que leurs ailes
rognées empêchent de fuir.
Les loups, heureusement, font surgir
les bergères. Deux fourmis zoubizoubikaniennes sautent de derrière
une feuille. Car elles se cachaient pour mieux surprendre les prédateurs
rouges tachetés de noir, qu'elles mettent en joue et foudroient de leur
tir d'acide précis.
Puis elles courent rassurer les troupeaux de
pucerons encore apeurés. Elles les traient, tambourinent sur leur
abdomen, caressent leurs antennes. Les pucerons font alors apparaître une
grosse bulle de sucre transparent. Le précieux miellat. Tout en se
remplissant de cette liqueur, les bergères zoubizoubikaniennes
aperçoivent les exploratrices belokaniennes.
Et les saluent. Contact
antennaire.
Nous sommes venues pour chasser le lézard, émet
l'une d'entre elles.
Dans ce cas, il vous faut continuer vers l'est. On a
repéré l'un de ces monstres dans la direction du poste de
Guayeï-Tyolot.
Au lieu de leur proposer une trophallaxie comme c'est
l'usage, les bergères leur proposent de se nourrir directement sur les
bêtes. Les exploratrices ne se le font pas dire deux fois. Chacune choisit
son puceron et se met à lui titiller l'abdomen pour traire le
délicieux miellat
A l'intérieur du gosier c'est noir, puant
et huileux. La 56e femelle, tout enduite de bave, glisse maintenant dans la
gorge de son prédateur. Faute de dents, il ne l'a pas
mâchée, elle est encore intacte. Pas question de se
résigner, avec elle c'est toute une ville qui disparaîtrait.
En
un suprême effort, elle plante ses mandibules dans la chair lisse de
l'œsophage. Ce réflexe la sauve. L'hirondelle a un
haut-le-cœur, elle tousse et propulse au loin l'aliment irritant.
Aveuglée, la 56e femelle tente de voler, mais ses ailes engluées
sont bien trop lourdes. Elle tombe au beau milieu d'un fleuve.
Des
mâles à l'agonie s'abattent autour d'elle. Elle détecte
là-haut le vol arythmique d'une vingtaine de sœurs qui ont
survécu au passage des hirondelles. Epuisées, elles perdent de
l'altitude.
L'une d'entre elles atterrit sur un nénuphar, où
deux salamandres la prennent aussitôt en chasse, la rattrapent et la
mettent en charpie. Les autres reines sont sorties du jeu de la vie
successivement par des pigeons, des crapauds, des taupes, des serpents, des
chauves-souris, des hérissons, des poules et des poussins... En fin de
compte, sur les mille cinq cents femelles envolées, seulement six ont
survécu.
La 56e est du nombre. Miraculée. Il faut qu'elle vive.
Elle doit fonder sa propre cité et résoudre l'énigme de
l'arme secrète. Elle sait qu'elle aura besoin d'aide, qu'elle pourra
compter sur la foule amie qui peuple déjà son ventre. Il suffira
de l'en faire sortir...
Mais, d'abord, se tirer de là...
En
calculant l'angle des rayons solaires, elle trouve son point de chute, sur le
fleuve de l'Est. Un coin peu recommandé, car même s'il y a des
fourmis dans toute les îles du monde, on ne sait toujours pas comment
elles ont fait pour les atteindre, ne sachant pas nager.
Une feuille passe
à portée, elle s'y cramponne de toutes ses mandibules. Elle agite
les pattes arrière avec frénésie, mais ce mode de
propulsion donne des résultats misérables. Elle se traîne
ainsi à la surface des flots depuis un long moment quand une ombre
gigantesque se profile. Un têtard ? Non, c'est mille fois plus gros qu'un
têtard. La 56e femelle distingue une forme effilée, à la
peau lisse et tigrée. C'est pour elle une vision inédite. Une
truite!
Les petits crustacés, cyclopes, daphnies, fuient devant le
monstre. Lequel s'enfonce puis remonte dans la direction de la reine qui se
cramponne à sa feuille, terrifiée.
De toute la puissance de ses
nageoires, la truite s'élance et crève la surface. Tandis qu'une
grosse vague malmène la fourmi, la truite est comme suspendue en l'air,
elle ouvre une gueule armée de fines dents et gobe un moucheron qui
voletait par là. Puis se contorsionne d'un coup de queue et retombe dans
son univers cristallin... en déclenchant un raz de marée qui
submerge la fourmi.
Des grenouilles, déjà, se détendent
et plongent pour se disputer cette reine et son caviar. Celle-ci parvient
à réémerger mais un remous l'aspire de nouveau vers des
profondeurs inhospitalières. Les grenouilles la poursuivent. Le froid la
fige. Elle perd connaissance.
Nicolas regardait la
télévision, dans le réfectoire, avec ses deux nouveaux
copains Jean et Philippe. Autour d'eux, d'autres orphelins aux visages roses se
laissaient bercer par les successions ininterrompues d'images.
Le
scénario du film pénétrait par leurs yeux et par leurs
oreilles jusqu'aux mémoires de leur cerveau à la vitesse de 500
kilomètres/ heure. Un cerveau humain peut stocker jusqu'à soixante
milliards d'informations. Mais quand ces mémoires sont saturées,
le ménage est automatiquement fait, les informations jugées les
moins intéressantes sont oubliées. Ne restent alors que les
souvenirs traumatisants et le regret des joies passées.
Juste
après le feuilleton, il y avait ce jour-là un débat sur les
insectes. La plupart des jeunes humains se dispersèrent, la science en
bla-bla ça ne les excitait pas.
« Professeur Leduc, vous
êtes considéré, avec le Pr Rosenfeld, comme le plus grand
spécialiste européen des fourmis. Qu'est-ce qui vous a
poussé à étudier les fourmis ?
- Un jour, en ouvrant le
placard de ma cuisine je suis tombé nez à nez avec une colonne de
ces insectes. Je suis resté des heures à les regarder travailler.
C'était pour moi une leçon de vie et d'humilité. J'ai
cherché à en savoir plus... Voilà tout.
(Il rit.)
-
Qu'est-ce qui vous différencie de cet autre éminent scientifique
qu'est le Pr Rosenfeld ?
Ah, le Pr Rosenfeld ! Il n'est pas encore à
la retraite? (Il rit de nouveau.) Non, sérieusement, nous ne sommes pas
de la même chapelle. Vous savez, il existe plusieurs manières de "
comprendre " ces insectes... Avant, on pensait que toutes les espèces
sociales (termites, abeilles, fourmis) étaient royalistes. C'était
simple, mais c'était faux. On s'est aperçu que chez les fourmis,
la reine n'avait en fait aucun pouvoir en dehors de celui d'enfanter. Il existe
même une multitude de formes de gouvernement fourmi : monarchie,
oligarchie, triumvirat de guerrières, démocratie, anarchie, etc.
Parfois même, lorsque les citoyens ne sont pas satisfaits de leur
gouvernement, ils se révoltent et on assiste à des " guerres
civiles " à l'intérieur même des cités.
-
Fantastique.
- Pour moi, et pour l'école dite " allemande " dont je me
réclame, l'organisation du monde fourmi est prioritairement basée
sur une hiérarchie de castes, et sur la dominance d'individus alpha plus
doués que la moyenne, qui dirigent des groupes d'ouvrières... Pour
Rosenfeld, qui est lié à l'école dite " italienne ", les
fourmis sont toutes viscéralement anarchistes, il n'y a pas d'alpha,
d'individus plus doués que la moyenne. Et ce n'est que pour
résoudre des problèmes pratiques qu'apparaissent parfois
spontanément des leaders. Mais ceux-ci sont temporaires.
- Je ne
comprends pas très bien.
- Disons que l'école italienne pense
que n'importe quelle fourmi peut être chef, dès lors qu'elle a une
idée originale qui intéresse les autres. Alors que l'école
allemande pense que ce sont toujours des fourmis à "caractère de
chef " qui prennent en main les missions.
- Les deux écoles sont-elles
à ce point différentes ?
- Il est déjà
arrivé que lors de grands congrès internationaux cela tourne au
pugilat, si c'est cela que vous voulez savoir.
- C'est toujours la même
vieille rivalité entre l'esprit saxon et l'esprit latin, non ?
- Non.
Cette bataille est plutôt comparable à celle mettant face à
face les partisans de l' " inné ", et ceux de l' " acquis ".
Naît-on crétin ou le devient-on ? C'est l'une des questions
auxquelles nous tentons de répondre en étudiant les
sociétés de fourmis!
- Mais pourquoi ne pas faire ces
expériences sur les lapins ou les souris ?
- Les fourmis
présentent cette formidable opportunité de nous permettre de voir
une société fonctionner, une société composée
de plusieurs millions d'individus. C'est comme observer un monde. Il n'existe
pas à ma connaissance de ville de plusieurs millions de lapins ou de
souris... »
Coup de coude.
- T'entends ça, Nicolas ?
Mais
Nicolas n'écoutait pas. Ce visage, ces yeux jaunes, il les avait
déjà vus. Où ça ? Quand ça? Il fouilla dans
sa mémoire. Exact, il s'en rappelait maintenant. C'était l'homme
des reliures. Il avait prétendu se nommer Gougne, mais il ne faisait
qu'une seule et même personne avec ce Leduc qui se faisait mousser
à la télé.
Sa découverte plongea Nicolas dans un
abîme de réflexions. Si le professeur avait menti, c'était
pour essayer de s'approprier l'encyclopédie. Le contenu devait en
être précieux pour l'étude des fourmis. Elle devait se
trouver là-dessous. Elle était forcément dans la cave. Et
c'est cela qu'ils convoitaient tous : Papa, Maman et ce Leduc. Il fallait aller
la chercher, cette maudite encyclopédie, et l'on comprendrait tout.
Il
se leva.
- Où tu vas ?
Il ne répondit rien.
- Je croyais
que ça t'intéressait, les fourmis ?
Il marcha jusqu'à la
porte, puis courut pour rejoindre sa chambre. Il n'aurait pas besoin de beaucoup
d'affaires. Juste sa veste de cuir fétiche, son canif et ses grosses
chaussures à semelles de crêpe.
Les pions ne lui
prêtèrent même pas attention lorsqu'il traversa le grand
hall.
Il s'enfuit de l'orphelinat.
De loin, on ne distingue de
Guayeï-Tyolot qu'une sorte de cratère arrondi. Comme une
taupinière. Le « poste avancé » est une
mini-fourmilière, occupée par une centaine d'individus. Elle ne
fonctionne que d'avril à octobre et reste vide tout l'automne et tout
l'hiver.
Ici, comme chez les fourmis primitives, il n'y a pas de reine, pas
d'ouvrières, pas de soldates. Tout le monde est tout en même temps.
Du coup, on ne se gêne pas pour critiquer la fébrilité des
cités géantes. On se moque des embouteillages, des effondrements
de couloirs, des tunnels secrets qui vous transforment une ville en pomme
véreuse, des ouvrières hyperspécialisées qui ne
savent plus chasser, des concierges aveugles murées à vie dans
leur goulet...
103 683e inspecte le poste. Guayeï-Tyolot est
composé d'un grenier et d'une vaste salle principale. Cette pièce
est percée d'un orifice plafonnier par lequel se glissent deux rayons de
soleil révélant des dizaines de trophées de chasse,
cuticules vides suspendues aux murs. Les courants d'air les font
siffler.
103683e s'approche de ces cadavres multicolores. Une autochtone
vient lui caresser les antennes. Elle lui désigne ces êtres
superbes tués grâce à toutes sortes de ruses
myrmécéennes. Les animaux sont recouverts d'acide formique,
substance qui permet aussi de préserver les cadavres.
Il y a
là, alignés avec soin, toutes sortes de papillons et d'insectes de
tailles, de formes et de couleurs les plus variées. Et pourtant, un
animal bien connu manque à la collection : la reine termite.
103 683e
demande s'ils ont des problèmes avec les voisins termites. L'autochtone
lève les antennes pour marquer sa surprise. Elle cesse de
mâchouiller entre ses mandibules et un lourd silence olfactif
tombe.
Termites ?
Ses antennes s'abaissent. Elle n'a plus rien à
émettre. De toute façon elle a du travail, un
dépeçage en cours. Elle a assez perdu de temps. Salut. Elle se
tourne, prête à déguerpir. 103683e insiste.
L'autre
semble maintenant complètement paniquée. Ses antennes tremblent un
peu. Visiblement, le mot termite évoque quelque chose de terrible pour
elle. Engager la conversation sur ce sujet semble au-dessus de ses forces. Elle
file vers un groupe d'ouvrières en pleine beuverie.
Ces
dernières, après s'être rempli le jabot social d'alcool de
miel de fleurs, se dégustent mutuellement l'abdomen, formant une longue
chaîne fermée sur elle-même.
Cinq chasseresses
affectées au poste avancé font alors une entrée assez
bruyante. Elles poussent une chenille devant elles.
On a trouvé
ça. Le plus extraordinaire c'est que ça produit du miel!
Celle
qui a émis cette nouvelle tapote la captive de la pointe de ses antennes.
Puis elle dispose une feuille, et dès que la chenille commence à
manger, elle lui saute sur le dos. La chenille se cabre, mais en vain. La fourmi
lui plante ses griffes dans les flancs, assure bien sa prise, se retourne et lui
lèche le dernier segment, jusqu'à ce qu'une liqueur s'en
écoule.
Tout le monde la félicite. On se passe de mandibule en
mandibule ce miellat jusqu'alors inconnu. La saveur diffère de celle des
pucerons. Elle est plus onctueuse, avec un arrière-goût de
sève plus prononcé. Alors que la 103683e déguste cette
liqueur exotique, une antenne lui effleure le crâne.
Il paraît
que tu cherches des renseignements sur les termites.
La fourmi qui vient de
lui lancer cette phéromone semble très très
âgée. Toute sa carapace est rayée de coups de mandibule.
103683e ramène les antennes en arrière en signe
d'acquiescement.
Suis-moi!
Elle s'appelle la 4000e guerrière. Sa
tête est plate comme une feuille. Ses yeux sont minuscules. Lorsqu'elle
émet, ses effluves chevrotants sont très faibles en alcool. C'est
peut-être pour cela qu'elle a tenu à discuter dans une minuscule
cavité pratiquement fermée.
N'aie crainte, on peut parler ici,
ce trou est ma loge.
103 683e lui demande ce qu'elle sait sur la
termitière de l'Est. L'autre écarte ses antennes.
Pourquoi
t'intéresses-tu à ce sujet? Tu n'es venue que pour la chasse au
lézard, non ?
103 683e décide de jouer franc-jeu avec cette
vieille asexuée. Elle lui raconte qu'une arme secrète et
incompréhensible a été utilisée contre les soldates
de La-chola-kan. On avait d'abord cru qu'il s'agissait d'un coup des naines,
mais ce n'étaient pas elles. Alors tout naturellement leurs
soupçons se sont portés sur les termites de l'Est, les seconds
grands ennemis...
La vieille replie les antennes en signe de surprise . Elle
n'a jamais entendu parler de cette affaire. Elle examine la 103 683e et demande
: C'est l'arme secrète qui t'a arraché ta cinquième patte
?
La jeune soldate répond par la négative. Elle l'a perdue dans
la bataille des Coquelicots, lors de la libération de La-chola-kan. La
4000e s'enthousiasme aussitôt. Elle y était!
Quelle
légion?
La 15e et toi ?
La 3e
Durant la dernière charge,
l'une se battait sur le flanc gauche et l'autre sur le flanc droit. Elles
échangent quelques souvenirs. Il y a toujours beaucoup de leçons
à retenir d'un champ de bataille. Par exemple, la 4000e a remarqué
au tout début des combats l'utilisation de moucherons messagers
mercenaires. Il s'agit selon elle d'une méthode de communication grande
distance très supérieure aux traditionnelles « coureuses
».
La soldate belokanienne, qui n'avait rien remarqué, approuve
de bon coeur. Puis se hâte de revenir à son sujet.
Pourquoi
personne ne veut me parler des termites ?
La vieille guerrière
s'approche. Leurs têtes se frôlent.
Il se passe ici aussi des
choses très étranges...
Ses effluves suggèrent le
mystère. Très étranges, très étranges... la
phrase rebondit en écho olfactif sur les murs.
Puis la 4000e explique
que depuis quelque temps on ne voit plus un seul termite de la cité de
l'Est. Ils utilisaient auparavant le passage du fleuve par Sateï pour
envoyer des espionnes à l'ouest, on le savait et on les contrôlait
tant bien que mal. Maintenant il n'y avait même plus d'espionnes. Il n'y
avait rien.
Un ennemi qui attaque c'est inquiétant, mais un ennemi qui
disparaît c'est encore plus déroutant. Comme il n'y avait plus la
moindre escarmouche avec les éclaireurs termites, les fourmis du poste de
Guayeï-Tolot s'étaient décidées à espionner
à leur tour.
Une première escouade d'exploratrices partit
là-bas. On n'en eut plus de nouvelles. Un second groupe suivit, qui
disparut de la même manière. On pensa alors au lézard ou
à un hérisson particulièrement gourmand. Mais non,
lorsqu'il y a attaque de prédateur, il reste toujours au moins un
survivant, même blessé. Là, on aurait dit que les soldates
s'étaient volatilisées comme par enchantement.
Cela me rappelle
quelque chose.... commence la 103 683e.
Mais la vieille n'entend pas se
laisser distraire de son récit. Elle poursuit :
Après
l'échec des deux premières expéditions, les
guerrières de Guayeï-Tyolot jouèrent leur va-tout. Elles
dépêchèrent une mini-légion de cinq cents soldates
surarmées. Cette fois il y eut une survivante. Elle s'était
traînée sur des milliers de têtes et mourut dans d'affreuses
transes juste en arrivant au nid.
On examina son cadavre, qui ne
présentait pas la moindre blessure. Et ses antennes n'avaient souffert
d'aucun combat. On aurait dit que la mort lui était tombée dessus
sans raison.
Tu comprends à présent pourquoi personne ne veut
te parler de la termitière de l'Est?
103 683e comprend. Elle est
surtout satisfaite, certaine d'avoir trouvé la bonne piste. Si le
mystère de l'arme secrète a une solution, celle-ci passe
forcément par la termitière de l'Est.
HOLOGRAPHIE : Le
point commun entre le cerveau humain et la fourmilière peut être
symbolisé par l'image holographique.
Qu'est-ce que
l'holographie ? Une superposition de bandes gravées qui, une fois
réunies et éclairées sous un certain angle, donnent une
impression d'image en relief.
En fait, celle-ci existe partout et
nulle part à la fois. De la réunion des bandes gravées est
née autre chose, une tierce dimension : l'illusion du
relief.
Chaque neurone de notre cerveau, chaque individu de la
fourmilière détient la totalité de l'information. Mais la
collectivité est nécessaire pour que puisse émerger la
conscience, la « pensée en relief ».
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Lorsque la 56e femelle, depuis peu passée reine,
reprend conscience, elle se trouve échouée sur une vaste plage de
graviers. Sans doute n'a-t-elle échappé aux grenouilles
qu'à la faveur d'un courant rapide.
Elle voudrait décoller mais
ses ailes sont encore rnouillées. Obligée d'attendre...
Elle se
nettoie méthodiquement les antennes, puis hume l'air ambiant. Où
est-elle donc ? Pourvu qu'elle ne soit pas tombée du mauvais
côté du fleuve!
Elle agite ses antennes à 8000
vibrations/ seconde. Il y a là des relents d'odeurs connues. Chance :
elle est sur la rive ouest du fleuve. Toutefois, il n'y a pas la moindre
phéromone de piste. Il lui faudrait se rapprocher un peu plus de la
cité centrale afin de pouvoir lier sa future cité à la
Fédération.
Elle s'envole enfin. Cap à l'ouest. Elle ne
pourra aller bien loin pour le moment. Ses muscles ailiers sont fatigués,
et elle vole en rase-mottes.
Elles retournent dans la salle principale de
Guayeï-Tyolot. Depuis que la 103 683e a voulu enquêter sur les
termites de l'Est, on l'évite comme si elle était infectée
à l'alternaria. Elle ne bronche pas, tout à sa mission.
Autour
d'elle, les Belokaniennes échangent des trophallaxies avec les
Guayeïtyolotiennes, leur faisant goûter la nouvelle récolte de
champignons agarics, dégustant en retour des miellats extraits de
chenilles sauvages.
Et puis, après les effluves les plus divers, la
conversation vient à rouler sur la chasse au lézard. Les
Guayeïtyolotiennes racontent qu'il y a peu on avait repéré
trois lézards qui terrorisaient les troupeaux de pucerons de
Zoubi-zoubi-kan. Ils avaient bien dû détruire deux troupeaux de
milles bêtes et toutes les bergères qui les accompagnaient...
Il
y avait eu une phase de panique. Les bergères ne faisaient plus circuler
leur bétail que dans les passages protégés creusés
dans la chair des rameaux. Mais grâce à l'artillerie acide, elles
étaient arrivées à repousser ces trois dragons. Deux
étaient partis au loin. Le troisième, blessé,
s'était installé sur une pierre à cinquante mille
têtes d'ici. Les légions zoubizoubikaniennes lui avaient
déjà coupé la queue. Il fallait vite en profiter et achever
la bête avant qu'elle ne retrouve ses forces.
Est-ce vrai que les
queues de lézard repoussent? demande une exploratrice. On lui
répond par l'affirmative.
Pourtant ce n'est pas la même queue
qui repousse. Comme dit Mère : on ne retrouve jamais exactement ce qu'on
a perdu. La deuxième queue n'a pas de vertèbres, elle est beaucoup
plus molle.
Une Guayeïtyolofienne apporte d'autres informations. Les
lézards sont très sensibles aux variations de la
météo, encore plus que les fourmis. S'ils ont emmagasiné
beaucoup d'énergie solaire, leur rapidité de réation est
fantastique. Par contre, lorsqu'ils ont froid, tous leurs gestes sont ralentis.
Pour l'offensive de demain, il faudra prévoir l'attaque sur la base de ce
phénomène. L'idéal serait de charger le saurien dès
l'aube. La nuit l'aura refroidi, il sera léthargique.
Mais nous aussi
nous serons refroidies! signale fort à propos une Belokanienne.
Pas si
nous utilisons les techniques de résistance au froid des naines,
rétorque une chasseuse. On va se gaver de sucres et d'alcool pour
l'énergie et on va enduire nos carapaces de bave pour empêcher les
calories de s'échapper trop vite de nos corps.
La 103 683e
reçoit ces propos d'une antenne distraite. Elle, elle pense au
mystère de la termitière, aux disparitions inexpliquées que
lui a narrées la vieille guerrière.
La première
Guayeïtyolotienne, celle qui lui a montré les trophées et qui
a refusé de parler des termites, revient vers elle.
Tu as
discuté avec la 4000e ?
103683e acquiesce.
Alors ne tiens pas
compte de ce qu'elle t'a dit. C'est comme si tu avais discuté avec un
cadavre. Elle a été piquée il y a quelques jours par un
ichneumon... '
Un ichneumon! La 103683e a un frisson d'horreur. L'ichneumon
est cette guêpe pourvue d'un long stylet qui, la nuit, perfore les nids
fourmis jusqu'à tomber sur un corps chaud. Elle le perce et y pond ses
oeufs.
C'est l'un des pires cauchemars des larves fourmis
Une seringue qui
surgit du plafond et qui tâtonne à la recherche de chairs molles
pour y déverser ses petits. Ces derniers poussent ensuite tranquillement
dans l'organisme d'accueil, avant de se transformer en larves voraces qui
grignotent la bête vivante de l'intérieur.
Ça ne rate pas
: cette nuit-là, 103683e rêve d'une terrible trompe qui la poursuit
pour lui inoculer ses enfants carnivores !
Le code d'entrée
n'avait pas changé. Nicolas avait gardé ses clés, il n'eut
qu'à briser les scellés posés par la police pour
pénétrer dans l'appartement. Depuis la disparition des pompiers on
n'avait touché à rien. La porte de la cave était même
restée grande ouverte.
Faute d'une lampe de poche, il s'attela sans
complexes à la tâche de fabriquer une torche. Il parvint à
casser un pied de table, y fixa une couronne dense de papiers froissés
à laquelle il mit le feu. Le bois s'enflamma sans problème, une
flamme petite mais homogène, faite pour durer tout en tenant tête
aux courants d'air. Il s'engouffra aussitôt dans l'escalier en
colimaçon, dans une main la torche, dans l'autre son canif.
Résolu, mâchoires serrées, il se sentait l'étoffe
d'un héros.
Il descendit, descendit... Ça n'en finissait pas de
descendre et de tourner. Ça durait depuis ce qui lui paraissait des
heures, il avait faim, il avait froid, mais la rage de vaincre était en
lui.
Il accéléra encore l'allure, survolté, et se mit
à gueuler sous la voûte grossière, dans une alternance
d'appels à ses père et mère et de vibrants cris de guerre.
Son pas avait maintenant une sûreté extraordinaire, volant de
marche en marche sans le moindre contrôle conscient.
Il fut soudain
devant une porte. Il la poussa. Deux tribus de rats se battaient, qui
s'enfuirent devant l'apparition de cet enfant hurlant et entouré de
flammèches.
Les plus vieux rats se faisaient du souci ; depuis quelque
temps les visites des « grands » s'étaient multipliées.
Qu'est-ce que ça signifiait? Et pourvu que celuilà n'aille pas
fiche le feu aux caches des femelles enceintes!
Nicolas poursuivit sa
descente, il fonçait tellement qu'il n'avait pas vu les rats... Toujours
des marches, toujours des inscriptions bizarres qu'il ne lirait certainement pas
cette fois. Soudain un bruit (flap, flap) et un contact. Une chauve-souris
s'agrippait à ses cheveux. Terreur. Il essaya de se dégager mais
l'animal semblait s'être soudé à son crâne. Il voulut
le repousser avec sa torche mais ne parvint qu'à se brûler trois
mèches. Il hurla et reprit sa course. La chauve-souris restait
posée sur sa tête comme un chapeau. Elle ne le quitta
qu'après lui avoir prélevé un peu de sang.
Nicolas ne
sentait plus la fatigue. Souffle bruyant, coeur et tempes battant à se
rompre, il heurta soudain un mur. Il tomba, se releva aussitôt, son
flambeau intact. Il en promena la flamme devant lui.
C'était bien un
mur. Mieux : Nicolas reconnut les plaques de béton et d'acier que son
père avait trimbalées. Et les joints de ciment étaient
encore frais.
- Papa, Maman, si vous êtes là,
répondez!
Mais non, rien, sauf l'écho agaçant. Il
devait pourtant approcher du but. Ce mur, il en aurait juré, devait
pivoter sur lui-même... puisque ça se fait dans les films, et
puisqu'il n'y avait pas de porte.
Qu'est-ce qu'il cachait donc, ce mur ?
Nicolas trouva enfin cette inscription :
Comment faire quatre triangles
équilatéraux avec six allumettes ?
Et juste en dessous avait
été fixé un petit cadran à touches. Il ne portait
pas des chiffres mais des lettres. Vingt-quatre lettres qui devaient permettre
de composer le mot ou la phrase répondant à la question.
- Il
faut penser autrement, fit-il à haute voix. Il en resta stupéfait,
car la phrase lui était venue d'elle-même. Il chercha longtemps,
sans oser toucher le cadran. Puis un étrange silence se fit en lui, un
silence énorme qui le vida de toute pensée. Mais qui,
inexplicablement, le guida à taper une succession de huit lettres.
Le
grésillement doux d'un mécanisme se fit entendre et... le mur
bascula! Exalté, prêt à tout, Nicolas ,s'avança. Mais
peu après, le mur se remit en place; le courant d'air que cela provoqua
éteignit le moignon de torche qui restait encore.
Plongé dans
le noir le plus total, l'esprit en déroute, Nicolas revint sur ses pas.
Mais de ce côté du mur, il n'y avait pas de touches codées.
Pas de retour en arrière possible. Il se cassa les ongles contre les
plaques de béton et d'acier. Son père avait fait du bon travail,
il n'était pas serrurier pour rien.
PROPRETÉ : Qu'y
a-t-il de plus propre qu'une mouche? Elle se lave en permanence, ce qui pour
elle n'est pas un devoir mais un besoin. Si toutes ses antennes et ses facettes
ne sont pas impeccablement propres, elle ne repérera jamais les aliments
lointains et elle ne verra jamais la main qui tombe sur elle pour
l'écraser. La propreté est un élément de survie
majeur chez les insectes.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Le lendemain, la presse populaire titrait à la une
« La cave maudite de Fontainebleau a encore frappé! Nouveau disparu
: le fils unique de la famille Wells. Que fait la police ?
»
L'araignée jette un coup d'oeil du sommet de sa
fougère. C'est très haut. Elle exsude une goutte de soie liquide,
la colle à la feuille, s'avance au bout de la branche et saute dans le
vide. Sa chute dure un long moment. Le filin s'étire, s'étire puis
il sèche, durcit et la retient, juste avant de toucher le sol. Elle a
failli s'écraser comme une baie mûre. Beaucoup de ses sœurs se
sont déjà brisé la carcasse à cause d'un brusque
coup de froid ralentissant le temps de durcissement de la
soie.
L'araignée agite ses huit pattes afin d'obtenir un mouvement de
balancier, puis, les allongeant, elle parvient à s'arrimer à une
feuille. Ce sera le deuxième point d'ancrage de sa toile. Elle y colle
l'extrémité de son filin. Mais avec une corde tendue on ne va pas
loin. Elle repère un tronc à gauche, court pour l'atteindre.
Encore quelques branches et quelques sauts, et ça y est, elle a
posé ses filins-supports. Ce sont eux qui encaisseront la pression des
vents et des proies. L'ensemble forme un octogone.
La soie d'araignée
est constituée d'une protéine fibreuse, la fibroïne, dont les
qualités de solidité et d'imperméabilité ne sont
plus à démontrer. Certaines araignées arrivent, quand elles
ont bien mangé, à produire sept cents mètres de soie d'un
diamètre de deux microns, d'une solidité proportionnellement
égale à celle du nylon et d'une élasticité
triple.
Et le comble, c'est qu'elles disposent de sept glandes produisant
chacune un fil différent : une soie pour les filins de support de toile;
une soie pour le filin de rappel; une soie pour les filins du cœur de
toile; une soie enduite de glu pour les prises rapides; une soie pour
protéger les œufs; une soie pour se construire un abri; une soie
pour emballer les proies...
En vérité, la soie est le
prolongement filandreux des hormones araignées, tout comme les
phéromones sont les prolongements volatils des hormones
fourmis.
L'araignée fabrique donc son filin de rappel puis s'y arrime.
Elle se laisse choir à la moindre alerte, échappant au danger sans
effort superflu. Combien de fois a-t-elle eu ainsi la vie sauve ?
Elle
entrecroise ensuite quatre filins au centre de son octogone. Toujours les
mêmes gestes depuis cent millions d'années... Ça commence
à avoir de l'allure. Aujourd'hui, elle a décidé de faire
une toile en soie sèche. Les soies enduites de glu sont beaucoup plus
efficaces, mais trop fragiles. Toutes les poussières, tous les brins de
feuilles mortes viennent s'y prendre. La soie sèche a un pouvoir capteur
plus faible, mais elle tiendra au moins jusqu'à la
nuit.
L'araignée, une fois placées les poutres
faîtières, ajoute une dizaine de rayons et parachève
l'ouvrage par la spirale centrale. Ça, c'est le plus agréable.
Elle part d'une branche où elle a accroché son fil sec et saute de
rayon en rayon en se rapprochant le plus lentement possible du cœur,
toujours dans le sens de la rotation terrestre.
Elle fait ça à
sa façon. Il n'y a pas deux toiles d'araignées semblables dans le
monde. C'est comme pour les empreintes digitales des humains.
Il lui faut
serrer les mailles. Parvenue tout au centre, elle embrasse du regard son
échafaudage de fils pour en estimer la solidité. Elle arpente
ensuite chaque rayon, qu'elle secoue de ses huit pattes. Ça tient le
coup.
La plupart des araignées de la région construisent des
toiles en 75/12. Soixante-quinze tours de spirale de remplissage pour douze
rayons. Elle, elle préfère bâtir en 95/10, une fine
dentelle.
C'est peut-être plus voyant, mais c'est plus solide. Et comme
elle utilise de la soie sèche, il ne faut pas lésiner sur la
quantité de fil. Sinon les insectes ne passeraient qu'en
visiteurs...
Cependant, cette besogne de longue haleine l'a vidée de
son énergie. Elle doit manger de toute urgence. C'est un cercle vicieux.
Elle est affamée parce qu'elle a construit une toile, mais c'est cette
toile qui lui permettra de manger.
Ses vingt-quatre griffes posées sur
les poutres principales, elle attend, cachée sous une feuille. Sans
même recourir à l'un de ses huit yeux, elle sent l'espace et
perçoit dans ses pattes les moindres ondes de l'air ambiant grâce
à la toile, qui réagit avec la sensibilité d'une membrane
de microphone.
Cette minuscule vibration, c'est une abeille qui tourne en
huit à deux cents têtes de là pour indiquer un champ de
fleurs aux gens de sa ruche.
Ce léger frétillement, ce doit
être de la libellule. C'est délicieux, la libellule. Mais celle-ci
ne vole pas dans la bonne direction pour lui servir de déjeuner.
Gros
contact. Quelqu'un a sauté sur sa toile. C'est une araignée qui
aimerait s'attribuer le travail d'autrui. Voleuse! La première la chasse
vite, avant qu'une proie ne surgisse.
Justement, elle sent dans sa patte
arrière gauche l'arrivée d'une sorte de mouche en provenance de
l'est. Elle n'a pas l'air de voler très vite. Si elle ne change pas de
cap, il semble qu'elle doive tomber pile dans son piège.
Plaf!
Touche.
C'est une fourmi ailée...
L'araignée - qui n'a pas
de nom, car les êtres Solitaires n'ont nul besoin de reconnaître
ceux de leur espèce - attend calmement. Quand elle était plus
jeune, elle se laissait emporter par son enthousiasme et a perdu comme ça
pas mal de proies. Elle croyait que tout insecte pris dans sa toile était
condamné. Or, il ne l'est qu'à 50 pour cent lors du contact. Le
facteur temps est décisif.
Il faut patienter, et le gibier
affolé s'entrave de lui-même. Tel est le raffinement suprême
de la philosophie arachnéenne : Il n'y a pas de meilleure technique de
combat que celle qui consiste à attendre que ton adversaire se
détruise tout seul...
Au bout de quelques minutes, elle s'approche
pour mieux examiner sa prise. C'est une reine. Une reine rousse de l'empire de
l'Ouest. Bel-o-kan.
Elle a déjà entendu parler de cet empire
hypersophistiqué. Il paraît que ses millions d'habitants sont
devenus tellement « interdépendants » qu'ils ne savent plus se
nourrir seuls! Quel intérêt, et où est le
progrès?
Une de leurs reines... Elle tient entre ses griffes tout un
pan du futur de ces indécrottables envahisseurs. Elle n'aime pas les
fourmis. Elle a vu sa propre mère chassée par une horde de fourmis
tisseuses rouges...
Elle lorgne sa proie, qui n'en finit pas de se
débattre. Stupides insectes, ils ne comprendront donc jamais que leur
pire ennemi est leur propre affolement. Plus la fourmi ailée tente de
s'échapper, plus elle s'empêtre dans la soie... causant d'ailleurs
des dégâts qui contrarient l'araignée.
Chez 56e,
l'abattement succède à la colère. Elle ne peut pratiquement
plus bouger. Le corps déjà emmailloté dans la fine soie,
chaque mouvement ajoute une épaisseur à sa gangue. Elle n'en
revient pas d'échouer si bêtement après avoir
surmonté tant d'épreuves.
Dans un cocon blanc, elle est
née; dans un cocon blanc, elle va mourir.
L'araignée s'approche
encore, vérifiant au passage les filins endommagés. 56e peut ainsi
voir de près un superbe animal orange et noir, pourvu de huit yeux verts
placés en couronne au-dessus de sa tête. Elle en a
déjà mangé des comme ça. A chacun son tour de servir
de déjeuner... Et l'autre qui lui crache de la soie dessus!
On ne
ficelle jamais trop, se dit quant à elle l'araignée. Puis elle
exhibe deux inquiétants crochets à venin. Mais en
réalité, les arachnides ne tuent pas, pas tout de suite. Comme
elles prisent la viande palpitante, plutôt que d'achever leur proie, elles
l'assomment avec leur venin sédatif et ne la réveillent que pour
la grignoter un peu. Elles peuvent ainsi dévorer à volonté
de la viande bien fraîche, bien à l'abri sous son emballage de
soie. Une telle dégustation peut durer une semaine.
56e a entendu
parler de cet usage. Elle frémit. C'est pire que la mort. Etre
amputé progressivement de tous ses membres... À chaque
réveil on vous arrache quelque chose et on vous rendort. Vous diminuez un
peu plus à chaque fois, jusqu'à l'heure du
prélèvement ultime, celui qui vous arrache les organes vitaux et
vous offre enfin le sommeil libérateur.
Plutôt
s'autodétruire ! Fuyant l'horrible et trop proche vision des crochets,
elle se met en devoir de ralentir les battements de son cœur.
Juste
à ce moment, un éphémère heurte la toile, avec un
tel élan que le rebord des soies le ligote aussitôt, bien
serré... Il était né il y a à peine quelques
minutes, et il allait mourir de vieillesse dans quelques heures. Vie
éphémère, vie d'éphémère. Il devait
agir vite sans perdre le quart d'une seconde. Comment rempliriez-vous votre
existence si vous saviez que vous êtes né le matin pour mourir le
soir ?
A peine est-il sorti de ses deux ans de vie larvaire,
l'éphémère part à la recherche d'une femelle pour se
reproduire. Vaine recherche de l'immortalité à travers sa
progéniture. Sa journée unique, l'éphémère va
l'occuper à cette quête. Il ne pense alors ni à manger, ni
à se reposer, ni à faire le difficile.
Son principal
prédateur, c'est le Temps. Chaque seconde est pour lui un adversaire. Et,
à côté du Temps même, la terrible araignée
n'est qu'un facteur de retardement et non un ennemi à part
entière.
Il sent la vieillesse progresser à grands pas dans son
corps. Dans quelques heures, il sera sénile. Il est fichu. Il est
né pour rien. Quelle insupportable
défaite...
L'éphémère se débat. Le
problème avec les toiles d'araignées, c'est que si on remue on se
fait avoir, mais si on ne remue pas on ne s'en sort pas pour
autant...
L'araignée le rejoint et donne quelques tours de cordelette
supplémentaire. Voilà deux belles proies qui vont lui fournir
toutes les protéines nécessaires pour fabriquer une seconde toile
dès demain. Mais alors qu'elle s'apprête une fois de plus à
endormir sa victime, elle perçoit une vibration différente. Une
vibration... intelligente. Tip tip tiptiptip tip tip tiptip. C'est une femelle!
Elle avance sur un fil, qu'elle tapote afin d'émettre un signal :
Je
suis tienne, je ne viens pas voler ta nourriture.
Cette façon de
vibrer, le mâle n'a jamais rien senti d'aussi érotique. Tip tip
tiptiptip. Ah, il n'y tient plus, il court vers sa bien-aimée (une
jeunette de quatre mues, quand lui en compte déjà douze). Sa
taille est trois fois supérieure à la sienne, mais justement il
aime les grosses. Il lui désigne les deux proies dans lesquelles ils
puiseront tout à l'heure de nouvelles forces.
Puis ils se mettent en
situation de copuler. Chez l'araignée c'est assez compliqué. Le
mâle n'a pas de pénis mais une sorte de double canon
génital. Il se hâte de bâtir une cible, toile en
réduction qu'il arrose de ses gamètes. Y mouillant une de ses
pattes, il la fourre dans le réceptacle de la femelle. Il fait ça
plusieurs fois, surexcité. La jeune beauté a atteint pour sa part
un tel degré de pâmoison qu'elle ne peut soudain se retenir
d'attraper la tête du mâle et de la croquer.
Dès lors, ce
serait bête de ne pas le manger en entier, Eh bien, cela accompli, elle a
toujours faim. Elle se jette sur l'éphémère et lui rend la
vie encore plus courte. Elle se tourne à présent vers la reine
fourmi, qui, voyant revenue l'heure de la piqûre, panique et
gigote.
56e a décidément de la chance, car l'entrée d'un
nouveau personnage surgissant bruyamment du fond de l'horizon remet tout en
cause. C'est encore une de ces bestioles du Sud qui sont récemment
montées vers le nord. Une très grosse bestiole à vrai dire,
un hanneton unicorne ou coléoptère rhinocéros. Il percute
la toile en plein coeur, l'étire comme une glu... et la rompt. Le 95/ 10,
c'est solide pour autant qu'on n'exagère pas. Le beau napperon de soie
explose en mèches et lambeaux planeurs.
La femelle araignée a
déjà sauté en s'accrochant à son filin de rappel.
Libérée de son blanc carcan, la reine fourmi se traîne
discrètement par terre, incapable de redécoller.
Mais
l'araignée a la tête ailleurs. Elle escalade une branche pour y
construire une pouponnière de soie où elle pourra pondre. Lorsque
ses dizaines de petits auront éclos, leur plus grande hâte sera de
manger leur mère. On est comme ça chez les araignées, on ne
sait pas dire merci.
- Bilsheim!
Il éloigna vivement
l'écouteur, comme s'il se fût agi d'une bête qui pique. Il
s'agissait de sa chef... Solange Doumeng.
- Allô?
- Je vous avais
donné des ordres et vous n'avez encore rien fait. Qu'est-ce que vous
fabriquez? Vous attendez que toute la ville disparaisse dans cette cave ? je
vous connais Bilsheim, vous ne pensez qu'à vous reposer! Or je n'accepte
pas les feignasses! Et j'exige que vous résolviez cette affaire dans les
quarante-huit heures!
- Mais, madame...
- Il n'y a pas de « mais
médème »! Vos gaziers ont reçu mes consignes, vous
n'avez plus qu'à descendre avec eux demain matin, tout le matériel
sera sur place. Alors levez-vous un peu le cul, nom d'un chien!
Un stress
l'envahit. Ses mains tremblèrent. Il n'était pas un homme libre.
Pourquoi devait-il obéir? Pour échapper au chômage, pour ne
pas être exclu de la société. Ici et maintenant, sa seule
façon de concevoir sa liberté était de se
représenter en clochard, et il n'était pas encore prêt pour
ce genre d'épreuve. Son besoin d'ordre et de socialisation entra en
conflit avec son désir de ne pas subir la volonté des autres. Un
ulcère naquit sur le champ de bataille, c'est-à-dire dans son
estomac. Le respect de l'ordre gagna sur le goût de la liberté.
Alors il obtempéra.
La troupe de chasseresses se tient
dissimulée derrière un rocher, en train d'observer le
lézard. Celui-ci mesure bien soixante têtes de long (dix-huit
centimètres). Sa cuirasse rocailleuse d'un jaune verdâtre
semé de taches noires produit un effet de peur et de dégoût.
103683e a l'impression que ces taches sont les éclaboussures du sang de
toutes les victimes du saurien.
Comme prévu, l'animal est engourdi
par le froid. Il marche, mais au ralenti; on dirait qu'il hésite avant de
poser la patte quelque part.
Lorsque le soleil est sur le point
d'apparaître, une phéromone est lâchée.
Sus
à la Bête!
Le lézard voit fondre sur lui une armée
de petites choses noires agressives. Il se dresse lentement, ouvre une gueule
rose où danse une langue rapide qui fouette les fourmis les plus proches,
les englue et les engloutit dans sa gorge. Puis il fait un petit rot et
s'éloigne à la vitesse de l'éclair.
Diminuées
d'une trentaine des leurs, les chasseresses demeurent abasourdies, le souffle
coupé. Pour quelqu'un d'anesthésié par le froid, l'autre ne
manque pas de ressources!
103683e, qu'on ne peut soupçonner de
couardise, est l'une des premières à dire que s'attaquer à
un tel animal est un suicide. La place forte paraît imprenable. La peau du
lézard est une armure inattaquable à la mandibule ou à
l'acide. Et sa taille, sa vivacité, même à faible
température, lui donnent une supériorité difficilement
compensable.
Cependant, les fourmis ne renoncent pas. Telle une meute de
loups minuscules, elles s'élancent sur les traces du monstre. Elles
galopent sous les fougères en lançant des phéromones
menaçantes, aux odeurs de mort. Cela n'effraie pour l'instant que les
limaces, mais aide les fourmis à se sentir terribles et
invulnérables. Elles retrouvent le lézard quelques milliers de
têtes plus loin, collé à l'écorce d'un
épicéa, sans doute occupé à digérer son petit
déjeuner.
Il faut agir! Plus on attend, plus il gagne en
énergie ! S'il demeure rapide dans le froid, il deviendra surpuissant
lorsqu'il sera bien gavé de calories solaires. Agora d'antennes. Il faut
improviser une attaque. Une tactique est mise au point.
Des guerrières
se laissent tomber d'une branche sur la tête de l'animal. Elles tentent de
l'aveugler en mordillant ses paupières et commencent à lui forer
les naseaux. Mais ce premier commando échoue. Le lézard se brosse
la face d'une patte agacée et gobe les traînardes.
Une
deuxième vague d'assaillantes accourt déjà. Presque
à portée de langue, elles font un large et surprenant
détour... avant de fondre brutalement sur son moignon de queue. Comme dit
Mère : Chaque adversaire a son point faible. Trouve-le, et n'affronte que
cette faiblesse.
Elles rouvrent la cicatrice en la brûlant à
l'acide et s'engouffrent à l'intérieur du saurien, lui envahissent
les boyaux. Il roule sur le dos, pédale avec ses pattes
postérieures, se frappe le ventre avec les pattes de devant. Mille
ulcères le rongent.
Et c'est alors qu'un autre groupe prend enfin pied
dans les naseaux, aussitôt agrandis et creusés à coups de
jets bouillants.
Juste au-dessus, on s'attaque aux yeux. On fait
éclater ces billes molles, mais les cavités oculaires
s'avèrent des impasses; le trou du nerf optique est trop étroit
pour qu'on puisse l'emprunter et atteindre le cerveau. On rejoint donc les
équipes déjà enfoncées loin dans les
naseaux...
Le lézard se contorsionne, se plonge une patte dans la
gueule pour essayer d'écraser les fourmis qui lui percent la gorge. Trop
tard.
Dans un recoin des poumons, 4000e a retrouvé sa jeune
collègue 103683e. Il fait noir là-dedans, et elles n'y voient rien
car les asexuées n'ont pas d'ocelles infrarouges. Elles joignent le bout
de leurs antennes.
Allez, profitons de ce que nos sœurs sont
affairées pour partir dans la direction de la termitière de l'Est.
Elles croiront que nous avons été tuées au combat.
Elles
ressortent par où elles sont entrées, par le moignon caudal, qui
saigne maintenant abondamment. Demain le saurien sera découpé en
milliers de lambeaux comestibles. Certains seront recouverts de sable et
charriés à Zoubi-zoubi-kan ; d'autres parviendront même
à Bel-o-kan, et l'on inventera encore tout un récit épique
pour décrire cette chasse. La civilisation fourmi a besoin de se
conforter dans sa force. Vaincre les lézards est une chose qui la rassure
particulièrement.
METISSAGE: Il serait faux de penser que les
nids sont imperméables aux présences étrangères.
Certes, chaque insecte porte le drapeau odorant de sa cité, mais n'est
pas pour autant « xénophobe » au sens où on l'entend
chez les humains.
Par exemple, si l'on mélange dans un aquarium
rempli de terre une centaine de fourmis formica rufa avec une centaine de
fourmis lazius niger - chaque espèce comprenant une reine fertile -, on
s'aperçoit qu'après quelques escarmouches sans morts et de longues
discussions antennaires les deux espèces se mettent à construire
ensemble la fourmilière.
Certains couloirs sont adaptés
à la taille des rousses, d'autres à la taille des noires, mais ils
s'entrecroisent et se mêlent si bien que la preuve en est faite : il
n'existe pas une espèce dominante qui essayerait d'enfermer l'autre dans
un quartier réservé, un ghetto dans la
cité.
Edmond Wells
Encyclopédie du
savoir relafif et absolu.
Le chemin qui mène aux territoires
de l'Est n'est pas encore nettoyé. Les guerres contre les termites
empêchent tout processus de pacification de la région.
4 000e et
103 683e trottent sur une piste où ont eu lieu bien des escarmouches. De
superbes papillons venimeux tournent à l'aplomb de leurs antennes, et
cela ne va pas sans les inquiéter.
Plus loin, 103 683e sent quelque
chose qui grouille sous sa patte droite. Elle finit par identifier des acariens,
êtres minuscules caparaçonnés de pointes et d'antennes, de
poils et de crochets, qui migrent en troupeaux à la recherche de niches
bien poussiéreuses. 103 683e est amusée par cette vision. Dire
qu'il existe des êtres aussi petits que les acariens et d'autres aussi
gros que les fourmis sur la même planète!
4000e s'arrête
devant une fleur. Elle a soudain trop mal. Dans son vieux corps qui en a vu de
dures aujourd'hui, les jeunes larves d'ichneumon ont fini par se
réveiller. Sans doute déjeunent-elles, donnant gaiement de la
fourchette et du couteau dans les organes internes de la pauvre
fourmi.
103683e va pour la secourir chercher au fond de son jabot social
quelques molécules de miellat de lomechuse. Au terme de la bagarre dans
les souterrains de Bel-o-kan, elle en avait recueilli une quantité
infime, à titre d'analgésique. Elle l'avait manipulée avec
beaucoup de prudence et n'avait pas été contaminée par ce
délicieux poison.
Les douleurs de 4 000e se calment dès
l'ingestion de la liqueur. Pourtant, elle en réclame d'autre. 103 683e
veut la raisonner, mais 4 000e insiste, elle est prête à se battre
pour vider les entrailles de sa copine de la précieuse drogue. Alors
qu'elle veut bondir et la frapper, elle glisse dans une sorte de cratère
sablonneux. Un piège de fourmi-lion!
Ce dernier, ou plus exactement sa
larve, possède une tête en forme de pelle qui lui permet de creuser
ces fameux cratères. Il s'y enterre ensuite et n'a plus qu'à
attendre les visites.
4000e comprend, mais un peu tard, ce qui lui arrive.
Toute fourmi est en principe assez légère pour se tirer de ce
mauvais pas. Seulement, avant même qu'elle ait pu commencer son ascension,
deux longues mandibules bardées de pointes surgissent du fond de la
cuvette et l'aspergent de sable.
Au secours!
Elle en oublie la souffrance
causée par ses hôtes forcés et le manque né de son
contact avec la liqueur de lomechuse. Elle a peur, elle ne veut pas mourir comme
ça.
De toutes ses forces elle se débat. Mais le piège
fourmi-lion, comme la toile d'araignée, est justement conçu pour
fonctionner sur la panique de ses victimes. Plus 4000e gesticule pour remonter
le cratère, plus la pente s'effondre et l'entraîne vers le fond...
d'où le fourmi-lion continue de l'asperger de sable fin.
103 683e a
vite saisi qu'à se pencher pour tendre une patte secourable elle risque
fort de plonger elle aussi, Elle s'éloigne à la recherche d'une
herbe suffisamment longue et solide.
La vieille fourmi trouve le temps long,
elle pousse un cri odorant et pédale de plus belle dans le sable presque
liquide. Sa descente s'en trouve encore accélérée. Elle
n'est plus qu'à cinq têtes des cisailles. Vues de près,
celles-ci sont vraiment effrayantes. Chaque mandibule est crénelée
de centaines de petites dents acérées, elles-mêmes
espacées de longues piques courbes. Quant à
l'extrémité, elle forme un poinçon capable de perforer sans
trop de difficulté n'importe quelle carapace
myrmécéenne.
103 683e réapparaît enfin au bord de
la cuvette, d'où elle tend une pâquerette à sa compagne.
Vite! Celle-ci dresse les pattes pour agripper la tige. Mais le fourmilion
n'entend pas renoncer à sa proie. Il arrose de sable,
frénétiquement, les deux fourmis. Elles n'y voient et n'entendent
plus rien. Le fourmi-lion jette maintenant des cailloux qui rebondissent sur la
chitine avec des bruits sinistres. 4 000e à moitié ensevelie,
continue de glisser.
103 683e s'arc-boute, la tige serrée entre ses
mandibules. Elle attend vainement une secousse. Juste au moment où elle
va renoncer, une patte jaillit du sable... Sauvée ! 4000e saute enfin
hors du trou de la mort.
En bas, les pinces avides claquent de rage et de
déception. Le fourmi-lion a besoin de protéines pour se
métamorphoser en adulte. Combien de temps lui faudra-t-il attendre avant
qu'une autre proie glisse jusqu'à lui ?
4 000e et 103 683e se lavent
et se livrent à de nombreuses trophallaxies. Cette fois-ci, le miellat de
lomechuse n'est pas au menu.
- Bonjour Bilsheim!
Elle lui tendit une
main molle.
- Oui, je sais, vous êtes surpris de me voir ici. Mais
puisque cette affaire traîne en longueur et en lourdeur, que le
préfet s'intéresse personnellement à sa bonne conclusion et
que bientôt ce sera le ministre, j'ai décidé de mettre la
main à la pâte... Allons, ne faites pas cette tête, je vous
taquine Bilsheim. Où est passé votre sens de l'humour?
Le
vieux flic ne savait quoi répondre. Et cela durait depuis quinze ans.
Avec elle, les « évidemment » n'avaient jamais pris. Il voulut
la fixer, mais son regard était caché sous une longue
mèche. Rousse, une teinture. C'était la mode. Au service, on
disait qu'elle essayait de faire croire qu'elle était rousse pour
légitimer l'odeur forte émanant d'elle...
Solange Doumeng. Elle
s'aigrissait sérieusement depuis sa ménopause. En principe, elle
aurait dû prendre des hormones féminines pour compenser, mais elle
avait trop peur de grossir, les hormones ça retient l'eau, c'est bien
connu, alors elle serrait les dents en faisant supporter à son entourage
les difficultés que lui posait cette métamorphose en vieille.
-
Pourquoi êtes-vous venue? Vous voulez descendre là-dessous? demanda
le policier.
- Vous rigolez, mon vieux! Non, vous, vous descendez. Moi, je
reste ici, j'ai tout prévu, ma Thermos de thé et mon
talkie-walkie.
- Et s'il m'arrive un pépin?
- Seriez-vous
trouillard, pour envisager tout de suite le pire ? Nous sommes reliés par
radio, je vous l'ai dit. Dès que vous percevez le moindre danger, vous me
le signalez et je prendrai les mesures nécessaires. En plus, on vous a
drôlement soigné, mon vieux, vous allez descendre avec du
matériel dernier cri pour missions délicates. Regardez : vous
aurez une corde d'alpiniste, des fusils. Sans parler de ces six
gaillards.
Elle désigna les gendarmes au garde-à-vous. Bilsheim
grommela :
- Galin y était allé avec huit pompiers, ça
ne l'a pas beaucoup aidé...
- Mais ils n'avaient ni armes ni liaison
radio! Allons, ne faites pas votre mauvaise tête, Bilsheim.
Il ne
voulait pas lutter. Les jeux de pouvoir et d'intimidation l'exaspéraient.
Lutter contre la Solange, c'était se transformer en Doumeng. Elle
était là comme les mauvaises herbes dans le jardin. Il fallait
essayer de pousser sans être contaminé.
Bilsheim, commissaire
désabusé, enfila une tenue de spéléologie, noua la
corde d'alpiniste autour de sa taille et s'accrocha le talkie-walkie en
bandoulière.
- Si jamais je ne remontais pas, je veux qu'on donne tous
mes biens aux orphelins de la police.
- Trêve de conneries, mon bon
Bilsheim. Vous remonterez et nous irons tous au restaurant fêter
ça.
- Si jamais je ne remontais pas, je voudrais vous dire quelque
chose...
Elle fronça les sourcils.
- Allons, cessez vos
enfantillages, Bilsheim!
- Je voudrais vous dire... On paie tous un jour pour
nos mauvaises actions.
- Et le voilà mystique, maintenant! Non,
Bilsheim, vous vous trompez, on ne paie pas pour nos mauvaises actions! Il y a
peut-être un « bon Dieu », comme vous dites, mais alors il se
fout bien de nous! Et si vous n'avez pas profité vivant de cette
existence, vous n'en profiterez pas davantage mort!
Elle ricana
brièvement, puis s'approcha de son subordonné, à le
toucher. Celui-ci bloqua sa respiration. Des mauvaises odeurs, il en boufferait
assez dans cette cave...
- Mais vous n'allez pas mourir si vite. Vous devez
résoudre cette affaire. Votre mort ne servirait à rien.
La
contrariété transformait le commissaire en enfant, il
n'était plus qu'un gamin auquel on a dérobé un râteau
et qui, sachant qu'il ne le récupérera jamais, tente quelques
faibles insultes.
- Pardi, ma mort serait l'échec de votre
enquête "personnelle". On verra les résultats quand vous «
mettrez la main à la pâte », comme vous dites.
Elle vint
encore plus près, comme si elle allait l'embrasser sur la bouche. Au lieu
de quoi elle postillonna posément :
- Vous ne m'aimez pas, hein,
Bilsheim? Personne ne m'aime et je m'en fous, d'ailleurs je ne vous aime pas non
plus. Et je n'ai nul besoin d'être aimée. Tout ce que je veux c'est
être crainte. Cependant, il faut que vous sachiez une chose : si vous
crevez là-dessous ça ne me contrariera même pas, j'enverrai
une troisième équipe. Si vous voulez vraiment me faire du tort,
revenez vainqueur et vivant, je serai alors votre obligée.
Il ne
répondit rien. Il lorgnait les racines blanches de la chevelure
coiffée mode, ça l'apaisait.
- On est prêts! dit l'un des
gendarmes en levant son fusil.
Tous s'étaient encordés.
-
OK, allons-y.
Ils firent un signe aux trois policiers qui garderaient le
contact avec eux en surface, puis s'engouffrèrent dans la
cave.
Solange Doumeng s'assit à un bureau où elle avait
installé son émetteur récepteur.
- Bonne chance, revenez
vite!
3
TROIS ODYSEES
ENFIN, 56e a trouvé le lieu idéal pour construire sa
cité. C'est une colline ronde. Elle l'escalade. De là-haut, elle
aperçoit les cités les plus à l'est : Zoubi-zoubi-kan et
Gloubi-diu-kan. Normalement, la jonction avec le reste de la
Fédération ne devrait pas poser trop de problèmes.
Elle
examine le secteur, la terre est un peu dure et présente une couleur
grise. La nouvelle reine cherche un endroit où le sol soit plus souple,
mais partout ça résiste. Alors qu'elle enfonce franchement la
mandibule, dans le but de creuser sa première loge nuptiale, il se
produit une étrange secousse. Comme un tremblement de terre, mais bien
trop localisé pour en être vraiment un. Elle pique à nouveau
le sol. Ça recommence, en pire; la colline se soulève et glisse
vers la gauche...
De mémoire de fourmi, on a vu beaucoup de choses
extraordinaires, mais une colline vivante, jamais! Celle-ci avance maintenant
à bonne vitesse, fendant les hautes herbes, écrasant les
broussailles.
56 e n'est pas encore revenue de sa surprise qu'elle voit
approcher une seconde colline. Quel est ce sortilège ? Sans avoir le
temps de redescendre, elle est entraînée dans un rodéo; en
fait, une parade amoureuse de collines. Lesquelles, à présent, se
tripotent sans vergogne... Pour comble, la colline de 56e est femelle. Et
l'autre est en train de lui grimper lentement dessus, Une tête de pierre
émerge peu à peu, une épouvantable gargouille qui ouvre la
bouche.
C'en est trop! La jeune reine renonce à fonder sa cité
dans le coin. Roulant au bas du promontoire, elle réalise à quel
péril elle a échappé. Les collines ont non seulement des
têtes, mais aussi quatre pattes griffues et des petites queues
triangulaires.
C'est la première fois que 56e voit des
tortues.
TEMPS DES COMPLOTEURS : Le système d'organisation le
plus répandu parmi les humains est le suivant : une hiérarchie
complexe d' « administratifs », hommes et femmes de pouvoir, encadre
ou plutôt gère le groupe plus restreint des « créatifs
», dont les « commerciaux », sous couleur de distribution,
s'approprient ensuite le travail... Administratifs, créatifs,
commerciaux. Voilà les trois castes qui correspondent de nos jours aux
ouvrières, soldates et sexués chez les fourmis.
La lutte
entre Staline et Trotski, deux chefs russes du début du XXe
siècle, illustre à merveille le passage d'un système
avantageant les créatifs à un système privilégiant
les administratifs. Trotski, le mathématicien, l'inventeur de
l'armée Rouge est en effet évincé par Staline, l'homme des
complots. Une page est tournée.
On progresse mieux, et plus
vite, dans les strates de la société si l'on sait séduire,
réunir des tueurs, désinformer, que si l'on est capable de
produire des concepts ou des objets nouveaux.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
4000e et 103 683e ont repris la piste odorante qui
mène à la termitière de l'Est. Elles y croisent des
scarabées occupés à pousser des sphères d'humus, des
exploratrices fourmis d'une espèce si petite qu'on a peine à les
distinguer, d'autres qui sont tellement grandes que les deux soldates arrivent
à peine à être vues...
C'est qu'il existe plus de douze
mille espèces de fourmis et chacune a sa morphologie propre. Les plus
petites ne font que quelques centaines de microns, les plus grandes peuvent
atteindre sept centimètres. Les rousses se classent dans la
moyenne.
4000e semble enfin se repérer. Il faut encore traverser cette
plaque de mousse verte, escalader ce buisson d'acacia, passer sous les
jonquilles, et normalement c'est derrière le tronc de cet arbre
mort.
Et en effet, une fois traversée la souche, elles voient
apparaître, à travers salicornes et argousiers, le fleuve de l'Est
et le port de Sateï.
- Allô, allô, Bilsheim, me
recevez-vous ?
- Cinq sur cinq.
- Tout va bien ?
- Pas de
problème.
- La longueur de corde déroulée indique que
vous avez parcouru 480 mètres.
- Parfait.
- Avez-vous vu quelque
chose ?
- Rien à signaler. Juste quelques inscriptions gravées
dans la pierre.
- Quel genre d'inscriptions ?
- Des formules
ésotériques. Vous voulez que je vous en lise une?
- Non, je
vous crois sur parole...
Le ventre de la 56e femelle est en pleine
ébullition. À l'intérieur, ça tire, ça
pousse, ça gesticule. Tous les habitants de sa future cité
s'impatientent.
Alors elle ne fait pas la difficile, elle choisit une cuvette
de terre ocre et noire et décide d'y fonder sa ville.
Le lieu n'est
pas trop mal situé. Il n'y a pas d'odeurs de naines, de termites ou de
guêpes aux alentours. Il y a même quelques phéromones pistes
qui indiquent que les Belokaniennes se sont déjà aventurées
par ici.
Elle goûte la terre. Le sol est riche en
oligo-éléments, l'humidité est suffisante mais point
excessive. Il y a même un petit arbuste en surplomb.
Elle nettoie une
surface circulaire de trois cents têtes de diamètre qui
représente la forme optimale de sa cité.
À bout de
forces, elle déglutit pour faire remonter la nourriture de son jabot
social, mais celui-ci est vide depuis déjà longtemps. Elle n'a
plus de réserves d'énergie. Alors elle arrache ses ailes d'un coup
sec et mange goulûment leurs racines musclées.
Avec cet apport
de calories, elle devrait encore tenir quelques jours.
Puis elle s'enterre
jusqu'au ras des antennes. Il faut que personne ne puisse la repérer
pendant cette période où elle représente une proie
inoffensive.
Elle attend. La ville cachée dans son corps se
réveille doucement. Et comment l'appellera-t-elle ?
Il lui faut
d'abord trouver un nom de reine. Chez les fourmis, avoir un nom c'est exister en
tant qu'entité autonome. Les ouvrières, les soldates, les
sexués vierges ne sont désignés que par le chiffre
correspondant à leur naissance. Les femelles fertilisées, par
contre, peuvent prendre un nom.
Hum! elle est partie pourchassée par
les guerrières au parfum de roche, alors elle n'a qu'à s'appeler
« la reine poursuivie ». Ou plutôt, non, elle était
poursuivie parce qu'elle avait essayé de résoudre l'énigme
de l'arme secrète. Il ne faut pas qu'elle oublie. Alors elle est «
la reine issue du mystère ».
Et elle décide de nommer sa
cité « ville de la reine issue du mystère ». Ce qui, en
langage odorant fourmi, se hume ainsi :
CHLI-POU-KAN
Deux heures plus
tard, nouvel appel.
- Ça va, Bilsheim?
- Nous sommes devant une
porte. Une porte banale. Il y a une grande inscription dessus. Avec des
caractères anciens.
- Ça raconte quoi ?
- Vous voulez que je
vous la lise, cette fois?
- Oui.
Le commissaire orienta sa torche et se
mit à lire, d'une voix lente et solennelle, due au fait qu'il
déchiffrait le texte au fur et à mesure :
L'âme au
moment de la mort éprouve la même impression que ceux qui sont
initiés aux grands Mystères.
Ce sont tout d'abord des
courses au hasard de pénibles détours, des voyages
inquiétants et sans terme à travers les
ténèbres.
Puis, avant la fin, la frayeur est à
son comble. Le frisson, le tremblement, la sueur froide, l'épouvante
dominent.
Cette phase est suivie presque immédiatement d'une
remontée vers la lumière, d'une illumination
brusque.
Une lueur merveilleuse s'offre aux yeux, on traverse des
lieux purs et des prairies où retentissent les voix et les
danses.
Des paroles sacrées inspirent le respect religieux.
L'homme parfait et initié devient libre, et il célèbre les
Mystères.
Un gendarme frissonna.
- Et qu'y a-t-il
derrière cette porte ? demande le talkie-walkie.
- C'est bon, je
l'ouvre... Suivez-moi les gars.
Long silence.
- Allô Bilsheim!
Allô Bilsheim! Répondez, nom de nom, que voyez-vous?
On entendit
un coup de feu. Puis à nouveau le silence,
- Allô, Bilsheim,
répondez mon vieux!
- Ici Bilsheim.
- Alors parlez,
qu'arrive-t-il?
- Des rats. Des milliers de rats. Ils nous sont tombés
dessus, mais nous sommes arrivés à les faire fuir.
-
C'était ça le coup de fusil?
- Oui. Maintenant ils restent
planqués.
- Décrivez ce que vous voyez!
- C'est tout rouge
ici. Il y a des traces de roches ferreuses sur les parois et du... du sang par
terre! On continue...
- Gardez le contact radio! Pourquoi le coupez-vous
?
- Je préfère opérer à ma manière
plutôt que selon vos conseils éloignés, si vous le permettez
madame.
- Mais Bilsheim...
Clic. Il avait coupé la
communication.
Sateï n'est pas à proprement parler un port,
ce n'est pas non plus un poste avancé. Mais c'est à coup sûr
le lieu privilégié des expéditions belokaniennes qui
traversent le fleuve.
Jadis, lorsque les premières fourmis de la
dynastie des Ni se trouvèrent devant ce bras d'eau, elles comprirent
qu'il ne serait pas simple de le franchir. Seulement, la fourmi ne renonce
jamais. Elle se cognera, s'il le faut, quinze mille fois et de quinze mille
façons différentes la tête contre l'obstacle, jusqu'à
ce qu'elle meure ou que l'obstacle cède.
Une telle manière de
procéder semble illogique. Elle a certes coûté beaucoup de
vies et de temps à la civilisation myrmécéenne, mais elle
s'est avérée payante. A la fin, au prix d'efforts
démesurés, les fourmis sont toujours parvenues à surmonter
les difficultés.
À Sateï, les exploratrices avaient
commencé par tenter la traversée à pattes. La peau de l'eau
était assez résistante pour supporter leur poids, mais n'offrait
malheureusement pas de prise pour les griffes. Les fourmis évoluaient sur
le bord du fleuve comme sur une patinoire. Deux pas en avant, trois pas sur le
côté et slurp! elles se faisaient manger par les
grenouilles.
Après une centaine de tentatives infructueuses et
quelques milliers d'exploratrices sacrifiées, les fourmis
cherchèrent autre chose. Des ouvrières formèrent une
chaîne en se tenant par les pattes et par les antennes jusqu'à
atteindre l'autre rive. Cette expérience aurait pu réussir si le
fleuve n'avait pas été aussi large et tourmenté par des
remous. Deux cent quarante mille morts. Mais les fourmis ne renonçaient
pas. Sous l'instigation de leur reine de l'époque, Biu-pa-ni, elles
essayèrent de bâtir un pont de feuilles, puis un pont de
brindilles, puis un pont de cadavres de hannetons, puis un pont de cailloux...
Ces quatre expériences coûtèrent la vie à près
de six cent soixante-dix mille ouvrières. Biu-pa-ni avait
déjà tué plus de ses sujets pour édifier son pont
utopique que toutes les batailles territoriales livrées sous son
règne!
Elle n'abandonna pas pour autant. Il fallait franchir les
territoires de l'Est. Après les ponts, elle eut l'idée de
contourner le fleuve en remontant sa source par le nord. Aucune de ces
expéditions ne revint jamais. 8 000 morts. Puis elle se dit que les
fourmis devaient apprendre à nager. 15 000 morts. Puis elle se dit que
les fourmis devaient tenter d'apprivoiser les grenouilles. 68 000 morts.
Utiliser les feuilles pour planer en se lançant du grand arbre? 52 morts.
Marcher sous l'eau en empesant les pattes avec du miel durci? 27 morts. La
légende prétend que lorsqu'on lui annonça qu'il n'y avait
plus qu'une dizaine d'ouvrières indemnes dans la cité et qu'on
devait donc renoncer momentanément à ce projet, elle émit
la sentence: Dommage, j'avais encore plein d'idées...
Les fourmis de
la Fédération finirent pourtant par trouver une solution
satisfaisante. Trois cent mille ans plus tard, la reine Lifoug-ryuni proposa
à ses filles de creuser un tunnel sous le fleuve. C'était
tellement simple que personne n'y avait pensé plus tôt.
Et c'est
ainsi qu'à partir de Sateï on pouvait circuler sous le fleuve sans
la moindre gêne.
103683e et 4000e évoluent depuis plusieurs
degrés dans ce fameux tunnel. L'endroit est humide, mais il n'y a pas
encore de voie d'eau. La cité termite est bâtie sur l'autre rive.
Les termites utilisent d'ailleurs ce même souterrain pour leurs incursions
en territoire fédéré. Jusqu'ici a régné une
entente tacite. On ne combat pas dans le souterrain, et tout le monde passe
librement, termite ou fourmi. Mais il est clair que dès que l'une des
deux parties se prétendra dominante, l'autre essaiera de boucher ou
d'inonder le passage.
Elles marchent sans fin dans la longue galerie. Seul
problème : la masse liquide qui les surplombe est glacée, et le
sous-sol l'est encore plus. Le froid les engourdit. Chaque pas devient plus
difficile. Si elles s'endormaient là-dessous, ce serait l'hibernation
à jamais. Elles le savent. Elles rampent pour atteindre la sortie. Elles
vont puiser dans leur jabot social les dernières réserves de
protéines et de sucres. Leurs muscles sont ankylosés. Enfin la
sortie... Débouchant à l'air libre, 103 683e et 4000e sont
tellement refroidies qu'elles s'assoupissent au beau milieu du
chemin.
D'avancer comme ça, à la queue leu leu dans ce
boyau obscur, lui mettait du jeu dans les idées. Il n'y avait rien
à penser ici, juste à aller jusqu'au bout. En espérant
qu'il y ait un bout...
Derrière, ça ne discutait plus. Bilsheim
entendait les respirations rauques des six gendarmes et se disait qu'il
était vraiment victime d'une injustice.
Il aurait dû être
commissaire principal, normalement, et toucher une vraie paye. Il faisait bien
son travail, ses heures de présence dépassaient la norme, il avait
résolu déjà une bonne dizaine d'affaires. Seulement il y
avait toujours la Doumeng qui bloquait son avancement.
Cette situation lui
devint brusquement insupportable.
- Et merde!
Tous
s'arrêtèrent.
- Ca va, commissaire?
- Oui, oui, ça va,
continuez!
Le comble de la honte : voilà qu'il parlait tout seul. Il
se mordit les lèvres, s'adjurant de se tenir un peu mieux. il ne lui
fallut pourtant pas cinq minutes pour être à nouveau plongé
dans ses soucis.
Il n'avait rien contre les femmes, mais il avait quelque
chose contre les incompétents. « La vieille garce sait à
peine lire et écrire, elle n'a jamais mené une seule enquête
et la voici promue à la tête de tout le service, cent quatre-vingts
policiers! Et elle touche quatre fois mon salaire! Engagez-vous dans la police,
qu'ils disent! Elle, elle a été désignée par son
prédécesseur, à coup sûr une affaire de coucherie. Et
en plus, elle ne fout pas la paix, une vraie mouche du coche. Elle monte les
gens les uns contre les autres, elle sabote son propre service en jouant partout
les indispensables... »
Au fil de sa rumination, Bilsheim se souvint
d'un documentaire sur les crapauds. Ceux-ci, en période d'amour, sont
tellement excités qu'ils sautent sur tout ce qui bouge : femelles, mais
aussi mâles, et même pierres. Ils pressent le ventre de leur
vis-à-vis pour en faire sortir les œufs qu'ils vont fertiliser. Ceux
qui pressent les femelles voient leurs efforts récompensés. Ceux
qui pressent les ventres de mâles n'obtiennent rien et changent de
partenaire. Ceux qui pressent les pierres se font mal aux bras et
abandonnent.
Mais il existe un cas à part : ceux qui pressent les
mottes de terre. La motte de terre est aussi molle qu'un ventre de femelle
crapaud. Alors ils n'arrêtent pas de presser. Ils peuvent rester des jours
et des jours à reproduire ce comportement stérile. Et ils croient
qu'ils font ce qu'il y a de mieux à faire...
Le commissaire
sourit. Peut-être suffirait-il d'expliquer à cette brave Solange
que d'autres comportements étaient possibles, et bien plus efficaces que
celui consistant à tout bloquer et à stresser ses subalternes.
Mais il n'y croyait guère. Il se dit qu'après tout c'était
plutôt lui qui n'était pas à sa place dans ce fichu
service.
Les autres, derrière, étaient eux aussi plongés
dans de sombres pensées. Cette descente silencieuse leur portait à
tous sur les nerfs. Déjà cinq heures qu'ils marchaient sans la
moindre pause. La plupart pensaient à la prime qu'ils devaient exiger
après cette aventure; d'autres songeaient à leur femme, à
leurs enfants, à leur bagnole ou à un pack de
bière...
RIEN : Qu'y a-t-il de plus jouissif que de
s'arrêter de penser? Cesser enfin ce flot débordant d'idées
plus ou moins utiles ou plus ou moins importantes. S'arrêter de penser!
Comme si on était mort tout en pouvant redevenir vivant. Être le
vide.
Retourner aux origines suprêmes. N'être même
plus quelqu'un qui ne pense à rien. Etre rien. Voilà une noble
ambition.
Edmond Wells
Encyclopédie du
savoir relatif et absolu.
Demeurés toute la nuit sur la berge
limoneuse, inertes, les corps des deux soldates sont ranimés par les
premiers rayons du soleil.
Une à une, les facettes des yeux de 103
683e, se réactivent, illuminant son cerveau du nouveau décor qui
lui fait face. Décor entièrement composé d'un œil
énorme posé en suspension au-dessus d'elle, fixe et
attentif.
La jeune asexuée pousse une phéromone cri
d'épouvante qui lui brûle les antennes. L'œil prend peur lui
aussi, il recule précipitamment, et avec lui recule la longue corne qui
le portait. Tous deux se cachent sous une espèce de caillou rond. Un
escargot!
Il y en a d'autres autour d'eux. Cinq en tout, qui se camouflent
sous leurs coquilles. Les deux fourmis en approchent une et en font le tour.
Elles essaient bien de mordre, mais cela n'offre aucune prise. Ce nid ambulant
est une forteresse imprenable.
Une sentence de Mère lui revint
à l'esprit : La sécurité est mon pire ennemi, elle endort
mes réflexes et mes initiatives.
103683 se dit que ces bestiasses
planquées derrière leur coquille ont toujours vécu dans la
facilité, broutant des herbes immobiles. Elles n'ont jamais eu à
se battre, à séduire, à chasser, à fuir. Elles n'ont
jamais eu à affronter la vie. Elles n'ont donc jamais
évolué.
Le caprice la saisit de les forcer à quitter
leur coquille, leur prouver qu'ils ne sont pas invulnérables. Justement,
deux des cinq escargots présents estiment que le danger est passé.
Ils laissent alors vagabonder leur corps hors de son abri afin d'épancher
leur tension nerveuse.
Se rejoignant, ils se collent ventre contre ventre.
Bave contre bave, les voilà soudés en un baiser gluant qui
parcourt tout leur corps. Leurs sexes se frôlent.
Entre eux il se passe
des choses.
C'est très lent.
L'escargot de droite a plongé
son pénis formé d'une pointe calcaire dans le vagin rempli
d'œufs de l'escargot de gauche. Mais ce dernier n'a pas encore atteint la
pâmoison qu'il dévoile à son tour un pénis en
érection et l'enfonce dans son partenaire.
Tous deux ressentent le
plaisir de pénétrer et d'être pénétré
simultanément. Équipés d'un vagin surmonté d'un
pénis, ils peuvent connaître parallèlement les sensations
des deux sexes.
L'escargot de droite ressent le premier orgasme masculin. Il
se tortille différemment et se tend, le corps parcouru
d'électricité. Les quatre cornes oculaires des hermaphrodites se
nouent. La bave se transforme en mousse, puis en bulles. C'est une danse
très collée, et d'une sensualité exacerbée par la
lenteur des gestes.
L'escargot de gauche dresse ses cornes. Il ressent
à son tour un orgasme masculin. Mais à peine a-t-il fini
d'éjaculer que son corps lui procure une deuxième vague de
volupté, vaginale cette fois. L'escargot de droite connaît à
son tour la jouissance féminine.
Leurs cornes retombent alors, leurs
flèches d'amour se rétractent, leurs vagins se referment...
Après cet acte complet, les amants se transforment en aimants de
polarité identique. Il y a répulsion. Phénomène
vieux comme le monde. Les deux machines à recevoir et à donner du
plaisir s'éloignent lentement, leurs œufs fertilisés par les
spermatozoïdes du partenaire.
Tandis que 103 683e demeure
hébétée, encore sous le coup de la beauté du
spectacle, 4000e s'élance à l'assaut d'un des escargots. Elle veut
profiter de la fatigue post amoureuse pour éventrer la plus grosse des
deux bêtes. Mais trop tard, ils sont à nouveau calfeutrés
dans leur coquille.
La vieille exploratrice ne renonce pas, elle sait qu'ils
vont finir par ressortir. Elle fait longtemps le siège. Finalement un
œil timide puis toute une corne se faufilent hors de la coquille. Le
gastéropode sort voir comment va le monde autour de sa petite
vie.
Lorsque la deuxième corne apparaît, 4000e s'élance
et mord l'œil de toute la force de ses mandibules. Elle veut le sectionner.
Mais le mollusque se recroqueville, happant du même coup l'exploratrice
dans les volutes de sa coquille.
Floup
Comment la sauver? 103 683e
réfléchit, déjà une idée jaillit dans l'un de
ses trois cerveaux. Elle saisit un caillou avec ses mandibules et se met
à frapper de toutes ses forces contre la coquille. Elle a certes
inventé le marteau, mais la coquille d'escargot ce n'est pas du balsa.
Les toc-toc ne servent qu'à produire de la musique. Il faut trouver
.autre chose.
C'est un jour faste, car la fourmi découvre à
présent le levier. Elle saisit une solide brindille, un gravillon lui
sert d'axe, elle pèse ensuite de tout son poids pour renverser le lourd
animal. Elle doit s'y reprendre à plusieurs fois. Enfin, la coquille
tangue d'avant en arrière, puis bascule. L'orifice d'entrée est
dirigé vers le haut. Elle a réussi!
103683e gravit les
torsades, se penche au-dessus du puits formé par la coquille creuse, se
laisse tomber à la rencontre du mollusque. Après une longue
glissade, sa chute est amortie par une matière brune
gélatineuse.
Ecœurée par toute cette bave grasse dans
laquelle elle patauge, elle se met à déchirer les tissus mous.
Elle ne peut utiliser l'acide, elle risquerait de s'y fondre
elle-même.
De nouveaux liquides se mêlent bientôt à
la bave : le sang transparent de l'escargot. L'animal affolé se
détend en un spasme qui projette les deux fourmis hors de sa
coquille.
Indemnes, elles se caressent longuement les antennes.
L'escargot
agonisant voudrait fuir, mais il perd ses viscères en route. Les deux
fourmis le rattrapent et l'achèvent facilement. Effrayés, les
quatre autres gastéropodes, qui ont sorti leurs cornes-yeux pour suivre
la scène, se rencognent tout au fond de leur coquille et n'en bougeront
plus de la journée.
103 683e et 4000e se bourrent d'escargot, ce
matin-là. Elles le découpent en tranches et le consomment sous
forme de steak tiède baignant dans sa bave. Elles trouvent même la
poche vaginale remplie d'œufs. Du caviar d'escargot! L'un des mets favoris
des fourmis rousses, une source précieuse de vitamines, de graisses, de
sucres et de protéines...
Leur jabot social plein à ras bord,
gavées d'énergie solaire, elles reprennent d'un bon pas la route
vers le sud-est.
ANALYSE DES PHÉROMONES :
(Trente-quatrième expérience). Je suis arrivé à
identifier quelques-unes des molécules de communication des fourmis en
utilisant un spectromètre de masse et un chromatographe. J'ai pu ainsi me
livrer à une analyse chimique d'une communication entre un mâle et
une ouvrière, interceptée à 10 heures du soir. Le
mâle a découvert un morceau de mie de pain. Voilà ce qu'il a
émis
- Méthyl-6
- Méthyl-4 hexanone-3
(2 émissions) - Cétone
- Octanone-3 Puis à
nouveau - Cétone
- Octanone-3 (2
émissions)
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
En chemin, elles rencontrent d'autres escargots. Tous se
cachent comme s'ils s'étaient donné le mot : « Ces fourmis
sont dangereuses. » Il y en a pourtant un qui ne se cache pas. Il montre
même tout de sa personne.
Les deux fourmis s'approchent,
intriguées. L'animal a été complètement
écrasé par une masse. Sa coquille est en miettes. Son corps a
éclaté et s'est répandu sur une large surface.
103683e
pense aussitôt à l'arme secrète des termites. elles doivent
être proches de la cité ennemie. Elle examine de plus près
le cadavre. Le choc a été large, sec, hyperpuissant. Pas
étonnant qu'avec une telle arme ils soient parvenus à
éventrer le poste de La-chola-kan!
103683e est décidée.
Il faut pénétrer dans la cité termite et comprendre, ou
encore mieux, voler leur arme. Sinon toute la Fédération risque
d'être pulvérisée!
Mais tout d'un coup un vent fort se
lève. Leurs griffes n'ont pas le temps de s'agripper à la terre.
La tempête les aspire vers le ciel. 103 683e et 4000e n'ont pas d'ailes...
Elles n'en volent pas moins.
Quelques heures plus tard, alors que
l'équipe de surface est passablement assoupie, le talkie-walkie
grésille à nouveau.
- Allô, madame Doumeng ? Ça y
est, nous sommes arrivés en bas.
- Alors? Que voyez-vous ?
- C'est
une impasse. Il y a un mur en béton et en acier qui a été
construit très récemment. On dirait que tout s'arrête
là... Il y a encore une inscription.
- Lisez!
- Comment faire
quatre triangles équilatéraux avec six allumettes ?
- C'est
tout ?
- Non, il y a des touches avec des lettres, sûrement pour
composer la réponse.
- Il n'y a aucun couloir sur les
côtés ?
- Rien.
- Vous ne voyez pas non plus les cadavres des
autres ?
- Non, rien... hum... mais il y a des traces de pas. Comme si des
tas de chaussures avaient piétiné juste devant ce mur.
-
Qu'est-ce qu'on fait ? susurra un gendarme, 91, remonte ?
Bilsheim examina
attentivement l'obstacle. Tous ces symboles, toutes ces plaques d'acier et de
béton, ça cachait un mécanisme. Et puis les autres, ils se
seraient envolés où ?
Dans son dos les gendarmes s'asseyaient
sur les marches. Lui se concentra sur les touches. Il devait falloir manipuler
dans un ordre précis toutes ces lettres. Jonathan Wells était dans
la serrurerie, il avait dû reproduire les systèmes de
sécurité des portes d'immeubles. Il fallait trouver le mot
code.
Il se retourna vers ses hommes.
- Vous avez des allumettes, les gars
?
Le talkie-walkie s'impatienta.
- Allô commissaire Bilsheim, que
faites-vous ?
- Si vous voulez vraiment nous aider : essayez de faire quatre
triangles avec six allumettes. Dès que vous trouvez la solution vous me
rappelez.
- Vous vous foutez de moi, Bilsheim?
La tempête finit
par s'apaiser. En quelques secondes, le vent ralentit sa danse ; feuilles,
poussières, insectes sont à nouveau soumis aux lois de la
gravité et retombent au hasard de leur poids respectif.
103683e et
4000e ont été plaquées au sol à quelques dizaines de
têtes l'une de l'autre. Elles se retrouvent, sans une blessure, et
examinent les lieux : une région caillouteuse qui ne ressemble en rien au
paysage qu'elles ont quitté. Pas un seul arbre, ici, juste quelques
herbes sauvages dispersées au hasard des vents. Elles ne savent pas
où elles sont...
Alors qu'elles rassemblent tant bien que mal leurs
forces pour quitter cet endroit sinistre, le ciel décide de manifester
à nouveau sa puissance. Les nuages s'alourdissent, virent au noir. Une
explosion de foudre ouvre les airs et libère toute la tension
électrique qui s'y était accumulée.
Tous les animaux ont
compris ce message de la nature. Les grenouilles plongent, les mouches se
cachent sous les cailloux, les oiseaux volent bas.
La pluie se met à
tomber. Les deux fourmis doivent de toute urgence trouver un abri. Chaque
goutte peut être mortelle. Elles se hâtent vers une forme
proéminente qui se découpe au loin, arbre ou rocher.
Peu
à peu, à travers les gouttes drues et les brumes rampantes, la
forme se dessine plus nettement. Ce n'est ni une roche ni un arbuste. C'est une
véritable cathédrale de terre, et les cimes de ses nombreuses
tours vont se perdre dans les nuages. Choc.
C'est une termitière! La
termitière de !'Est!
103 683e et 4000e se trouvent prises en
étau entre la terrible pluie d'orage et la cité ennemie. Elles
comptaient certes la visiter, mais pas dans ces conditions! Des millions
d'années de haine et de rivalité les retiennent d'avancer.
Mais
pas longtemps. Après tout, c'est bien pour espionner la termitière
qu'elles sont venues jusqu'ici. Elles progressent donc en tremblant vers une
entrée sombre située au pied de l'édifice. Antennes
dressées, mandibules écartées, pattes
légèrement fléchies, elles sont prêtes à
vendre chèrement leur vie. Cependant, contre toute attente, il n'y a
aucune soldate à l'entrée de la termitière.
C'est tout
à fait anormal. Qu'est-ce qu'il se passe ?
Les deux asexuées
s'introduisent à l'intérieur de l'immense cité. Leur
curiosité le dispute déjà à la plus
élémentaire prudence. Il faut dire que les lieux ne ressemblent en
rien à une fourmilière. Les murs sont constitués d'une
matière beaucoup moins friable que la terre, un ciment dur comme du bois.
Les couloirs sont saturés d'humidité. Il n'y a pas le moindre
courant d'air. Et l'atmosphère est anormalement riche en gaz
carbonique.
Déjà 3°-temps qu'elles avancent
là-dedans, sans avoir encore rencontré la moindre sentinelle !
C'est parfaitement inhabituel... Les deux fourmis s'immobilisent, leurs antennes
se consultent à tâtons. La décision est assez vite prise :
continuer.
Mais à force d'aller de l'avant, elles sont
complètement désorientées. Cette cité
étrangère est un dédale plus tortueux encore que leur
cité natale. Même les odeurs repères de leur glande de
Dufour n'ont aucune prise sur les murs. Elles ne savent plus si elles sont
au-dessus ou au-dessous du niveau du sol!
Elles essaient de revenir sur leurs
pas, ce qui n'arrange pas leur problème. Elles découvrent sans
cesse de nouveaux couloirs aux formes étranges. Elles sont bel et bien
perdues.
C'est alors que 103 683e repère un phénomène
extraordinaire : une lumière! Les deux soldates n'en reviennent pas.
Cette lueur en plein milieu d'une cité termite déserte, c'est tout
bonnement insensé. Elles se dirigent vers la source des rayons.
Il
s'agit d'une clarté jaune orangé qui vire parfois au vert ou au
bleu. Après un flash un peu fort, la source lumineuse s'éteint.
Puis elle se réactive, pour se mettre à clignoter,
reflétée par la chitine brillante des fourmis.
Comme
hypnotisées, 103 683e et 4 000e foncent vers ce phare
souterrain.
Bilsheim en sautillait d'excitation : il avait compris! Il
montra aux gendarmes comment positionner les allumettes pour obtenir quatre
triangles. Mines ahuries, puis vociférations d'enthousiasme.
Solange
Doumeng, qui s'était piquée au jeu, éructa
- Vous avez
trouvé ? Vous avez trouvé ? Dites-moi! Mais on ne lui obéit
pas, elle entendit un brouhaha de voix mêlé de bruits
mécaniques. Et le silence retomba.
Qu'est-ce qui se passe Bilsheim?
Dites-moi!
Le talkie-walkie se mit à grésiller
furieusement.
- Allô! Allô!
- Oui (grésillements), on a
ouvert le passage. Derrière il y a un (grésillements) couloir. Il
part sur la (grésillements) droite. On y va!
- Attendez! Comment
avez-vous fait pour les quatre triangles?
Mais Bilsheim et les siens
n'entendaient plus les messages de la surface. Le haut-parleur de leur appareil
ne fonctionnait plus, sans doute un court-circuit. Ils ne recevaient plus rien
mais pouvaient encore émettre.
- Ah! c'est incroyable, plus on avance
plus c'est construit . Il y a une voûte, et au loin une lumière. On
y va.
- Attendez, vous m'avez dit une lumière, là-dessous ?
s'égosillait vainement Solange Doumeng.
- Ils sont là!
- Oui
est là? Bon sang! Les cadavres? Répondez!
- Attention...
On
entendit toute une série de détonations nerveuses, des cris puis
la ligne fut coupée.
La corde ne se déroulait plus; elle
restait pourtant tendue. Les policiers de surface l'empoignèrent et
tirèrent, supposant qu'elle était coincée. Ils s'y mirent
à trois... à cinq. Tout d'un coup, ça lâcha.
Ils
remontèrent la corde et l'enroulèrent, non pas dans la cuisine
mais dans la salle à manger, tant cela formait une gigantesque bobine.
Ils furent enfin à l'extrémité rompue,
déchiquetée, comme si des dents l'avaient rongée.
-
Qu'est-ce qu'on fait, madame? murmura l'un des flics.
- Rien. Surtout on ne
fait rien. Plus rien. Pas un mot à la presse, pas un mot à qui que
ce soit, et puis vous allez me murer cette cave le plus vite possible.
L'enquête est finie. Je referme le dossier et qu'on ne nie parle plus
jamais de cette satanée cave! Allez, faites vite, achetez des briques et
du ciment. Quant à vous, réglez les problèmes avec les
veuves des gendarmes.
En début d'après-midi, alors que les
policiers s'apprêtaient à poser les dernières briques, un
bruit sourd se fit entendre. Quelqu'un remontait! On dégagea le passage.
Une tête émergea des ténèbres puis tout le corps du
rescapé. Un gendarme. On allait enfin savoir ce qui se passait
là-dessous. Sur son visage était stigmatisée la peur
absolue. Certains muscles faciaux restaient tétanisés comme par
une attaque. Un vrai zombie. Le bout de son nez avait été
arraché et saignait d'abondance. Il tremblait, les yeux
révulsés.
- Gebegeeeege, articula-t-il.
Un filet de bave
coulait de sa bouche tombante. Il se passa sur le visage une main couverte de
plaies que le regard exercé de ses collègues assimila à des
coups de couteau.
- Que s'est-il passé ? Vous avez été
attaqué ?
- Geuuuubegeu!
- Y a-t-il d'autres personnes vivantes
là-dessous ?
- Beugeugeeebebeggebee!
Comme il était
incapable d'en dire plus, on soigna ses plaies, on l'enferma dans un centre de
soins psychiatriques et on mura la porte de la cave.
Le plus infime de
leurs grattements de pattes sur le sol déclenche une variation dans
l'intensité de la lumière. Celle-ci frémit, comme si elle
les entendait venir, comme si elle était vivante.
Les fourmis
s'immobilisent, pour en avoir le cœur net. La lueur ne tarde guère
à s'amplifier, jusqu'à éclairer les moindres
anfractuosités des couloirs. Les deux espionnes se cachent
précipitamment pour ne pas être repérées par
l'étrange projecteur. Puis, profitant d'une chute d'intensité
lumineuse, elles foncent vers la source des rayons.
Eh bien, il s'agit d'un
coléoptère phosphorescent. Une luciole en rut. Dès qu'elle
a repéré les intruses, elle s'éteint complètement...
Mais comme il ne se passe rien, elle retrouve doucement une faible clarté
verte, prudente mise en veilleuse.
103 683e lance des odeurs de
non-agression. Bien que tous les coléoptères comprennent ce
langage, la luciole ne répond pas. Sa clarté verte se ternit, vire
au jaune avant de devenir peu à peu rougeâtre. Les fourmis
supposent que cette nouvelle couleur exprime l'interrogation.
Nous sommes
perdues dans cette termitière, émet la vieille
exploratrice.
D'abord, l'autre ne répond pas. Au bout de quelques
degrés, elle se met à clignoter, ce qui peut exprimer aussi bien
la joie que l'agacement. Dans le doute, les fourmis attendent. La luciole part
soudain dans un couloir transversal en clignotant de plus en plus vite. On
dirait qu'elle veut montrer quelque chose. Elles la suivent.
Les voici dans
un secteur encore plus frais et humide. Des couinements lugubres se font
entendre, on ne sait où. Comme des cris de détresse se
répandant sous forme d'odeurs et de sons.
Les deux exploratrices
s'interrogent. Or, si l'insecte de lumière ne parle pas, il entend
parfaitement. Et comme pour répondre à leur question il s'allume
et s'éteint par longues saccades, comme s'il voulait dire N'ayez pas
peur, suivez-moi. Tous trois s'enfoncent de plus en plus profondément
dans le sous-sol étranger et parviennent ainsi dans une zone très
froide, où les couloirs sont beaucoup plus larges.
Les couinements
reprennent avec une vigueur accrue,
Attention! émet brusquement
4000e.
103 683e se retourne. La luciole éclaire une espèce de
monstre qui s'approche, visage fripé de vieillard, corps enveloppé
dans un linceul blanc transparent. La soldate hurle une puissante odeur de
terreur qui suffoque ses deux compagnes. La momie continue d'avancer, elle
semble même se pencher pour leur parler. En fait, elle bascule en avant.
Elle s'affale de tout son long sur le soi, violemment. La coque s'ouvre. Et le
monstrueux vieillard se métamorphose en nouveau-né...
Une
nymphe termite!
Elle devait se tenir en équilibre dans un coin.
Eventrée, la momie continue de se tortiller en poussant des couinements
tristes. C'était donc ça, l'origine des cris.
Et des momies, il
y en a d'autres. Car les trois insectes se trouvent dans une pouponnière.
Des centaines de nymphes termites sont alignées verticalement contre les
murs. 4000e les inspecte et s'aperçoit que certaines sont mortes faute de
soins. Les survivantes lancent des odeurs de détresse pour appeler les
nourrices. Cela fait au moins 2° qu'elles n'ont pas été
léchées, elles sont toutes en train de mourir
d'inanition.
C'est aberrant. Jamais un insecte social n'abandonnerait, ne
serait-ce qu'un 1°-temps, ses couvains. Ou alors... La même
idée traverse l'esprit des deux fourmis. Ou alors... C'est que toutes les
ouvrières sont mortes et qu'il ne reste plus que les nymphes!
La
luciole clignote encore, leur faisant signe de la suivre dans de nouveaux
couloirs. Une senteur bizarre envahit l'air. La soldate marche sur quelque chose
de dur. Elle n'a pas d'ocelles infrarouges et ne voit pas dans le noir. La
lumière vivante approche et éclaire les pattes de 103 683e. Un
cadavre de soldat termite! Ça ressemble assez à une fourmi,
à part que c'est tout blanc et que ça n'a pas d'abdomen
détaché...
Et de ces cadavres blancs, il y en a des centaines
jonchant le sol. Quel massacre! Et le plus étrange : tous les corps sont
intacts. Il n'y a pas eu de combat! La mort a dû être foudroyante.
Les habitants sont encore figés dans des positions de travail quotidien.
Certains semblent dialoguer ou couper du bois entre leurs mandibules. Qu'est-ce
qui a bien pu provoquer une telle catastrophe ?
4 000e examine ces statues
morbides. Elles sont imprégnées de fragrances piquantes. Un
frisson parcourt les deux fourmis. C'est un gaz empoisonné. Voilà
qui explique tout : la disparition de la première expédition
lancée contre la termitière; le dernier survivant de la seconde
expédition qui meurt sans aucune blessure.
Et si elles-mêmes ne
ressentent rien, c'est que depuis le temps le gaz toxique s'est dispersé.
Mais alors, pourquoi les nymphes ont-elles survécu? La vieille
exploratrice émet une hypothèse. Elles ont des défenses
immunitaires spécifiques ; leur cocon les a peut-être
sauvées... Elles doivent maintenant être vaccinées contre le
poison. C'est la fameuse mithridatisation qui permet aux insectes de
résister à tous les insecticides en produisant des
générations mutantes.
Mais qui a bien pu introduire ce gaz
meurtrier? C'est un véritable casse-tête. Une fois de plus, en
cherchant l'arme secrète, 103683'e est tombée sur d' « autres
choses », tout aussi incompréhensibles.
4000e voudrait sortir. La
luciole clignote en signe d'assentiment. Les fourmis donnent quelques morceaux
de cellulose aux larves qui peuvent être sauvées, puis partent
à la recherche de la sortie. La luciole les suit. Au fur et à
mesure qu'elles avancent, les cadavres de soldats termites laissent la place
à des cadavres d'ouvrières chargées du soin de la reine.
Certaines tiennent encore dans leurs mandibules des œufs
!
L'architecture devient de plus en plus sophistiquée. Les couloirs,
de coupe triangulaire, sont gravés de signes. La luciole change de
couleur et se met à diffuser une lumière bleutée. Elle a
dû percevoir quelque chose. De fait, un halètement se fait entendre
au fond du couloir.
Le trio parvient devant une sorte de sanctuaire
protégé par cinq gardes géants. Tous morts. Et
l'entrée en est obstruée par les corps inanimés d'une
vingtaine de petites ouvrières. Les fourmis les dégagent en se les
passant de patte en patte.
Une caverne dont la forme sphérique est
presque parfaite se trouve ainsi dévoilée. La loge royale termite.
C'est de là que provenait le bruit.
La luciole donne une belle
lumière blanche, qui, au centre de la pièce, éclaire une
sorte d'étrange limace. C'est la reine termite, une caricature de reine
fourmi, Sa petite tête et son thorax rachitique sont prolongés d'un
fantastique abdomen de près de cinquante têtes de long. Cet
appendice hypertrophié est régulièrement secoué de
spasmes.
La petite tête s'agite de douleur, proférant des
hurlements en auditif et en olfactif. Les cadavres des ouvrières avaient
si bien bouché l'orifice d'entrée que le gaz n'a pas pu
pénétrer. Mais la reine est en train de mourir faute de
soins.
Regarde son abdomen ! Les petits poussent de l'intérieur et
elle n'arrive pas à accoucher seule.
La luciole monte au plafond et
produit en toute innocence une lumière orangée semblable à
celle qui baigne les tableaux de Georges de La Tour.
Sous les efforts
conjugués des deux fourmis, les œufs commencent à
s'écouler de l'énorme sac procréateur. C'est un
véritable robinet à vie. La reine semble soulagée, elle a
cessé de crier.
Elle demande en langage olfactif universel primaire
qui l'a sauvée ? Elle est surprise en identifiant les odeurs des fourmis.
Sont-elles des fourmis masquées?
Les fourmis masquées sont une
espèce très douée en chimie organique. Insectes noirs de
grande taille, elles vivent dans le Nord-Est. Elles savent reproduire
artificiellement n'importe quelle phéromone : passeport, piste,
communication... juste en mélangeant judicieusement des sèves, des
pollens et des salives.
Une fois leur camouflage distillé, elles
arrivent à s'introduire par exemple dans les cités termites sans
être repérées. Elles pillent et tuent alors, sans qu'aucune
de leurs victimes ait pu les identifier!
Non, nous ne sommes pas des fourmis
masquées.
La reine termite leur demande s'il y a des survivants dans
sa cité, et les fourmis répondent que non. Elle émet le
vœu d'être tuée, qu'on abrège ses souffrances.
Mais
auparavant, elle désire révéler quelque chose.
Oui, elle
sait pourquoi sa cité a été détruite. Les termites
ont découvert depuis peu le bout oriental du monde. La fin de la
planète. C'est un pays noir, lisse, où tout est
détruit.
Là-bas vivent des animaux étranges, très
rapides et très féroces. Ce sont eux les gardiens du bout du
monde. Ils sont armés de plaques noires qui écrabouillent
n'importe quoi. Et maintenant ils utilisent aussi des gaz empoisonnés
!
Voilà qui rappelle la vieille ambition de la reine Bi-stin-ga.
Atteindre l'un des bouts du monde. Cela serait donc possible ? Les deux fourmis
en demeurent stupéfaites.
Elles avaient cru jusqu'alors que la Terre
est si vaste qu'il est impossible d'en atteindre le bord. Or cette reine termite
laisse entendre que le bout du monde est proche ! Et qu'il est gardé par
des monstres... Le rêve de la reine Bi-stin-ga serait-il
réalisable?
Toute cette histoire leur parait tellement énorme
qu'elles ne savent par quelle question commencer.
Mais pourquoi ces gardiens
du bout du monde sont-ils avancés jusqu'ici ? Veulent-ils envahir les
cités de l'Ouest ?
La grosse reine n'en sait pas plus. Elle veut
à présent mourir. Elle insiste. Elle n'a pas appris à
arrêter son cœur. Il faut la tuer.
Les fourmis décapitent
donc la reine termite, après que celle-ci leur a indiqué le chemin
de la sortie. Puis elles mangent quelques petits œufs et quittent
l'imposante cité qui n'est plus qu'une ville fantôme. Elles
déposent à l'entrée une phéromone qui porte le
récit du drame de ce lieu. Car en tant qu'exploratrices de la
Fédération, elles ne doivent manquer à aucun de leurs
devoirs.
La luciole les salue. Elle aussi sans doute s'était
égarée dans la termitière en se protégeant de la
pluie. Maintenant qu'il refait beau, elle va reprendre son traintrain habituel :
manger, émettre de la lumière pour attirer les femelles, se
reproduire, manger, émettre de la lumière pour attirer les
femelles, se reproduire... Une vie de luciole, quoi!
Elles portent leur
regard et leurs antennes en direction de l'est. D'ici, elles ne
perçoivent pas grand-chose; il n'empêche qu'elles savent : le bout
du monde n'est pas loin. Il est par là.
CHOC DE CIVILISATIONS :
Le contact entre deux civilisations est toujours un instant délicat.
Parmi les grandes remises en question qu'ont connues les êtres humains, on
peut noter le cas des Noirs africains enlevés comme esclaves au XVIIIe
siècle.
La plupart des populations servant d'esclaves vivaient
à l'intérieur des terres dans les plaines et les forêts. Ils
n'avaient jamais vu la mer. Tout d'un coup un roi voisin venait leur faire la
guerre sans raison apparente, puis au lieu de tous les tuer, ils les prenaient
comme captifs, les enchaînaient et les faisaient marcher en direction de
la côte.
Au bout de ce périple ils découvraient
deux choses incompréhensibles : 1) la mer immense, 2) les
Européens à la peau blanche. Or la mer, même s'ils ne
l'avaient pas directement vue, était connue par l'entremise des contes
comme le pays des morts. Quant aux Blancs, c'étaient pour eux comme des
extraterrestres, ils avaient une odeur bizarre, ils avaient une peau d'une
couleur bizarre, ils avaient des vêtements bizarres.
Beaucoup
mouraient de peur, d'autres, affolés, sautaient des bateaux et se
faisaient dévorer par les requins. Les survivants allaient, eux, de
surprise en surprise. Ils voyaient quoi ? Par exemple les Blancs qui buvaient du
vin. Et ils étaient sûrs que c'était du sang, le sang des
leurs.
Edmond Wells
Encyclopédie du savoir
relatif et absolu.
La 56e femelle est affamée. Ce n'est pas
seulement un corps, mais toute une population qui réclame sa ration de
calories. Comment nourrir la meute qu'elle abrite en son sein ? Elle finit par
se résoudre à sortir de son trou de ponte, se traîne sur
quelques centaines de têtes et ramène trois aiguilles de pin
qu'elle lèche et mâchouille avec avidité.
Ce n'est pas
suffisant. Elle aurait bien chassé, mais n'en a plus la force. Et c'est
elle qui risque de servir de pâture aux milliers de prédateurs
tapis aux alentours. Alors elle se tasse dans son trou pour attendre la mort. Au
lieu de cela, c'est un œuf qui apparaît. Son premier Chlipoukanien!
Elle l'a à peine senti venir. Elle a secoué ses pattes engourdies
et a pressé de toute sa volonté sur ses boyaux. Il faut que
ça marche, sinon tout est fini. L'œuf roule. Il est petit, presque
noir à force d'être gris.
Si elle le laisse éclore, il
donnera naissance à une fourmi mort-née. Et encore... elle ne
pourrait même pas le nourrir jusqu'à éclosion. Alors elle
mange son premier rejeton.
Cela lui donne aussitôt un surplus
d'énergie. Il y a un œuf en moins dans son abdomen et un œuf en
plus dans son estomac. Elle trouve dans ce sacrifice la force de pondre un
second œuf, tout aussi sombre, tout aussi petit que le premier.
Elle le
déguste. Et se sent encore mieux. Le troisième œuf est
à peine plus clair. Elle le dévore quand même.
Ce n'est
qu'au dixième que la reine change de stratégie. Ses œufs sont
devenus gris, de la taille de ses globes oculaires. Chli-pou-ni en pond trois
comme ça, en mange un et laisse vivre les deux autres, les
réchauffant sous son corps.
Tandis qu'elle continue de pondre, ces
deux veinards se métamorphosent en longues larves dont les têtes
restent figées en une étrange grimace. Et ils commencent à
geindre pour réclamer à manger. L'arithmétique se
complique. Sur trois œufs pondus, il en faut maintenant un pour elle, et
les deux autres pour nourrir les larves.
Voilà comment, en circuit
fermé, on arrive à produire quelque chose à partir de rien.
Lorsqu'une larve est assez grosse, elle lui donne à manger une autre
larve... C'est le seul moyen de lui fournir les protéines
nécessaires à sa transformation en véritable
fourmi.
Mais la larve survivante est toujours affamée. Elle se
contorsionne, hurle. Le festin de ses sœurs n'arrive pas à
l'assouvir. Finalement, Chli-pou-ni mange cette première tentative
d'enfant.
Il faut que j'y arrive, il faut que j'y arrive, se
répète-t-elle. Elle pense au 327e mâle et pond d'un coup
cinq œufs beaucoup plus clairs. Elle en ingurgite deux, et laisse grandir
les trois autres.
Ainsi, d'infanticide en enfantement, la vie se passe le
relais. Trois pas en avant, deux pas en arrière. Cruelle gymnastique qui
finit par déboucher sur un premier prototype de fourmi
complète.
L'insecte est tout petit et plutôt débile, car
sous-alimenté. Mais elle a réussi son premier Chlipoukanien! La
course cannibale pour l'existence de sa cité est désormais
à moitié gagnée. Cette ouvrière
dégénérée peut en effet se mouvoir et ramener des
vivres du monde alentour : cadavres d'insectes, graines, feuilles,
champignons... Ce qu'elle fait.
Chli-pou-ni, enfin nourrie normalement, donne
naissance à des œufs bien plus clairs, bien plus fermes. Les
coquilles solides protègent les œufs du froid. Les larves sont de
taille raisonnable. Les enfants éclos de cette nouvelle
génération sont grands et costauds. Ils vont former la base de la
population de Chli-pou-kan.
Quant à la première ouvrière
tarée qui a permis d'alimenter la pondeuse, elle est bien vite mise
à mort et dévorée par ses sœurs. Après quoi,
tous les meurtres, toutes les douleurs qui ont préludé à la
création de la Cité sont oubliées.
Chli-pou-kan vient de
naître.
MOUSTIQUE : Le moustique est l'insecte qui duellise le
plus volontiers avec l'humain. Chacun d'entre nous s'est retrouvé un
jour, en pyjama debout sur le lit, la pantoufle à la main, l'œil
guettant le plafond immaculé.
Incompréhension. Pourtant
ce qui gratte ce n'est que la salive désinfectante de sa trompe. Sans
cette salive chaque piqûre pourrait s'infecter. Et encore le moustique
prend toujours la précaution de ne piquer qu'entre deux points de
réception de la douleur!
Face à l'homme, la
stratégie du moustique a évolué. Il a appris à
devenir plus rapide, plus discret, plus vif au décollage. Il devient de
plus en plus difficile à repérer. Certains audacieux de la
dernière génération n'hésitent pas à se
cacher sous l'oreiller de leur victime. Ils ont découvert le principe de
la « Lettre volée » d'Edgar Allait Poe : la meilleure cachette
est celle qui crève les yeux, car on pense toujours à aller
chercher plus loin ce qui se trouve tout près.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Grand-Mère Augusta contempla ses valises
déjà prêtes. Demain elle allait déménager rue
des Sybarites. Cela paraissait incroyable, mais Edmond avait envisagé la
disparition de Jonathan et il avait inscrit dans son testament : « si
Jonathan meurt ou disparaît, et s'il n'a pas lui-même établi
de testament, je souhaiterais que ce soit Augusta Wells, ma mère, qui
vienne occuper mon appartement. Si elle-même venait à
disparaître, ou si elle refusait ce legs, je souhaiterais que ce soit
Pierre Rosenfeld qui hérite des lieux; et si lui-même refusait ou
disparaissait, Jason Bragel pourrait alors venir habiter... »
Il faut
reconnaître qu'à la lumière des événements
récents, Edmond n'avait pas eu tort de se prévoir au moins quatre
héritiers. Mais Augusta n'était pas superstitieuse, et puis elle
pensait que même si Edmond était misanthrope il n'avait aucune
raison de vouloir la mort de son neveu et de sa mère. Quant à
Jason Bragel, il s'agissait de son meilleur ami!
Une idée curieuse lui
traversa l'esprit. On aurait dit qu'Edmond avait cherché à
gérer le futur comme si.... tout commençait après sa
mort.
Cela fait des jours qu'elles marchent dans la direction du soleil
levant. La santé de 4000e ne cesse de se détériorer, mais
la vieille guerrière continue d'avancer sans se plaindre. Elle est
vraiment d'un courage et d'une curiosité à toute
épreuve.
Par une fin d'après-midi, alors qu'elles escaladent le
tronc d'un noisetier, elles se trouvent soudain encerclées par des
fourmis rouges. Encore de ces bestioles du Sud qui ont voulu voir du pays! Leur
corps allongé est pourvu d'un aiguillon venimeux dont chacun sait que le
moindre contact provoque une mort instantanée. Les deux rousses
aimeraient être ailleurs.
A part quelques mercenaires
dégénérés, 103 683e n'a encore jamais vu de rouges
dans le grand Extérieur. Décidément, les terres de l'Est
valent d'être découvertes...
Agitation d'antennes. Les fourmis
rouges savent communiquer dans la même langue que les
Belokaniennes.
Vous n'avez pas les bonnes phéromones passeports.
Dehors ! Ceci est notre territoire.
Les rousses répondent qu'elles ne
font que passer, elles désirent aller au bout du monde oriental. Les
fourmis rouges se concertent.
Elles ont reconnu les deux autres comme
étant de la Fédération des rousses. Celle-ci est
peut-être loin, mais elle est puissante (64 cités avant le dernier
essaimage) et la réputation de ses armées a franchi le fleuve de
l'Ouest. Il vaut peut-être mieux ne pas chercher des prétextes de
conflit. Un jour fatalement, des rouges, qui sont une espèce migrante, se
trouveront obligées de traverser les territoires
fédérés des rousses.
Les mouvements d'antennes
s'apaisent progressivement. L'heure est à la synthèse. Une rouge
transmet l'avis du groupe
Vous pouvez passer une nuit ici. Nous sommes
prêtes à ,vous indiquer le chemin du bout du monde, et même
à vous y accompagner. En échange vous nous laisserez quelques-unes
de vos phéromones d'identification.
Le marché est
équitable. 103683e et 4000e savent qu'en donnant de leurs
phéromones elles offrent aux rouges un précieux laissez-passer
pour tous les vastes territoires de la Fédération. Mais pouvoir
aller au bout du monde et en revenir n'a pas de prix...
Leurs hôtes les
guident vers le campement, situé quelques branches plus haut. Cela ne
ressemble à rien de connu. Les fourmis rouges, qui pratiquent le tissage
et la couture, ont bâti leur nid provisoire en cousant bord à bord
trois grandes feuilles de noisetier. L'une sert de plancher, les autres de murs
latéraux.
103 683e et 4000e observent un groupe de tisseuses,
occupées à fermer le « toit » avant la nuit. Elles
sélectionnent la feuille du noisetier qui va faire office de plafond.
Pour réunir cette feuille aux trois autres, elles forment une
échelle vivante, dizaines d'ouvrières qui s'empilent les unes sur
les autres jusqu'à fabriquer un monticule susceptible d'atteindre la
feuille-plafond.
Plusieurs fois la pile s'effondre. C'est trop haut.
Les
rouges changent alors de méthode. Un groupe d'ouvrières se hisse
sur la feuille-plafond, composant une chaîne qui s'accroche et qui pend
à la pointe extrême du végétal. La chaîne
descend, descend afin de rejoindre l'échelle vivante toujours
placée en dessous. C'est encore trop loin, aussi la chaîne est-elle
lestée en son bout par une grappe de rouges.
Ça y est presque,
la tige de la feuille s'est courbée. Il ne manque que très peu de
centimètres sur la droite. Les fourmis de la chaîne lancent un
mouvement de pendule pour compenser l'écart. À chaque fin de
balancement la chaîne s'étire, elle semble sur le point de rompre
mais elle tient bon. Enfin les mandibules des acrobates du haut et du bas
réalisent leur jonction, tchac!
Deuxième manœuvre : la
chaîne rétrécit. Les ouvrières du milieu, avec mille
précautions, sortent du rang, montent sur les épaules de leurs
collègues, et tout le monde tire pour rapprocher les deux feuilles. La
feuille-plafond descend petit à petit sur le village, étendant son
ombre sur le plancher.
Toutefois, si la boîte a son couvercle, il faut
à présent le sceller. Une vieille rouge se rue à
l'intérieur d'une maison et ressort en brandissant une grosse larve.
Voilà l'instrument du tissage.
On ajuste les bords bien
parallèlement, on les maintient en contact. Puis on amène la larve
fraîche. La pauvresse était en train de construire son cocon pour
opérer sa mue en toute tranquillité, on ne lui en laissera point
le loisir. Une ouvrière saisit un fil dans cette pelote et commence
à la dévider. Avec un peu de salive elle en colle
l'extrémité à une feuille et passe ensuite le cocon
à sa voisine.
La larve, sentant qu'on lui retire son fil, en produit
d'autre pour compenser. Plus on la dénude, plus elle a froid et plus elle
crache sa soie. Les ouvrières en profitent. Elles se passent cette
navette vivante de mandibule en mandibule et ne lésinent pas sur la
quantité de fil. Lorsque leur enfant meurt, épuisé, elles
en prennent un autre. Douze larves sont ainsi sacrifiées à ce seul
ouvrage.
Elles achèvent de fermer le second bord de la
feuille-plafond; le village présente maintenant l'aspect d'une boite
verte aux arêtes blanches. 103683e, qui s'y promène presque comme
chez elle, remarque à différentes reprises des fourmis noires au
milieu de la foule de fourmis rouges. Elle ne peut s'empêcher de
questionner.
Ce sont des mercenaires ?
Non, ce sont des esclaves.
Les
rouges ne sont pourtant pas connues pour leurs mœurs esclavagistes... L'une
de celles-ci consent à expliquer qu'elles ont croisé
récemment une horde de fourmis esclavagistes qui s'acheminaient vers
l'ouest, et qu'elles ont alors échangé des œufs de noires
contre un nid tissé portatif.
103683e ne lâche pas si vite son
interlocutrice et lui demande si la rencontre n'a pas tourné ensuite
à la bagarre. L'autre répond que non, que les terribles fourmis
étaient déjà repues, elles n'avaient que trop d'esclaves ;
de plus, elles avaient peur du dard mortel des rouges.
Les fourmis noires
issues des œufs troqués avaient pris les odeurs passeports de leurs
hôtes et les servaient comme s'il s'agissait de leurs parents. Et comment
pourraient-elles savoir que leur patrimoine génétique fait d'elles
des prédatrices et non pas des esclaves? Elles ne connaissent rien du
monde en dehors de ce que les rouges veulent bien leur raconter.
Vous n'avez
pas peur qu'elles se révoltent?
Bon, il y avait déjà eu
des soubresauts. En général les rouges anticipaient les incidents
en éliminant les récalcitrantes isolées. Tant que les
noires ne savaient pas qu'elles avaient été dérobées
dans un nid, qu'elles faisaient partie d'une autre espèce, elles
manquaient de motivation réelle...
La nuit et le froid descendent sur
le noisetier. On attribue aux deux exploratrices un coin où passer la
mini-hibernation nocturne.
Chli-pou-kan croît petit à petit. On
a tout d'abord aménagé la Cité interdite. Elle n'est pas
construite dans une souche, mais dans un truc bizarre enterré là ;
une boîte de conserve rouillée, en fait, ayant jadis contenu trois
kilos de compote, rebut provenant d'un orphelinat proche.
Dans ce palais
nouveau, Chli-pou-ni pond avec frénésie cependant qu'on la gave de
sucres, de graisses et de vitamines.
Les premières filles ont
construit juste sous la Cité interdite une pouponnière
chauffée à l'humus en décomposition. C'est ce qu'il y a de
plus pratique, en attendant le dôme de branchettes et le solarium qui
signeront la fin des travaux.
Chli-pou-ni veut que sa cité
bénéficie de toutes les technologies connues :
champignonnières, fourmis citernes, bétail de pucerons, lierres de
soutien, salles de fermentation de miellat, salle de fabrication des farines de
céréales, salles de mercenaires, salle d'espions, salle de chimie
organique, etc.
Et ça court dans tous les coins. La jeune reine a su
transmettre son enthousiasme et ses espoirs. Elle n'accepterait pas que
Chli-pou-kan soit une ville fédérée comme les autres. Elle
ambitionne d'en faire un pôle d'avant-garde, la pointe de la civilisation
myrmécéenne. Elle déborde d'ailleurs de suggestions.
Par
exemple, on a découvert aux alentours de l'étage -12 un ruisseau
souterrain. L'eau est un élément qui n'a pas été
assez étudié, selon elle. On doit pouvoir trouver un moyen de
marcher dessus.
Dans un premier temps, une équipe est chargée
d'étudier les insectes qui vivent en eau douce : dytiques, cyclopes,
daphnies... Sont-ils comestibles? Pourra-t-on un jour en élever dans des
flaques contrôlées?
Son premier discours connu, elle le tient
sur le thème des pucerons :
Nous allons vers une période de
troubles guerriers. Les armes sont de plus en plus sophistiquées. Nous ne
pourrons pas toujours suivre. Un jour, peut-être, la chasse à
l'extérieur deviendra aléatoire. Il nous faut prévoir le
pire. Notre cité doit s'étendre le plus possible en profondeur. Et
nous devons privilégier l'élevage des pucerons à toute
autre forme de fourniture des sucres vitaux. Ce bétail sera
installé dans des étables situées aux étages les
plus bas...
Trente de ses filles font une sortie et ramènent deux
pucerons sur le point d'accoucher. Au bout de quelques heures, elles en ont
obtenu une centaine de puceronneaux dont elles coupent les ailes. On installe
cette amorce de cheptel à l'étage -23, bien à l'abri des
coccinelles, et on le fournit amplement en feuilles fraîches et tiges
pleines de sève.
Chli-pou-ni envoie des exploratrices dans toutes les
directions. Certaines ramènent des spores d'agaric qui sont ensuite
plantées dans les champignonnières. La reine avide de
découvertes décide même de réaliser le rêve de
sa mère : elle plante une ligne de graines de fleurs carnivores sur la
frontière est. Elle espère ainsi ralentir une éventuelle
attaque des termites et de leur arme secrète.
Car elle n'a pas
oublié le mystère de l'arme secrète, l'assassinat du prince
327e et la réserve alimentaire dissimulée sous le granite.
Elle
dépêche un groupe d'ambassadrices en direction de Bel-o-kan.
Officiellement, celles-ci sont chargées d'annoncer à la reine
mère la construction de la soixante-cinquième cité et son
ralliement à la Fédération. Mais à titre officieux,
elles doivent essayer de poursuivre l'enquête à l'étage - 50
de Bel-o-kan.
La sonnette retentit alors qu'Augusta était en train
d'épingler ses précieuses photos sépia sur le mur gris,
Elle vérifia que la chaîne de sécurité était
mise et entrouvrit la porte.
Il y avait là un monsieur d'âge
moyen, bien propret; il n'avait même pas de pellicules sur le revers de sa
veste.
- Bonjour madame Wells. Je me présente : Pr Leduc, un
collègue de votre fils Edmond. Je n'irai pas par quatre chemins. Je sais
que vous avez déjà perdu votre petit-fils et votre
arrière-petit-fils dans la cave. Et que huit pompiers, six gendarmes et
deux policiers y ont disparu pareillement. Pourtant, madame... je souhaiterais y
descendre.
Augusta n'était pas sûre d'avoir bien entendu. Elle
régla sa prothèse auditive sur le volume maximal.
- Vous
êtes le Pr Rosenfeld ?
- Non. Leduc. Pr Leduc. Je vois que vous avez
entendu parler de Rosenfeld. Rosenfeld, Edmond et moi sommes tous trois
entomologistes. Nous avons en commun une spécialité :
l'étude des fourmis. Mais justement Edmond avait pris sur nous une
sérieuse avance. Il serait dommage de ne pas en faire
bénéficier l'humanité... Je souhaiterais descendre dans
votre cave.
Quand on entend mal, on regarde mieux. Elle examina les oreilles
de ce Leduc. L'être humain possède la particularité de
garder en lui la forme de son passé le plus ancien; l'oreille, à
cet égard, représente le fœtus.
Le lobe symbolise la
tête, l'arête du pavillon donne la forme de la colonne
vertébrale, etc. Ce Leduc avait dû être un fœtus maigre,
et Augusta appréciait modérément les fœtus
maigres.
- Et qu'est-ce que vous espérez trouver dans cette cave
?
- Un livre. Une encyclopédie où il notait
systématiquement tous ses travaux. Edmond était cachottier. Il a
dû tout ensevelir là-dessous, en mettant des pièges pour
tuer ou repousser les béotiens. Mais moi, je pars averti et un homme
averti...
- ... peut très bien se faire tuer! compléta Augusta.
- Laissez-moi ma chance.
- Entrez, monsieur.. ?
- Leduc, Pr Laurent
Leduc du laboratoire CNRS 352.
Elle le guida vers la cave. Une inscription en
larges lettres rouges était peinte sur le mur construit par la police
:
NE PLUS JAMAIS DESCENDRE
DANS CETTE MAUDITE
CAVE!!
Elle la désigna d'un coup de menton.
- Vous savez ce
qu'ils disent les gens dans cet immeuble, monsieur Leduc? Ils disent que c'est
une bouche de l'enfer. Ils disent que cette maison est carnivore et qu'elle
mange les humains qui viennent lui démanger le gosier... Certains
voudraient même qu'on coule du béton.
Elle le regarda de haut en
bas.
- Vous n'avez pas peur de mourir, monsieur Leduc?
- Si, fit-il, et il
sourit d'un air narquois. Si, j'ai peur de mourir idiot, sans savoir ce qu'il y
a au fond de cette cave.
103 683e et 4000e ont quitté depuis des
jours le nid des tisseuses rouges. Deux guerrières au dard pointu les
accompagnent. Ensemble elles ont marché longtemps sur des pistes à
peine parfumées de phéromones pistes. Elles ont déjà
parcouru des milliers de têtes de distance depuis le nid tissé dans
les branches du noisetier. Elles ont croisé toutes sortes d'animaux
exotiques dont elles ne connaissent même pas le nom. Dans le doute, elles
les évitent tous.
Quand la nuit vient, elles creusent la terre le plus
profondément possible puis s'enfouissent en profitant de la douce chaleur
et de la protection de leur planète nourricière.
Les deux
rouges, aujourd'hui, les ont guidées jusqu'au sommet d'une colline.
Le
bout du monde est encore loin ?
C'est par là.
De leur promontoire,
les rousses découvrent, à perte de vue vers l'est, un univers de
sombres broussailles. Les rouges leur signifient que leur mission prend fin,
qu'elles ne les suivent pas plus loin. Il y a certains endroits où leurs
odeurs ne sont pas bien accueillies.
Le Belokaniennes doivent continuer tout
droit jusqu'aux champs des moissonneuses. Celles-ci vivent en permanence aux
parages du « bord du monde »; elles sauront sans aucun doute les
renseigner.
Avant de quitter leurs guides, les rousses délivrent les
précieuses phéromones d'identification de la
Fédération, prix convenu du voyage. Puis elles dévalent la
pente à la rencontre des champs cultivés par les fameuses
moissonneuses.
SQUELETTE : Vaut-il mieux avoir le squelette à
l'intérieur ou à l'extérieur du corps ?
Lorsque
le squelette est à l'extérieur, il forme une carrosserie
protectrice. La chair est à l'abri des dangers extérieurs mais
elle devient fiasque et presque liquide. Et lorsqu'une pointe arrive à
passer malgré toute la carapace, les dégâts sont
irrémédiables.
Lorsque le squelette ne forme qu'une
barre mince et rigide à l'intérieur de la masse, la chair
palpitante est exposée à toutes les agressions. Les blessures sont
multiples et permanentes.
Mais, justement, cette faiblesse apparente
force le muscle à durcir et la fibre à résister. La chair
évolue.
J'ai vu des humains qui avaient forgé
grâce à leur esprit des carapaces « intellectuelles » les
protégeant des contrariétés. Ils semblaient plus solides
que la moyenne. Ils disaient : « je m'en fous » et riaient de tout.
Mais lorsqu'une contrariété arrivait à passer leur carapace
les dégâts étaient terribles.
J'ai vu des humains
souffrir de la moindre contrariété, du moindre effleurement, mais
leur esprit ne se fermait pas pour autant, ils restaient sensibles à tout
et apprenaient de chaque agression.
Edmond
Wells,
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Les esclavagistes attaquent!
Panique à
Chli-pou-kan. Des éclaireurs fourbus répandent la nouvelle dans la
jeune cité.
Les esclavagistes! Les esclavagistes!
Leur terrible
réputation les a précédées. De même que
certaines fourmis ont privilégié telle voie de
développement - élevage, stockage, culture de champignons ou
chimie -, les esclavagistes se sont spécialisées dans le seul
domaine de la guerre.
Elles ne savent faire que ça, mais le pratiquent
comme un art absolu. Et tout leur corps s'y est adapté. La moindre de
leurs articulations se termine par une pointe recourbée, leur chitine a
une épaisseur double de celle des rousses. Leur tête étroite
et parfaitement triangulaire n'offre de prise à aucune griffe. Leurs
mandibules, aux allures de défenses d'éléphant
portées à l'envers, sont deux sabres courbes qu'elles manient avec
une adresse redoutable.
Quant à leurs mœurs esclavagistes, elles
ont découlé naturellement de leur excessive spécialisation.
Il s'en est même fallu de peu que l'espèce ne disparaisse,
détruite par sa propre volonté de puissance. A force de guerroyer,
ces fourmis ne savent plus construire de nids, élever leurs petits, ou
même... se nourrir. Leurs mandibules-sabres, si efficaces dans les
combats, s'avèrent bien peu pratiques pour s'alimenter normalement.
Cependant, pour belliqueuses qu'elles soient, les esclavagistes ne sont pas
stupides. Puisqu'elles n'étaient plus capables d'effectuer les
tâches ménagères indispensables à la survie
quotidienne, d'autres allaient s'en occuper à leur place.
Les
esclavagistes s'attaquent en particulier aux nids petits et moyens de fourmis
noires, blanches ou jaunes - toutes espèces ne possédant ni dard
ni glande à acide. Elles encerclent d'abord le village convoité.
Dès que les assiégées s'aperçoivent que toutes les
ouvrières sorties se sont fait tuer, elles décident de boucher les
issues. C'est le moment que choisissent les esclavagistes pour lancer leur
premier assaut. Elles débordent facilement les défenses, ouvrent
des brèches dans la cité, sèment la panique dans les
couloirs.
C'est alors que les ouvrières effrayées tentent
d'opérer une sortie qui mettrait les œufs à l'abri.
Exactement ce qu'ont prévu les esclavagistes. Elles filtrent toutes les
issues et forcent les ouvrières à abandonner leur précieux
fardeau. Elles ne tuent que celles qui ne veulent point obtempérer; chez
les fourmis, on ne tue jamais gratuitement.
À la fin des combats, les
esclavagistes investissent le nid, demandent aux ouvrières survivantes de
replacer les œufs à leur place et de continuer à les soigner.
Lorsque les nymphes éclosent, elles sont éduquées à
servir les envahisseuses, et comme elles ne connaissent rien du passé
elles pensent qu'obéir à ces grosses fourmis est la manière
de vivre juste et normale.
Durant les razzias, les esclaves de longue date
restent en retrait, cachées dans les herbes, à attendre que leurs
maîtresses aient fini de nettoyer le coin. Une fois la bataille
gagnée, en bonnes petites ménagères, elles s'installent
dans les lieux, mélangent l'ancien butin d'œufs aux nouveaux,
éduquent les prisonnières et leurs enfants. Les
générations de kidnappées se superposent ainsi les unes aux
autres, au gré des migrations de leurs pirates.
Il faut en
général trois esclaves pour servir chacune de ces accaparatrices.
Une pour la nourrir (elle ne sait manger que des aliments
régurgités qu'on lui donne à la becquée); une pour
la laver (ses glandes salivaires se sont atrophiées) ; une pour
évacuer les excréments qui, sinon, s'accumulent autour de l'armure
et la rongent.
Le pire qui puisse arriver à ces soldates absolues est
bien sûr d'être abandonnées par leurs servantes. Elles
ressortent alors précipitamment du nid volé et partent à la
recherche d'une nouvelle cité à conquérir. Si elles ne la
trouvent pas avant la nuit, elles peuvent mourir de faim et de froid. La mort la
plus ridicule pour ces magnifiques guerrières!
Chli-pou-ni a entendu
de nombreuses légendes sur les esclavagistes. On prétend qu'il y a
déjà eu des révoltes d'esclaves, et que les esclaves
connaissant bien leurs maîtresses n'avaient pas forcément le
dessous. On raconte aussi que certaines esclavagistes font la collection
d'œufs fourmis, dans l'idée d'en avoir de toutes les tailles et de
toutes les espèces.
Elle imagine une salle pleine de tous ces
œufs de toutes grosseurs, de toutes couleurs. Et sous chaque enveloppe
blanche... une culture myrmécéenne spécifique, prête
à s'éveiller pour le service de ces brutes primaires.
Elle
s'arrache à sa pénible songerie. Il faut d'abord penser à
faire front. La horde esclavagiste a été signalée venant de
l'est. Les éclaireurs et les espions chlipoukaniens assurent qu'elles
sont de quatre cents à cinq cent mille soldates. Elles ont
traversé le fleuve en utilisant le souterrain du port de Sateï. Et
sont parait-il assez « agacées », car elles possédaient
un nid ambulant de feuilles tissées dont elles ont dû se
défaire pour passer dans le tunnel. Elles n'ont donc plus de logis, et si
elles ne prennent pas Chli-pou-kan, elles devront passer la nuit dehors!
La
jeune reine tente de réfléchir le plus calmement possible : Si
elles étaient si heureuses avec leur nid tissé portatif, pourquoi
se sont-elles senties obligées de passer le fleuve ? Mais elle
connaît la réponse.
Les esclavagistes détestent les
villes d'une haine aussi viscérale qu'incompréhensible. Chacune
représente pour elles une menace et un défi. Eternelle
rivalité entre gens des plaines et gens des villes. Or les esclavagistes
savent que de l'autre côté du fleuve existent des centaines de
cités fourmis, toutes plus riches et raffinées les unes que les
autres.
Chli-pou-kan n'est malheureusement pas prête à encaisser
un tel assaut. Certes, depuis quelques jours, la ville regorge d'un bon million
d'habitantes; certes, on a construit un mur de plantes carnivores sur la
frontière est... mais cela ne suffira jamais. Chli-pou-ni sait que sa
cité est trop jeune, pas assez aguerrie. En outre, elle n'a toujours pas
de nouvelles des ambassadrices qu'elle a envoyées à Bel-o-kan pour
signifier l'appartenance à la Fédération. Elle ne peut donc
compter sur la solidarité des cités voisines. Même
Guayeï-Tyolot est à plusieurs milliers de tête, il est
impossible d'avertir les gens de ce nid d'été...
Qu'aurait fait
Mère devant une telle situation ? Chli-pou-ni décide de
réunir quelques-unes de ses meilleures chasseresses (elles n'ont pas
encore eu l'occasion de prouver qu'elles étaient guerrières) pour
une communication absolue. Il est urgent de mettre au point une
stratégie.
Elles sont encore réunies dans la Cité
interdite lorsque les vigiles postées dans l'arbuste surplombant
Chli-pou-kan annoncent qu'on perçoit les odeurs d'une armée qui
accourt.
Tout le monde se prépare. Aucune stratégie n'a pu
être établie. On va improviser. Le branle-bas de combat est
donné, les légions s'assemblent tant bien que mal (elles ignorent
encore tout de la formation, chèrement acquise face aux fourmis naines).
En fait, la plupart des soldates préfèrent placer leurs espoirs
dans le mur de plantes carnivores.
AU MALI: Au Mali, les Dogons
considèrent que lors du mariage originel entre le Ciel et la Terre, le
sexe de la Terre était une fourmilière. Lorsque le monde issu de
cet accouplement fut achevé, la vulve devint une bouche, d'où
sortirent la parole et ce qui en est le support matériel : la technique
du tissage, que les fourmis transmirent aux hommes.
De nos jours
encore, les rites de fécondité demeurent liés à la
fourmi. Les femmes stériles vont s'asseoir sur une fourmilière
pour demander au dieu Amma de les rendre fécondes.
Mais les
fourmis ne firent pas que cela pour les hommes, elles leur montrèrent
aussi comment construire leurs maisons. Et enfin elles leur
désignèrent les sources. Car les Dogons comprirent qu'il leur
fallait creuser sous les fourmilières Pour trouver de
l'eau.
Edmond Wells
Encyclopédie du savoir
relatif et absolu.
Des sauterelles se mettent à bondir en tous
sens. C'est un signe. Juste au-delà, les fourmis équipées
des meilleurs yeux distinguent déjà une colonne de
poussière.
On a beau parler des esclavagistes, les voir charger est
bien autre chose. Elles n'ont pas de cavalerie, elles sont la cavalerie. Tout
leur corps est souple et solide, leurs pattes sont épaisses et
musclées, leur tête fine et pointue est prolongée de cornes
mobiles qui sont en fait leurs mandibules.
Leur aérodynamisme est tel
qu'aucun sifflement n'accompagne leur crâne lorsqu'il fend les airs,
emporté par la vitesse des pattes.
L'herbe se couche à leur
passage, la terre vibre, le sable ondule. Leurs antennes pointées en
avant lâchent des phéromones tellement piquantes qu'on dirait des
vociférations.
Doit-on s'enfermer et résister au siège
ou sortir et se battre ? Chli-pou-ni hésite, elle a peur, au point de ne
pas risquer même une suggestion. Alors naturellement, les soldates rousses
font ce qu'il ne faut pas faire. Elles se divisent. Une moitié sort pour
affronter l'adversaire à découvert; l'autre moitié reste
calfeutrée dans la Cité comme force de réserve et de
résistance en cas de siège.
Chli-pou-ni essaye de se
remémorer la bataille des Coquelicots, la seule qu'elle connaisse. Et
c'est, lui semble-t-il, l'artillerie qui avait provoqué le plus de
dégâts dans les troupes adverses. Elle ordonne aussitôt qu'on
place en premières lignes trois rangs d'artilleuses.
Les
légions esclavagistes foncent à présent sur le mur de
plantes carnivores. Les fauves végétaux se baissent à leur
passage, attirés par l'odeur de viande chaude. Mais ils sont beaucoup
trop lents, et toutes les guerrières ennemies passent avant que la
moindre dionée ne soit parvenue ne serait-ce qu'à les
pincer.
Mère s'était trompée!
Sur le point
d'encaisser la charge, la première ligne chlipoukanienne décoche
une salve approximative qui n'élimine guère qu'une vingtaine
d'assaillantes. La deuxième ligne n'a même pas le temps de se
mettre en place, les artilleuses sont toutes saisies à la gorge et
décapitées sans avoir pu lâcher une goutte d'acide.
C'est
la grande spécialité des esclavagistes de n'attaquer qu'à
la tête. Et elles le font très bien. Les crânes des jeunes
Chlipoukaniennes volent. Les corps sans tête continuent parfois de se
battre à l'aveuglette ou bien détalent en effrayant les
survivantes.
Au bout de douze minutes, il ne reste pas grand-chose des
troupes rousses. La seconde moitié de l'armée bouche toutes les
issues. Chli-pou-kan n'ayant pas encore reçu son dôme, elle
apparaît en surface sous la forme d'une dizaine de petits cratères
entourés de graviers triturés.
Tout le monde est abasourdi.
S'être donné tant de mal pour construire une cité moderne,
et la voir à la merci d'une bande de barbares tellement primitives
qu'elles ne savent pas se nourrir seules!
Chli-pou-ni a beau multiplier les
CA, elle ne trouve pas comment leur résister. Les moellons placés
aux issues tiendront au mieux quelques secondes. Quant au combat dans les
galeries, les Chlipoukaniennes n'y sont pas davantage préparées
qu'au combat à découvert.
Dehors les dernières soldates
rousses combattent comme des diablesses. Certaines ont pu battre en retraite,
mais la plupart ont vu les issues se boucher juste derrière leur dos.
Pour elles, tout est fichu. Elles résistent pourtant avec d'autant plus
d'efficacité qu'elles n'ont plus rien à perdre et qu'elles pensent
que plus elles ralentiront les envahisseurs, plus les bouchons des issues
pourront être consolidés.
La dernière Chlipoukanienne se
fait à son tour décapiter et son corps dans un réflexe
nerveux se place devant une issue et y plante ses griffes, dérisoire
bouclier.
A l'intérieur de Chli-pou-kan, on attend.
On attend les
esclavagistes avec une morne résignation. La force physique pure a
finalement une efficacité que la technologie n'a pu encore
surpasser...
Mais les esclavagistes n'attaquent pas. Tel Hannibal devant
Rome, elles hésitent à vaincre. Tout cela paraît trop
facile. Il doit y avoir un piège. Si leur réputation de tueuses
les précède partout, les rousses ont aussi leur renommée.
Dans le camp esclavagiste, on les dit habiles à inventer des
pièges subtils. On prétend qu'elles savent faire alliance avec des
mercenaires qui surgissent au moment où l'on s'y attend le moins, On dit
aussi qu'elles savent dompter des animaux féroces, fabriquer des armes
secrètes qui provoquent des douleurs insupportables. Et puis, autant les
esclavagistes sont à l'aise en plein air, autant elles détestent
se sentir entourées de murs.
Toujours est-il qu'elles ne font pas
sauter les barricades disposées aux issues. Elles attendent. Elles ont
tout leur temps. Après tout, la nuit ne devrait pas tomber avant une
quinzaine d'heures.
Dans la fourmilière, on s'étonne. Pourquoi
n'attaquent-elles pas? Chli-pou-ni n'aime pas cela. Ce qui l'inquiète,
c'est que l'adversaire « agisse de manière à échapper
à son mode de compréhension », alors qu'il n'en a nul besoin,
étant le plus fort. Certaines de ses filles émettent timidement
l'opinion qu'on essaie peut-être de les affamer. Une telle
éventualité ne peut que redonner courage aux rousses : grâce
à leurs étables en sous-sol, leurs champignonnières, leurs
greniers à farine de céréales, les fourmis
réservoirs gavées de miellat, elles sont en mesure de tenir deux
bons mois de siège.
Mais Chli-pou-ni ne croit pas à un
siège. Ce que veulent les autres, là-haut, c'est un nid pour la
nuit. Elle repense à la fameuse sentence de Mère : Si l'adversaire
est plus fort, agis de manière à échapper à son mode
de compréhension. Oui, face à ces brutasses, les technologies de
pointe, voilà le salut.
Les cinq cent mille Chlipoukaniennes
opèrent des CA. Un débat intéressant émerge enfin.
C'est une petite ouvrière qui émet :
L'erreur a
été de vouloir reproduire des armes ou des stratégies
utilisées par nos aînées de Bel-o-kan. Nous ne devons pas
copier, nous devons inventer nos propres solutions, pour résoudre nos
propres problèmes.
Dès que cette phéromone est
lâchée, les esprits se débloquent et une décision est
rapidement prise. Tout le monde se met alors au travail.
JANISSAIRE:
Au XIVe siècle, le sultan Murad Ier créa un corps d'armée
un peu spécial, qu'on baptisa les Janissaires (du turc yeni tcheri,
nouvelle milice). L'armée janissaire avait une particularité :
elle n'était formée que d'orphelins. En effet, les soldats turcs,
quand ils pillaient un village arménien ou slave, recueillaient les
enfants en très bas âge et les enfermaient dans une école
militaire spéciale d'où ils ne pouvaient rien connaître du
reste du monde. Eduqués uniquement dans l'art du combat, ces enfants
s'avéraient les meilleurs combattants de tout l'Empire ottoman et
ravageaient sans vergogne les villages habités par leur vraie famille.
Jamais les Janissaires n'eurent l'idée de combattre leurs kidnappeurs aux
côtés de leurs parents. En revanche, leur puissance ne cessant de
croître, cela finit par inquiéter le sultan Mahmut II qui les
massacra et bouta le feu à leur école en
1826.
Edmond Wells
Encyclopédie du savoir
relatif et absolu.
Le Pr Leduc avait amené deux grosses
malles. De l'une, il sortit un surprenant modèle de marteau-piqueur
à essence. Il se mit aussitôt à défoncer le mur
construit par les policiers, jusqu'à y dégager un trou circulaire
permettant le passage.
Quand le tapage eut cessé, Grand-mère
Augusta vînt proposer une verveine, mais Leduc refusa en expliquant
posément que cela risquait de lui donner envie d'uriner. Il se tourna
vers l'autre malle et en tira une panoplie complète de
spéléologue.
- Vous pensez que c'est si profond que
ça?
- Pour être franc, chère madame, avant de venir vous
voir j'ai effectué une recherche sur cet immeuble. Il était
habité à la Renaissance par des savants protestants qui ont
construit un passage secret. Je suis presque certain que ce passage
débouche en forêt de Fontainebleau. C'est par là que ces
protestants échappaient à leurs persécuteurs.
- Mais si
les gens qui sont descendus là-dessous sont ressortis en forêt, je
ne comprends pas pourquoi ils ne se sont plus manifestés ? Il y a mon
fils, mon petit-fils... ma bru, plus une bonne dizaine de pompiers et de
gendarmes, toutes ces personnes n'ont aucune raison de se cacher. Elles ont des
familles, des amis. Elles ne sont pas protestantes et il n'y a plus de guerres
de Religion.
- En êtes-vous tellement sûre, madame ?
Il la
fixa d'un drôle d'air.
- Les religions ont pris de nouveaux noms, elles
se targuent d'être des philosophies ou des... sciences. Mais elles sont
toujours aussi dogmatiques.
Il passa dans la pièce voisine pour
enfiler sa tenue de spéléo. Lorsqu'il refit son apparition, bien
gêné aux entournures, la tête prise dans un casque rouge vif
garni d'une lampe frontale, Augusta faillit pouffer.
Lui reprit comme si de
rien n'était.
- Après les protestants, cet appartement a
été occupé par des sectes de tout poil. Certaines
s'adonnaient à de vieux cultes païens, d'autres adoraient l'oignon,
ou le radis noir, que sais-je ?
- L'oignon et le radis noir sont excellents
pour la santé. Je comprends fort bien qu'on les adore. La santé
c'est ce qu'il y a de plus important... Regardez, je suis sourde, bientôt
sénile, et je meurs chaque jour un peu plus.
Il se voulut
rassurant.
- Allons ne soyez pas pessimiste, vous avez encore très
bonne mine.
- Voyons tiens, quel âge me donnez-vous?
- Je ne sais
pas... soixante, soixante-dix ans.
- Cent ans, monsieur! j'ai eu cent ans il
y a une semaine, et je suis complètement malade de tout mon corps, et la
vie m'est chaque jour plus difficile à supporter, surtout depuis que j'ai
perdu tous les êtres que j'aimais.
- Je vous comprends madame, la
vieillesse est une épreuve difficile.
- Vous avez encore beaucoup de
phrases à l'emporte-pièce comme ça?
- Mais
madame...
- Allez, descendez vite. Si demain je ne vous vois pas remonter,
j'appellerai la police et ils me feront sûrement un gros mur que plus
personne ne viendra casser...
Rongée en permanence par les larves
d'ichneumon, 4000e ne parvient pas à trouver le sommeil, même
durant les nuits les plus glacées.
Alors elle attend calmement la
mort, tout en se livrant à des activités passionnantes et
risquées qu'elle n'aurait jamais eu le courage d'aborder en d'autres
circonstances. Découvrir le bord du monde, par exemple.
Elles sont
encore en chemin vers les champs des moissonneuses. 103 683e profite du trajet
pour se remémorer certaines leçons de ses nourrices. Elles lui ont
expliqué que la Terre est un cube, ne portant la vie que sur sa face
supérieure.
Que verra-t-elle si elle atteint enfin le bout du monde,
son bord? De l'eau? Le vide d'un autre ciel? Sa compagne en sursis et
elle-même en sauront davantage alors que toutes les exploratrices, toutes
les rousses depuis le commencement des temps!
Sous le regard
étonné de 4OOOe, la marche de 103 683e se transforme soudain en un
pas déterminé.
Lorsque au milieu de l'après-midi les
esclavagistes se décident à forcer les issues, elles sont
surprises de ne trouver aucune résistance. Elles savent pourtant bien
qu'elles n'ont pas détruit l'armée rousse tout entière,
même en tenant compte de la petite taille de la cité. Alors
méfiance...
Elles avancent d'autant plus prudemment
qu'habituées à vivre au grand air et jouissant à la
lumière d'une excellente vue, elles sont complètement aveugles en
sous-sol. Les asexuées rousses n'y voient pas non plus, mais elles au
moins sont habituées à évoluer dans les boyaux de ce monde
de ténèbres.
Les esclavagistes arrivent dans la Cité
interdite. Tout est désert. Il y a même des tas d'aliments qui
gisent au sol, intacts! Elles descendent encore; les greniers sont pleins, des
gens se trouvaient dans ses salles il y a peu de temps, c'est certain.
A
l'étage - 5, elles trouvent des phéromones récentes. Elles
essaient de décrypter les conversations qui se sont tenues là,
mais les rousses ont déposé un rameau de thym dont les exhalaisons
parasitent tous les effluves.
Etage - 6. Elles n'aiment pas se sentir comme
ça, enfermées sous la terre. Il fait si noir dans cette ville!
Comment des fourmis peuvent-elles supporter de rester en permanence dans cet
espace confiné et sombre comme la mort ?
A l'étage - 8, elles
repèrent des phéromones encore plus fraîches. Elles
accélèrent le pas, les rousses ne doivent plus être bien
loin.
A l'étage - 10, elles surprennent un groupe d'ouvrières
brandissant des œufs. Celles-ci détalent devant les envahisseuses.
C'était donc ça! Enfin elles comprennent, toute la ville est
descendue dans les étages les plus profonds en espérant sauver sa
précieuse progéniture.
Comme tout redevient cohérent,
les esclavagistes oublient toute prudence et courent en poussant leur fameuse
phéromone cri de guerre dans les couloirs. Les ouvrières
chlipoukaniennes n'arrivent pas à les semer, et on est déjà
à l'étage - 13.
Soudain, les porteuses d'œufs
disparaissent inexplicablement. Quant au couloir qu'elles suivaient, il
débouche sur une immense salle dont le sol est largement baigné de
flaques de miellat. Les esclavagistes se précipitent d'instinct pour
lécher la précieuse liqueur qui, sinon, risque d'être
épongée par la terre.
D'autres guerrières se pressent
derrière elles, mais la salle est vraiment gigantesque, il y a de la
place et de la flaque de miellat pour tout le monde. Comme c'est doux, comme
c'est sucré! Ce doit sûrement être une de leurs salles
à fourmis réservoirs, une esclavagiste en a entendu parler : une
technique soi-disant moderne qui consiste à obliger une pauvre
ouvrière à passer toute sa vie tête en bas et l'abdomen
étiré à l'extrême.
Elles se moquent une fois de
plus des citadines tout en se gobergeant de miellat. Mais un détail
attire tout d'un coup l'attention d'une esclavagiste. Il est surprenant qu'une
salle aussi importante n'ait qu'une seule entrée...
Elle n'a pas le
temps de réfléchir plus. Les rousses ont fini de creuser. Un
torrent d'eau jaillit du plafond, Les esclavagistes essayent de fuir par le
couloir mais celui-ci est maintenant obstrué par un gros rocher. Et le
niveau de l'eau monte. Celles qui n'ont pas été assommées
par le choc de la trombe se débattent de toute leur
énergie.
L'idée est venue de la guerrière rousse qui
avait signalé qu'il ne faut pas copier ses aînées. Elle
avait ensuite posé la question : Quelle est la spécificité
de notre ville? Ce ne fut qu'une seule phéromone : Le ruisseau souterrain
de l'étage - 12 !
Elles avaient alors dévié une rigole
à partir du ruisseau, et canalisé ce bras d'eau en
imperméabilisant le sol avec des feuilles grasses. Le reste était
plutôt lié à la technique des citernes. Elles avaient
construit un gros réservoir d'eau dans une loge, puis en avaient
percé le centre avec une branche. Le plus compliqué était
évidemment de tenir la branche foreuse pointée au-dessus de l'eau.
Ce furent des fourmis suspendues au plafond de la loge citerne qui
réussirent cette prouesse.
En dessous, les esclavagistes gesticulent
et gigotent. La plupart sont déjà noyées, mais lorsque
toute l'eau est transvasée dans la salle inférieure le, niveau de
flottaison est assez élevé pour que certaines guerrières
arrivent à
sortir par le trou du plafond. Les rousses les abattent
sans mal au tir d'acide.
Une heure plus tard, la soupe d'esclavagistes ne
bouge plus. La reine Chli-pou-ni a gagné. Elle émet alors sa
première sentence historique : Plus l'obstacle est élevé,
plus il nous oblige à nous surpasser.
Un cognement sourd et
régulier attira Augusta dans la cuisine, juste comme le Pr Leduc passait
le trou du mur en se contorsionnant. Ça alors, après vingt-quatre
heures! Pour une fois qu'il y avait quelqu'un d'antipathique dont la disparition
lui était égale, il fallait qu'il revienne!
Sa combinaison de
spéléo était lacérée, mais il était
indemne. Il était bredouille, aussi, cela se voyait comme le nez au
milieu de la figure.
- Alors?
- Alors, quoi alors?
- Vous les avez
trouvés ?
- Non...
Augusta était toute remuée.
C'était la première fois que quelqu'un remontait vivant et pas fou
de ce trou. Il était donc possible de survivre à cette
aventure!
- Mais enfin, qu'y a-t-il là-dessous? Est-ce que ça
débouche dans la forêt de Fontainebleau comme vous le pensiez
?
Il se défit de son casque.
- Amenez-moi d'abord à boire
s'il vous plait. J'ai épuisé toutes mes réserves
alimentaires et je n'ai pas bu depuis hier midi.
Elle lui apporta de la
verveine qu'elle gardait chaude dans une Thermos.
- Vous voulez que je vous
dise ce qu'il y a là-dessous? Il y a un escalier en colimaçon qui
descend raide sur plusieurs centaines de mètres. Il y a une porte. Il y a
un bout de couloir aux reflets rouges, bourré de rats, puis tout au fond
il y a un mur qui a dû être construit par votre petit-fils Jonathan.
Un mur très solide, j'ai essayé de le trouer à la perceuse
sans aucun résultat. En fait, il doit tourner ou basculer, car il y a un
système de touches alphabétiques à code.
- Des touches
alphabétiques à code ?
- Oui, il faut sans doute taper un mot
répondant à une question.
- Quelle question?
- Comment faire
quatre triangles équilatéraux avec six allumettes?
Augusta ne
put s'empêcher d'éclater de rire. Ce qui agaça
profondément le scientifique.
- Vous connaissez la
réponse!
Entre deux hoquets elle parvint à articuler
- Non!
eh non! je ne connais pas la réponse! Mais je connais bien la
question!
Et elle riait, elle riait. Le Pr Leduc grommela
- Je suis
resté des heures à chercher. Évidemment on arrive à
un résultat avec les triangles inclus en V, mais ils ne sont pas
équilatéraux.
Il rangeait son matériel.
- Si vous le
voulez bien, je vais aller interroger un ami mathématicien et je
reviendrai.
- Non!
- Comment ça non ?
- Une fois, la chance, une
seule. Si vous n'avez pas su en profiter, il est trop tard. Veuillez tirer ces
deux malles hors de chez moi. Adieu monsieur!
Elle ne lui appela même
pas un taxi. Son aversion avait pris le dessus. Il avait
décidément une odeur qui ne lui revenait pas.
Elle s'assit dans
la cuisine, face au mur défoncé. Maintenant la situation avait
évolué. Elle se résolut à téléphoner
à Jason Bragel et à ce M. Rosenfeld. Elle avait
décidé de s'amuser un peu avant de mourir.
PHEROMONE
HUMAINE: Tout comme les insectes, qui communiquent par les
odeurs,
l'homme dispose d'un langage olfactif par lequel il dialogue discrètement
avec ses semblables.
Comme nous n'avons pas d'antennes
émettrices, nous projetons les phéromones dans l'air à
partir des aisselles, des tétons, du cuir chevelu et des organes
génitaux.
Ces messages sont perçus inconsciemment mais
n'en sont pas moins efficaces. L'homme a cinquante millions de terminaisons
nerveuses olfactives; cinquante millions de cellules capables d'identifier des
milliers d'odeurs, alors que notre langue ne sait reconnaître que quatre
saveurs.
Quel usage faisons-nous de ce mode de
communication?
Tout d'abord, l'appel sexuel. Un mâle humain
pourra très bien être attiré par une femelle humaine
uniquement parce qu'il a apprécié ses parfums naturels (d'ailleurs
trop souvent cachés sous des parfums artificiels !). Il pourra de
même se trouver repoussé par une autre dont les phéromones
ne lui « parlent » pas.
Le processus est subtil. Les deux
êtres ne se douteront même pas du dialogue olfactif qu'ils ont eu.
On dira juste que "l'amour est aveugle".
Cette influence des
phéromones humaines peut aussi se manifester dans les rapports
d'agression. Comme chez les chiens, un homme qui hume des effluves transportant
le message « peur » de son adversaire aura naturellement envie de
l'attaquer.
Enfin l'une des conséquences les plus
spectaculaires de l'action de phéromones humaines est sans doute la
synchronisation des cycles menstruels. On s'est en effet aperçu que
plusieurs femmes vivant ensemble émettaient des odeurs, qui ajustaient
leur organisme de sorte que les règles de toutes se déclenchent en
même temps.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Elles aperçoivent leurs premières moissonneuses
au milieu des champs jaunes. En vérité, il faudrait plutôt
parler de bûcheronnes; leurs céréales sont bien plus grandes
qu'elles et elles doivent cisailler la base de la tige pour que tombent les
grains nourriciers.
En dehors de la cueillette, leur principale
activité consiste à éliminer toutes les autres plantes
poussant autour de leurs cultures. Elles utilisent pour cela un herbicide de
leur fabrication : l'acide indole-acétique, qu'elles pulvérisent
avec une glande abdominale.
A l'arrivée de 103 683e et de 4000e, les
moissonneuses leur prêtent à peine attention. Elles n'ont jamais vu
de fourmis rousses, et pour elles ces deux insectes sont au mieux deux esclaves
en fugue ou deux fourmis à la recherche de sécrétion de
lomechuse. Bref, des clochardes ou des droguées.
Une moissonneuse
finit pourtant par déceler une molécule aux odeurs de fourmi
rouge. Suivie d'une compagne, elle quitte son travail et s'approche.
Vous
avez rencontré des rouges ? Où sont-elles ?
En discutant, les
Belokaniennes apprennent que les rouges ont attaqué le nid des
moissonneuses il y a plusieurs semaines. Elles ont tué avec leur dard
venimeux plus d'une centaine d'ouvrières et de sexués, puis ont
dérobé toute la réserve de farine de
céréales. A son retour d'une campagne menée au sud,
à la recherche de nouvelles graines, l'armée des moissonneuses
n'avait pu que constater les dégâts.
Les rousses reconnaissent
qu'elles ont en effet rencontré des rouges. Elles indiquent la direction
à prendre pour les retrouver. On les questionne, et elles narrent leur
propre odyssée.
Vous êtes à la recherche du bout du monde
?
Elles acquiescent. Les autres éclatent alors de phéromones de
rire aux odeurs pétillantes. Pourquoi s'esclaffent-elles ? Le bout du
monde n'existerait-il pas ?
Si, il existe et vous y êtes
arrivées! Outre les moissons notre principale activité est de
tenter le franchissement du bout du monde.
Les moissonneuses se proposent de
guider dès le lendemain matin les deux « touristes » vers ce
lieu métaphysique. La soirée se passe en discussions, à
l'abri du petit nid que les moissonneuses ont creusé dans l'écorce
d'un hêtre.
Et les gardiens du bout du monde ? demande 103 683e.
Ne
vous en faites pas, vous les verrez bien assez tôt.
Est-il vrai qu'ils
ont une arme capable d'écraser d'un coup toute une armée ?
Les
moissonneuses sont surprises que ces étrangères connaissent de
tels détails.
C'est exact.
103 683e va donc enfin connaître
la solution de l'énigme de l'arme secrète!
Cette
nuit-là, elle a un rêve. Elle voit la Terre qui s'arrête
à angle droit, un mur d'eau vertical qui envahit le Ciel et, sortant de
ce mur d'eau, des fourmis bleues tenant des branches d'acacia très
destructrices. Il suffit qu'un bout de ces branches magiques touche quoi que ce
soit pour que tout soit pulvérisé.
4
Le bout du chemin
AUGUSTA passa toute la journée devant six allumettes. Le mur
était plus psychologique que réel, ça elle l'avait compris.
Le fameux « Il faut penser différemment! » d'Edmond... Son fils
avait découvert quelque chose, c'était certain, et il le cachait
avec son intelligence.
Elle se remémora ses nids d'enfance, ses «
tanières ». C'est peut-être parce qu'on les lui avait toutes
détruites qu'il avait cherché à s'en fabriquer une qui
serait inaccessible, un endroit où nul ne viendrait jamais le
déranger... Comme un lieu intérieur, qui trouverait à
projeter au-dehors sa paix... et son invisibilité.
Augusta secoua
l'engourdissement qui la gagnait. Un souvenir de sa propre jeunesse
émergea. C'était une nuit d'hiver, elle était toute petite,
et elle avait compris qu'il pouvait exister des nombres en dessous de
zéro... 3, 2, 1, 0 et puis - 1, -2, - 3... Des nombres à l'envers!
Comme si on retournait le gant des chiffres. Zéro n'était donc pas
la fin ou le commencement de tout. Il existait un autre monde infini de l'autre
côté. C'était comme si on avait fait éclater le mur
du « zéro ».
Elle devait avoir sept ou huit ans, mais sa
découverte l'avait bouleversée et elle n'avait pas dormi de la
nuit.
Les chiffres à l'envers... C'était l'ouverture d'une
autre dimension. La troisième dimension. Le relief!
Seigneur!
Ses
mains tremblent d'émotion, elle pleure, mais elle a la force de saisir
les allumettes. Elle en pose trois en triangle puis place à chaque coin
une allumette qu'elle dresse pour que toutes convergent en un point
supérieur.
Cela forme une pyramide. Une pyramide et quatre triangles
équilatéraux.
Voici la limite est de la Terre. Un lieu
sidérant. Cela n'a plus rien de naturel, plus rien de terrien. Ce n'est
pas comme 103 683e se l'imaginait. Le bord du monde est noir, jamais elle n'a
rien vu d'aussi noir! C'est dur, lisse, tiède et ça sent les
huiles minérales.
À défaut d'océan vertical, on
trouve ici des courants aériens d'une violence inouïe.
Elles
restent longtemps à essayer de comprendre ce qui se passe. De temps en
temps une vibration se fait sentir. Son intensité augmente de
manière exponentielle. Puis soudain le sol tremble, un grand vent
soulève les antennes, un bruit infernal fait claquer les tympans des
tibias. On dirait un violent orage, mais à peine le
phénomène se manifeste-t-il qu'il a déjà
cessé, laissant juste retomber quelques volutes de
poussières.
Beaucoup d'exploratrices moissonneuses ont voulu franchir
cette frontière, mais les Gardiens veillent. Car ce bruit, ce vent, cette
vibration, ce sont eux : les Gardiens du bord du monde, frappant tout ce qui
essaie d'avancer sur la terre noire.
Ont-elles déjà vu ces
Gardiens? Avant que les rousses aient pu obtenir une réponse, un nouveau
fracas éclate, puis s'efface. L'une des six moissonneuses qui les
accompagne affirme que personne n'est jamais arrivé à marcher sur
la « terre maudite » et à en revenir vivant. Les Gardiens
écrasent tout.
Les Gardiens... ce doit être eux qui ont
attaqué La-chola-kan et l'expédition du 327e mâle. Mais
pourquoi ont-ils quitté le bout du monde pour s'avancer vers l'ouest ?
Veulent-ils envahir le monde?
Les moissonneuses n'en savent pas plus que les
rousses. Peuvent-elles au moins les décrire ? Tout ce qu'elles savent,
c'est que celles qui ont approché les Gardiens en sont mortes
écrasées. On ignore même dans quelle catégorie
d'êtres vivants ranger ceux-ci : sont-ils des insectes géants ? des
oiseaux ? des plantes ? Tout ce que les moissonneuses savent, c'est qu'ils sont
très rapides, très puissants. C'est une force qui les
dépasse et qui ne ressemble à rien de connu...
A ce
moment-là 4000e prend une initiative aussi soudaine qu'imprévue.
Elle quitte le groupe et se risque en territoire tabou. Mourir pour mourir, elle
veut tenter de franchir le bout du monde comme ça, au culot. Les autres
la regardent, atterrées.
Elle progresse lentement, guettant la moindre
vibration, la moindre fragrance annonciatrice de mort dans
l'extrémité sensible de ses pattes. Voilà... cinquante
têtes, cent têtes, deux cents têtes, quatre cents, six cents,
huit cents têtes de franchies. Rien. Saine et sauve!
En face on
l'acclame. D'où elle se trouve, elle voit des bandes blanches
intermittentes filer à gauche et à droite. Sur la terre noire tout
est mort; pas le moindre insecte, pas la moindre plante. Et le sol est si
noir... ça n'est pas une vraie terre.
Elle perçoit la
présence de végétaux, loin devant.
Serait-il possible
qu'il existe un monde après le bord du monde?
Elle lance quelques
phéromones à ses collègues restées sur la berge pour
leur raconter tout ça, mais on dialogue mal à si grande
distance.
Elle fait demi-tour, et c'est alors que se déclenchent
à nouveau le tremblement et le bruit énormes. Le retour des
Gardiens ! Elle galope de toutes ses forces pour rejoindre ses
compagnes.
Celles-ci restent pétrifiées durant la brève
fraction de temps où une stupéfiante masse traverse leur ciel dans
un vrombissement énorme. Les Gardiens sont passés, exaltant les
odeurs d'huiles minérales. Et 4000e a disparu.
Les fourmis se
rapprochent un peu du bord et comprennent. 4000e a été
écrasée si densément que son corps ne fait plus qu'un
dixième de tête d'épaisseur, comme incrusté dans le
sol noir!
Il ne reste plus rien de la vieille exploratrice belokanienne. Le
supplice des œufs d'ichneumon prend fin par la même occasion. On voit
d'ailleurs qu'une larve de cette guêpe venait de lui transpercer le dos,
à peine un point blanc au milieu du corps roux aplati...
C'est donc
ainsi que frappent les Gardiens du bout du monde. On entend juste un vacarme, on
perçoit un souffle et instantanément tout est détruit,
pulvérisé, écrasé. 103 683e n'a pas fini d'analyser
le phénomène qu'une autre déflagration se fait entendre. La
mort frappe même lorsque personne ne traverse son seuil. La
poussière retombe.
103 683e voudrait néanmoins tenter la
traversée. Elle repense à Sateï. Le problème est
similaire. Si ça ne marche pas par-dessus, alors il faut y aller
par-dessous.. Il faut considérer cette terre noire comme un fleuve, et le
meilleur moyen de passer les fleuves c'est de percer un tunnel en dessous
:
Elle en parle aux six moissonneuses, immédiatement
enthousiasmées. C'est tellement évident qu'elles ne comprennent
pas pourquoi elles n'y ont pas pensé plus tôt! Alors tout le monde
se met à creuser à pleines mandibules.
Jason Bragel et le
Pr Rosenfeld n'avaient jamais été des fanatiques de verveine, mais
étaient en train de le devenir. Augusta leur raconta tout par le menu.
Elle leur expliqua qu'après elle, ils avaient été
désignés par son fils pour hériter de l'appartement.
Probablement, chacun aurait-il un jour envie d'explorer là-dessous, comme
elle-même en était tentée. Aussi
préférait-elle réunir toutes les énergies pour
frapper avec un maximum d'efficacité.
Une fois qu'Augusta eut fourni
ces indispensables données préliminaires, tous trois
parlèrent peu. Ils n'en avaient pas besoin pour se comprendre. Un regard,
un sourire... Aucun des trois n'avait jamais ressenti osmose intellectuelle
aussi immédiate. Cela dépassait d'ailleurs le seul intellect; on
aurait dit qu'ils étaient nés pour se compléter, que leurs
programmes génétiques s'emboîtaient et fusionnaient.
C'était magique. Augusta était très vieille, et pourtant
les deux autres la trouvaient extraordinairement belle...
Ils
évoquèrent Edmond ; dépourvue de la plus petite
arrière-pensée, leur affection pour le défunt les
étonnait eux-mêmes. Jason Bragel ne parla pas de sa famille, Daniel
Rosenfeld ne parla pas de son travail, Augusta ne parla pas de sa maladie. Ils
décidèrent de descendre le soir même. Ils le savaient,
c'était la seule chose qu'il y eût à faire, ici et
maintenant.
LONGTEMPS ON : Longtemps on a pensé que
l'informatique en général et les programmes d'intelligence
artificielle en particulier allaient mélanger et présenter sous
des angles neufs les concepts humains. Bref, on attendait de
l'électronique une nouvelle philosophie. Mais même en la
présentant différemment, la matière première reste
identique : des idées produites par des imaginations humaines. C'est une
impasse. La meilleure voie pour renouveler la pensée est de sortir, de
l'imagination humaine.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Chli-pou-kan grandit en taille et en intelligence, c'est
maintenant une cité « adolescente ». En poursuivant dans la
voie des technologies aquatiques, on a installé tout un réseau de
canaux sous l'étage - 12. Ces bras d'eau permettent le transport rapide
d'aliments d'un bout à l'autre de la ville.
Les Chlipoukaniennes ont
eu tout loisir de mettre au point leurs techniques de transport aquatique. Le
nec plus ultra est une feuille d'airelle flottante. Il suffit de prendre le
courant dans le bon sens et on peut voyager sur plusieurs centaines de
têtes de voie fluviale. Des champignonnières de l'est aux
étables de l'ouest, par exemple.
Les fourmis espèrent
réussir un jour à dresser les dytiques. Ces gros
coléoptères subaquatiques, pourvus de poches d'air sous leurs
élytres, nagent en effet très vite. Si on pouvait les convaincre
de pousser les feuilles d'airelle, les radeaux disposeraient d'un mode de
propulsion moins aléatoire que les courants.
Chli-pou-ni
elle-même lance une autre idée futuriste. Elle se souvient du
coléoptère rhinocéros qui l'a libérée de la
toile d'araignée. Quelle machine de guerre parfaite ! Non seulement les
rhinocéros ont une grande corne frontale, non seulement ils ont une
carapace blindée, mais ils volent aussi à vive allure. Mère
imagine carrément une légion de ces bêtes, avec dix
artilleuses posées sur la tête de chacune d'entre elles. Elle voit
déjà ces équipages fondre, quasi invulnérables, sur
les troupes ennemies qu'elles inondent d'acide...
Seul écueil : tout
comme les dytiques, les rhinocéros se montrent d'autant plus difficiles
à apprivoiser qu'on n'arrive même pas à comprendre leur
langue! Alors plusieurs dizaines d'ouvrières passent leur temps à
décrypter leurs émissions olfactives et à essayer de leur
faire comprendre le langage phéromonal fourmi.
Si les résultats
restent pour l'instant médiocres, les Chlipoukaniennes parviennent quand
même à se les concilier en les gavant de miellat. La nourriture est
finalement le langage insecte le mieux partagé.
En dépit de ce
dynamisme collectif, Chli-pou-ni est soucieuse. Trois escouades d'ambassadrices
ont été envoyées en direction de la
Fédération pour se faire reconnaître comme
soixante-cinquième cité et il n'y a toujours pas de
réponse.
Belo-kiu-kiuni rejette-t-elle l'alliance ?
Plus elle y
réfléchit, plus Chli-pou-ni se dit que ses ambassadrices espionnes
ont dû commettre des maladresses, se faire intercepter par les
guerrières au parfum de roche. À moins qu'elles ne se soient
simplement laissé charmer par les effluves hallucinogènes de la
lomechuse de l'étage - 50... Ou quoi d'autre encore ?
Elle veut en
avoir le cœur net. Elle n'a pas l'intention de renoncer ni à sa
reconnaissance par la Fédération ni à la poursuite de
l'enquête! Elle décide d'envoyer 80le, sa meilleure et plus subtile
guerrière. Pour lui donner tous les atouts, la reine opère une CA
avec la jeune soldate, qui en saura de la sorte autant qu'elle sur ce
mystère. Elle deviendra
L'œil qui voit
L'antenne qui sent
La griffe qui frappe de Chli-pou-kan.
La vieille dame avait
préparé un plein sac à dos de victuailles et de boissons,
parmi lesquelles trois Thermos de verveine chaude. Surtout, ne pas faire comme
cet antipathique de Leduc, contraint de remonter vite pour avoir
négligé le facteur alimentation... Mais de toute façon,
aurait-il jamais trouvé le mot code ? Augusta se permettait d'en
douter.
Entre autres accessoires, Jason Bragel s'était muni d'une
bombe lacrymogène grand modèle et de trois masques à gaz;
Daniel Rosenfeld, lui, avait pris un appareil photo avec flash, un modèle
dernier cri.
Maintenant, ils tournaient à l'intérieur du
manège de pierres. Comme cela avait été le cas pour tous
ceux qui les avaient précédés, la descente faisait resurgir
des souvenirs, des pensées enfouis. La petite enfance, les parents, les
premières souffrances, les fautes commises, l'amour frustré,
l'égoïsme, l'orgueil, les remords...
Leurs corps se mouvaient
machinalement, au-delà, toute possibilité de fatigue. Ils
s'enfonçaient dans la chair de la planète, ils
s'enfonçaient dans leur vie passée. Ah! combien était
longue une vie, et comme elle pouvait être destructrice, bien plus
facilement destructrice que créatrice...
Ils parvinrent finalement
devant une porte. Un texte s'y trouvait inscrit.
L'âme au moment
de la mort éprouve la même impression que ceux qui sont
initiés aux grands Mystères.
Ce sont tout d'abord des
courses au hasard de pénibles détours, des voyages
inquiétants et sans terme à travers les
ténèbres.
Puis, avant la fin, la frayeur est à
son comble. Le frisson, le tremblement, la sueur froide, l'épouvante
dominent.
Cette phase est suivie presque immédiatement d'une
remontée vers la lumière, d'une illumination
brusque.
Une lueur merveilleuse s'offre aux yeux, on traverse des
lieux purs et des prairies où retentissent les voix et les
danses.
Des paroles sacrées inspirent le respect religieux.
L'homme parfait et initié devient libre, et il célèbre les
Mystères.
Daniel prit une photo.
- Je connais ce texte,
affirma Jason. C'est de Plutarque.
- Joli texte en vérité.
-
Ça ne vous fait pas peur? demanda Augusta.
- Si, mais c'est fait
exprès. Et de toute façon, il est dit qu'après la frayeur
vient l'illumination. Alors opérons par étapes. Si un peu de
frayeur est nécessaire, laissons-nous effrayer.
- Justement, les
rats...
Ce fut comme s'il avait suffi d'en parler. Ils étaient
là. Les trois explorateurs sentaient leurs présences furtives,
appréhendaient le contact, au ras de leurs chaussures montantes. Daniel
déclencha à nouveau son appareil. Le flash révéla
l'image répulsive d'une moquette de boules grises et d'oreilles noires.
Jason se hâta de distribuer les masques, avant de pulvériser
généreusement son gaz lacrymogène aux alentours. Les
rongeurs ne se le firent pas dire deux fois...
La descente reprit et dura
longtemps encore.
- Et si l'on pique-niquait, messieurs ? proposa
Augusta.
Ils pique-niquèrent donc. L'épisode des rats semblait
oublié, tous trois étaient de la meilleure humeur. Comme il
faisait un peu froid, ils terminèrent leur collation par une
lampée d'alcool et un bon café brûlant. Normalement, la
verveine n'était servie qu'au goûter.
Elles creusent
longuement avant de pouvoir remonter dans une zone où la terre est
meuble. Une paire d'antennes émerge enfin, tel un périscope; des
odeurs inconnues l'inondent.
Air libre. Les voici de l'autre
côté du bout du monde. Toujours pas de mur d'eau. Mais un univers
qui, vraiment, ne ressemble en rien à l'autre. Si l'on dénombre
encore quelques arbres et quelques places d'herbe, tout de suite après
s'étale un désert gris, dur et lisse. Pas la moindre
fourmilière ou termitière en vue.
Elles font quelques pas. Mais
d'énormes choses noires s'abattent autour d'elles. Un peu comme les
Gardiens, sauf que celles-là tombent au petit bonheur la chance.
Et ce
n'est pas tout. Loin devant, se dresse un monolithe géant, tellement haut
que leurs antennes n'arrivent pas à en percevoir les limites. Il
assombrit le ciel, il écrase la terre.
Ce doit être le mur du
bout du monde, et derrière il y a de l'eau, pense 103 683e.
Elles
avancent encore un peu, pour tomber nez à nez avec un groupe de blattes
agglutinées sur un morceau... d'on ne sait trop quoi. Leur carapace
transparente laisse voir tous les viscères, tous les organes et
même le sang qui bat dans les artères! Hideux! C'est en battant en
retraite que trois moissonneuses sont pulvérisées par la chute
d'une masse.
103683e et ses trois dernières camarades décident
malgré tout de continuer. Elles passent des murets poreux, toujours en
direction du monolithe à la taille infinie. Elles se trouvent soudain
dans une région encore plus déroutante. Le sol y est rouge et a le
grain d'une fraise. Elles repèrent une sorte de puits et pensent y
descendre pour trouver un peu d'ombre, quand brusquement une grosse
sphère blanche d'au moins dix têtes de diamètre surgit du
ciel, rebondit et les pourchasse. Elles se jettent dans le puits... ont juste le
temps de se plaquer contre les parois lorsque la sphère s'écrase
au fond.
Elles ressortent, affolées, et galopent. Alentour, le sol est
bleu, vert ou jaune, et partout il y a ces puits et ces sphères blanches
qui vous poursuivent. Cette fois c'en est trop, le courage a ses limites. Cet
univers est bien trop différent pour être supportable.
Alors
elles fuient à perdre haleine, reprennent le souterrain et retournent
vite vers le monde normal.
CIVILISATION (suite) : Autre grand choc de
civilisations : la rencontre de l'Occident et de l'orient.
Les annales
de l'Empire chinois signalent, aux environs de l'an 115 de notre ère,
l'arrivée d'un bateau, vraisemblablement d'origine romaine, que la
tempête avait malmené et qui s'échoua à la côte
après des jours de dérive.
Or les passagers
étaient des acrobates et des jongleurs qui, à peine à
terre, voulurent se concilier les habitants de ce pays inconnu en leur donnant
un spectacle. Les Chinois virent ainsi - bouche bée - ces
étrangers aux longs nez cracher le feu, nouer leurs membres, changer les
grenouilles en serpents, etc. Ils en conclurent à bon droit que l'Ouest
était peuplé de clowns et de mangeurs de feu. Et plusieurs
centaines d'années passèrent avant qu'une occasion de les
détromper ne se présente.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Ils furent enfin devant le mur de Jonathan. Comment faire
quatre triangles avec six allumettes? Daniel ne manqua pas de prendre une photo.
Augusta tapa le mot « pyramide » et le mur bascula en douceur. Elle
fut fière de son petit-fils.
Ils passèrent, et ne
tardèrent pas à entendre le mur qui se remettait en place. Jason
éclaira les parois; partout de la roche, mais plus la même que tout
à l'heure. Avant le mur elle était rouge, et jaune à
présent, veinée de soufre.
L'air restait pourtant respirable.
On aurait même cru sentir un léger filet d'air. Le Pr Leduc
avait-il raison ? Ce tunnel débouchait-il en forêt de Fontainebleau
?
Ils tombèrent tout à coup sur une nouvelle horde de rats,
beaucoup plus agressifs que ceux qu'ils avaient rencontrés auparavant.
Jason comprit ce qui devait se passer mais n'eut pas le loisir de l'expliquer
aux autres : ils avaient dû remettre les masques et balancer du gaz.
Chaque fois que le mur basculait, ce qui certes n'était pas arrivé
souvent, des rats de la « zone rouge » passaient dans la « zone
jaune », à la recherche de nourriture. Mais si ceux de la zone rouge
s'en tiraient encore à peu près, les autres - les migrants
n'avaient rien trouvé de consistant et avaient dû
s'entre-dévorer.
Et Jason et ses amis avaient affaire aux survivants,
autrement dit aux plus féroces. Avec eux, le gaz lacrymogène se
révélait carrément inefficace. Ils attaquaient! Ils
bondissaient, essayaient de s'accrocher aux bras...
Au bord de
l'hystérie, Daniel mitraillait à coups de flashes aveuglants, mais
ces bestiaux de cauchemar pesaient des kilos et n'avaient pas peur des hommes.
Les premières blessures apparurent. Jason tira son Opinel, poignarda deux
rats et les lança en pâture aux autres. Augusta lâcha
plusieurs coups d'un petit revolver... Ils purent ainsi prendre le large. Il
était temps!
QUAND J'ETAIS: Quand j'étais petit, je
restais des heures allongé au sol à regarder les
fourmilières. Cela me semblait plus « réel » que la
télévision.
Parmi les mystères que m'offrait la
fourmilière, celui-ci: pourquoi après l'un de mes saccages
ramenaient-elles certains blessés et laissaient-elles les autres mourir ?
Tous étaient de même taille... Selon quels critères de
sélection un individu était-il jugé intéressant, et
un autre négligeable?
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Ils couraient dans ce tunnel zébré de
jaune.
Ils arrivèrent ensuite devant un grillage d'acier. Une
ouverture en son centre donnait à l'ensemble l'allure d'une nasse de
pêcheur. Cela formait un cône qui se rétrécissait de
sorte à laisser transiter un corps humain d'une épaisseur moyenne
mais sans possibilité de retour, vu les pointes placées à
l'issue du cône.
- C'est un bricolage récent...
- Hum, on
dirait que ceux qui ont fabriqué cette porte et cette nasse ne souhaitent
pas qu'on revienne en arrière...
Augusta reconnaissait encore le
travail de Jonathan, le maître des portes et des métaux.
-
Regardez!
Daniel éclaira une inscription
Ici finit la
conscience. Voulez-vous rentrer dans l'inconscient?
Ils
restèrent bouche bée.
- Qu'est-ce qu'on fait ?
Tous
pensaient à la même chose au même moment.
- Au point
où l'on est, il serait dommage de renoncer. Je vous suggère qu'on
continue!
- Je passe le premier, lança Daniel en mettant sa queue de
cheval à l'abri dans son col pour qu'elle n'accroche pas.
Ils
rampèrent chacun à tour de rôle à travers la nasse d
acier.
- C'est marrant, dit Augusta, j'ai l'impression d'avoir
déjà vécu ce genre d'expérience.
- Vous avez
déjà été dans une nasse qui compresse et qui vous
empêche de revenir en arrière?
- Oui. C'était il y a
très longtemps.
- Qu'est-ce que vous appelez très longtemps
?...
- Oh! j'étais jeune, je devais avoir... une ou deux
secondes.
Les moissonneuses racontent dams leur cité leurs
aventures de l'autre côté du monde, pays de monstres et de
phénomènes incompréhensibles. Les blattes, les plaques
noires, le monolithe géant, le puits, les boules blanches... C'est trop!
Aucune possibilité de créer un village dans un univers aussi
grotesque.
103 683e reste dans un coin à reprendre des forces. Elle
réfléchit. Lorsque ses sœurs entendront son récit,
elles devront refaire toutes les cartes et reconsidérer les principes de
base de leur planétologie. Elle se dit qu'il est temps pour elle de
rentrer à la Fédération.
Depuis la nasse, ils
avaient bien dû faire une dizaine de kilomètres... Enfin, comment
savoir, et puis la fatigue devait quand même commencer à se faire
sentir.
Ils parvinrent à un mince ruisseau qui coupait le tunnel et
dont l'eau était spécialement chaude et chargée de
soufre.
Daniel s'arrêta net. Il lui avait semblé apercevoir des
fourmis sur un radeau de feuille au fil de l'eau! Il se reprit; sans doute les
émanations de poussière soufrée qui « lui filaient des
hallus »...
Quelques centaines de mètres plus loin, Jason mit le
pied sur un matériau craquant. Il éclaira. La cage thoracique d'un
squelette! Il poussa un cri sonore. Daniel et Augusta balayèrent de leur
torche les alentours et découvrirent deux nouveaux squelettes, dont un de
la taille d'un enfant. Était-ce possible que ce fût Jonathan et sa
famille?
Ils se remirent en chemin, et durent bientôt courir: un
froissement massif annonçait l'arrivée des rats. Le jaune des
parois virait au blanc. De la chaux. Épuisés, ils furent enfin au
bout du tunnel. Au pied d'un escalier en colimaçon qui
remontait!
Augusta tira ses deux dernières balles dans la direction
des rats, puis ils se lancèrent dans l'escalier. Jason eut encore
l'esprit assez vif pour noter qu'il était à l'inverse du premier,
c'est-à-dire que montée comme descente se faisaient en tournant
dans le sens des aiguilles d'une montre.
La nouvelle fait sensation. Une
Belokanienne vient de débarquer dans la Cité. On dit à la
ronde que ce doit être une ambassadrice de la Fédération,
venue annoncer le rattachement officiel de, Chli-pou-kan comme
soixante-cinquième cité.
Chli-pou-ni est moins optimiste que
ses filles. Elle se méfie de cette arrivante. Et si c'était une
guerrière au parfum de roche envoyée de Bel-o-kan pour infiltrer
la cité de la reine subversive ?
Comment est-elle ?
Elle est
surtout très fatiguée! Elle a dû courir depuis Bel-o-kan
pour faire le trajet en quelques jours.
Ce sont des bergères qui
l'avaient aperçue, fourbue, errant aux environs. Elle n'avait pour
l'instant rien émis, on l'avait directement amenée dans la salle
des fourmis citernes pour qu'elle se ressource.
Faites-la venir ici, je veux
lui parler seule à seule, mais je veux que des gardes restent à
l'entrée de la loge royale prêtes à intervenir à mon
signal.
Chli-pou-ni a toujours souhaité avoir des nouvelles de sa
cité natale, mais maintenant qu'une représentante en
débarque, la première idée qui lui traverse l'esprit est de
la considérer comme une espionne et de la tuer. Elle attendra de la voir,
mais si elle décèle la moindre molécule d'odeur de roche,
elle la fera exécuter sans moindre hésitation.
On amène
la Belokanienne. Dès qu'elles se reconnaissent, les deux fourmis
bondissent l'une sur l'autre, mandibules grandes ouvertes, et se livrent...
à la plus onctueuse des trophallaxies. L'émotion est si forte
qu'elles n'arrivent pas tout de suite à émettre.
Chli-pou-ni
lance la première phéromone.
Où en est l'enquête ?
Est-ce que ce sont les termites ?
103683e raconte qu'elle a traversé
le fleuve de l'Est et visité la cité termite ; que celle-ci a
été anéantie et qu'il n'y a pas un seul survivant.
Alors
qui est derrière tout ça ?
Les vrais responsables de tous ces
événements incompréhensibles, selon la guerrière,
sont les Gardiens du bord oriental du monde. Des animaux tellement bizarres
qu'on ne les voit pas, on ne les sent pas. Tout d'un coup, ils surgissent du
ciel et tout le monde meurt!
Chli-pou-ni écoute avec attention.
Cependant, il reste un élément inexpliqué, ajoute 103 683e,
comment les Gardiens du bout du monde ont-ils pu utiliser les soldates aux
odeurs de roche?
Chli-pou-ni a son idée là-dessus. Elle raconte
que les soldates aux odeurs de roche ne sont ni des espionnes ni des
mercenaires, mais une force clandestine chargée de surveiller le niveau
de stress de l'organisme Cité. Elles étouffent toutes les
informations qui seraient susceptibles d'angoisser la Cité... Elle narre
comment ces tueuses ont assassiné 327e et comment elles ont tenté
de l'assassiner elle-même.
Et les réserves de nourriture sous la
roche plancher ? Et le couloir dans le granit?
Pour cela, Chli-pou-ni n'a
aucune réponse. Elle a justement envoyé des ambassadrices
espionnes qui vont essayer de résoudre cette double énigme.
La
jeune reine propose de faire visiter la Cité à son amie. Elle lui
explique en chemin les formidables possibilités qu'offre l'eau. Le fleuve
de l'Est, par exemple, a toujours été considéré
comme mortel, mais ce n'est que de l'eau, la reine y est tombée et n'en
est point morte. Peut-être qu'un jour on pourra descendre ce fleuve sur
des radeaux de feuilles et découvrir le bord septentrional du monde...
Chli-pou-ni s'exalte : des Gardiens du bord du nord existent sans doute, que
l'on pourrait inciter à lutter contre ceux du bord oriental.
103683e
n'est pas sans remarquer que Chli-pou-ni déborde de projets audacieux.
Tous ne sont pas réalisables, mais ce qui a déjà
été mis en œuvre est impressionnant : jamais la soldate
n'avait vu de champignonnières ou d'étables aussi vastes, jamais
elle n'avait vu de radeaux flottants sur les canaux souterrains...
Mais ce
qui la surprend le plus, c'est la dernière phéromone de la reine.
Elle affirme que si ses ambassadrices ne sont pas rentrées dans quinze
jours, elle déclarera la guerre à Bel-o-kan. Selon elle, la
cité natale n'est plus adaptée à ce monde. La simple
existence des guerrières au parfum de roche montre que c'est une ville
qui n'aborde pas de front les réalités. C'est une ville frileuse
comme un escargot. Jadis elle était révolutionnaire, maintenant
elle est dépassée. Il faut une relève. Ici, à
Chli-pou-kan, les fourmis progressent bien plus vite. Chli-pou-ni estime que, si
elle prend la tête de la Fédération, elle pourrait la faire
évoluer rapidement. Avec les 65 cités
fédérées, ses initiatives verraient leurs résultats
décuplés. Elle pense déjà à conquérir
les cours d'eau et à mettre au point une légion volante utilisant
des coléoptères rhinocéros.
103 683e hésite. Elle
avait l'intention de rejoindre Bel-o-kan pour y raconter son odyssée,
mais Chli-pou-ni lui demande de renoncer à ce dessein.
Bel-o-kan a mis
au point une armée « pour ne pas savoir », ne l'oblige pas
à connaître ce qu'elle ne veut pas connaître.
La cime
de l'escalier en colimaçon se trouve prolongée par des marches en
aluminium. Elles ne datent pas de la Renaissance, celles-là ! Ils
aboutissent à une porte blanche. Encore une inscription:
Et je
suis arrivé au voisinage d'un mur qui était construit de cristaux
et entouré de langues de feu.
Et cela commença par me
faire peur.
Puis je pénétrai dans les langues de feu
jusqu'au voisinage d'une grande demeure qui était construite de
cristaux.
Et les murs de la maison étaient comme un flot de
cristal en damiers et ses fondations étaient en cristal.
Son
plafond était comme la voie des étoiles.
Et entre eux se
trouvaient des symboles de feu.
Et leur ciel était clair comme
l'eau. (Énoch, 1)
Ils poussent la porte, remontent un couloir
très en pente. Le sol s'enfonce tout à coup sous leurs pas - un
plancher pivotant! Leur chute est si longue... que le temps d'avoir peur est
déjà passé, ils ont l'impression de voler. Ils
volent!
Leur chute est amortie par un filet de trapéziste, un filet
gigantesque aux mailles serrées. À quatre pattes, ils
tâtonnent dans le noir. Jason Bragel identifie une nouvelle porte... avec
non pas un nouveau code, mais une simple poignée. Il appelle ses
compagnons, à voix basse. Puis il ouvre.
VIEILLARD : En
Afrique, on pleure la mort d'un vieillard plus que la mort d'un
nouveau-né. Le vieillard constituait une masse d'expériences qui
pouvait profiter au reste de la tribu alors que le nouveau-né, n'ayant
pas vécu, n'arrive même pas à avoir conscience de sa
mort.
En Europe, on pleure le nouveau-né car on se dit qu'il
aurait sûrement pu faire des choses fabuleuses s'il avait vécu. On
porte par contre peu d'attention à la mort du vieillard. De toute
façon, il avait déjà profité de la
vie.
Edmond Wells
Encyclopédie du savoir
relatif et absolu.
L'endroit est baigné d'une lumière
bleue.
C'est un temple sans image, sans statue.
Augusta repense aux propos
du Pr Leduc. Les protestants devaient certainement se réfugier ici
autrefois, quand les persécutions se faisaient trop vives.
Sous de
larges voûtes en pierre de taille, la salle est vaste, carrée,
très belle. Le seul élément décoratif en est un
petit orgue d'époque, placé au centre. Devant l'orgue, un lutrin
sur lequel est posée une épaisse chemise.
Les murs sont
couverts d'inscriptions, dont beaucoup, même a un regard profane, semblent
plus proches de la magie noire que de la magie blanche. Leduc avait raison, les
sectes, ont dû se succéder dans ce refuge souterrain. Et jadis, il
ne devait pas y avoir le mur basculant, la nasse et la trappe avec le
filet.
On entend un gazouillis, comme de l'eau qui coule. Ils n'en voient pas
tout de suite l'origine. La lumière bleutée provient du
côté droit. Là se trouve une sorte de laboratoire, rempli
d'ordinateurs et d'éprouvettes. Toutes les machines sont encore
allumées; ce sont les écrans d'ordinateurs qui produisent ce halo
qui éclaire le temple.
- Cela vous intrigue, hein?
Ils se
regardent. Aucun des trois n'a parlé. Une lampe s'allume au
plafond.
Ils se retournent. Jonathan Wells, en peignoir blanc, se dirige vers
eux. Il est entré par une porte située dans le temple, de l'autre
côté du labo.
- Bonjour Grand-mère Augusta! Bonjour Jason
Bragel! Bonjour Daniel Rosenfeld!
Les trois interpellés demeurent
bouche bée, incapables de répondre. Il n'était donc pas
mort! Il vivait là! Comment peut-on vivre ici ? Ils ne savent par quelle
question commencer...
- Bienvenue dans notre petite communauté.
-
Où sommes-nous?
- Vous êtes ici dans un temple protestant
construit par Jean Androuet Du Cerceau au début du XVIIe siècle.
Androuet s'est rendu célèbre en construisant l'hôtel Sully
de la rue Saint-Antoine à Paris, mais je trouve que ce temple souterrain
est son chef-d'œuvre. Des kilomètres de tunnels en pierre de taille.
Vous avez vu, sur tout le trajet on trouve de l'air. Il a dû
ménager des cheminées, ou bien il a su utiliser les poches d'air
des galeries naturelles. On n'est même pas capable de comprendre comment
il s'y est pris. Et ce n'est pas tout, il n'y a pas que de l'air il y a aussi de
l'eau. Vous avez sûrement remarqué les ruisseaux qui traversent
certaines portions du tunnel. Regardez, il y en a un qui débouche
ici.
Il montre l'origine du gazouillis permanent, une fontaine
sculptée placée derrière l'orgue.
- Beaucoup de gens, au
fil des âges, se sont retirés ici pour trouver la paix et la
sérénité d'entreprendre des choses qui demandaient,
disons... beaucoup d'attention. Mon oncle Edmond avait découvert dans un
vieux grimoire l'existence de cette tanière et c'est là qu'il
travaillait.
Jonathan s'approche encore; une douceur et une
décontraction peu communes émanent de sa personne. Augusta en est
sidérée.
- Mais vous devez être exténués.
Suivez-moi.
Il pousse la porte par où il est apparu peu avant et les
entraîne dans une pièce où plusieurs divans sont
disposés en cercle.
- Lucie, hèle-t-il, nous avons des
visiteurs!
- Lucie ? Elle est avec toi ? s'exclame avec bonheur Augusta.
-
Hum, combien êtes-vous ici? demande Daniel.
- Nous étions
jusqu'alors dix-huit : Lucie, Nicolas, les huit pompiers, l'inspecteur, les cinq
gendarmes, le commissaire et moi. Bref, tous les gens qui se sont donné
la peine de descendre. Vous allez les voir bientôt. Excusez-nous, mais
pour notre communauté il est actuellement 4 heures du matin, et tout le
monde dort. Il n'y a que moi qui ai été réveillé par
votre arrivée. Qu'est-ce que vous avez fait comme boucan dans les
couloirs, dites donc...
Lucie apparaît, elle aussi en peignoir.
-
Bonjour!
Elle s'avance, souriante, et les embrasse tous les trois.
Derrière elle, des silhouettes en pyjama passent la tête par
l'embrasure d'une porte pour voir les « nouveaux arrivants
».
Jonathan apporte une grande carafe d'eau de la fontaine et des
verres.
- Nous allons vous laisser un moment, pour nous habiller et nous
préparer. Nous accueillons tous les nouveaux avec une petite fête,
mais là on ne savait pas que vous débarqueriez en pleine nuit... A
tout de suite!
Augusta, Jason et Daniel ne bougent pas. Toute cette histoire
est tellement énorme. Daniel se pince soudain l'avant-bras. Augusta et
Jason trouvent l'idée excellente et font de même. Mais non, la
réalité va parfois bien plus loin que le rêve. Ils se
regardent, délicieusement déroutés, et se
sourient.
Quelques minutes plus tard, tous sont réunis, assis sur les
divans. Augusta, Jason et Daniel ont repris leurs esprits et sont à
présent avides d'informations.
- Vous parliez tout à l'heure de
cheminées, sommes-nous loin de la surface ?
- Non, trois ou quatre
mètres au maximum.
- Alors on peut ressortir à l'air libre
?
- Non, non. Jean Androuet Du Cerceau a situé et construit son temple
juste en dessous d'un immense rocher plat d'une solidité à toute
épreuve - du granit!
- Il est pourtant percé d'un trou de la
taille d'un bras, complète Lucie. Cet orifice servait là encore de
cheminée de ventilation.
- Servait ?
- Oui, maintenant ce passage
est consacré à un autre usage. Ce n'est pas grave, il y a d'autres
cheminées de ventilation latérales. Vous voyez bien, on
n'étouffe pas ici...
- On ne peut pas sortir?
- Non. Ou en tout cas
pas par là-haut.
Jason semble vivement préoccupé.
-
Mais Jonathan, pourquoi alors as-tu construit ce mur pivotant, cette nasse, ce
plancher qui se dérobe, ce filet ?... Nous sommes totalement
bloqués ici!
- C'est précisément l'effet voulu. Cela m'a
demandé beaucoup de moyens et d'efforts. Mais c'était
nécessaire. Quand je suis arrivé la première fois dans ce
temple, je suis tombé sur le lutrin. Outre l'Encyclopédie du
savoir relatif et absolu, j'y ai trouvé une lettre de mon oncle qui
m'était personnellement adressée. La voici.
Ils lisent
:
Mon cher Jonathan,
Tu t'es décidé à
descendre malgré mon avertissement. Tu es donc plus courageux que je ne
le pensais. Bravo. Il y avait selon moi une chance sur cinq pour que tu
réussisses. Ta mère m'avait parlé de ta phobie du noir. Si
tu es ici c'est que tu es arrivé, entre autres, à surmonter ce
handicap et que ta volonté s'est aiguisée. Nous en aurons
besoin.
Tu vas trouver dans cette chemise l'Encyclopédie du
savoir relatif et absolu qui, au jour où j'écris ces mots, forme
288 chapitres parlant de mes travaux. Je souhaite que tu les poursuives, ils en
valent la peine.
L'essentiel de ces recherches porte sur la
civilisation fourmi. Enfin tu liras et tu comprendras. Mais dans un premier
temps j'ai une requête très importante à te formuler. Au
moment où tu es parvenu ici, je n'ai pas eu le temps de mettre en place
les protections (si j'y étais arrivé tu n'aurais pas trouvé
cette lettre ainsi rédigée) de mon secret.
Je te demande
de les construire. J'ai commencé à esquisser quelques croquis,
mais je pense que tu pourras améliorer ces suggestions, étant
donné tes propres connaissances. L'objectif de ces mécanismes est
simple. Il faut que les gens ne puissent pas pénétrer facilement
jusqu'à mon antre, mais que ceux qui y arrivent ne puissent plus jamais
faire demi-tour pour raconter ce qu'ils ont
trouvé.
J'espère que tu réussiras, et que ce lieu
t'apportera autant de " richesses " qu'il m'en a à moi-même
fournies.
Edmond.
- Jonathan a joué le jeu, expliqua
Lucie. Il a construit tous les pièges prévus, et vous avez pu
constater qu'ils fonctionnent.
- Et les cadavres ? Ce sont des gens qui se
sont fait prendre par les rats ?
- Non. (Jonathan sourit.) Je vous assure
qu'il n'y a eu aucun mort dans ce souterrain depuis qu'Edmond s'y est
établi. Les cadavres que vous avez repérés datent d'au
moins cinquante ans. On ne sait quels drames se sont déroulés ici
à cette époque. Une secte quelconque...
- Mais alors on ne
pourra plus jamais remonter? s'inquiéta Jason.
- Jamais.
- Il
faudrait atteindre le trou placé au-dessus du filet (à huit
mètres de hauteur!), franchir la nasse dans l'autre sens, ce qui est
impossible, et nous n'avons aucun matériel capable de la faire fondre, et
encore passer le mur (or, Jonathan n'a pas prévu de système
d'ouverture de ce côté-ci)...
- Sans parler des rats...
-
Comment as-tu fait pour amener des rats là-dessous? demanda Daniel.
-
C'est une idée d'Edmond. Il avait installé un couple de rattus
norvegicus spécialement gros et agressifs dans une anfractuosité
de la roche, avec une grande réserve de nourriture. Il savait que
c'était une bombe à retardement. Les rats lorsqu'ils sont bien
nourris se reproduisent à une vitesse exponentielle. Six petits tous les
mois, qui sont eux-mêmes prêts à procréer au bout de
deux semaines... Pour s'en protéger, il utilisait un spray de
phéromone d'agression insupportable pour ces rongeurs.
- Alors ce sont
eux qui ont tué Ouarzazate ? demanda Augusta.
- Malheureusement, oui.
Et Jonathan n'avait pas prévu que les rats qui passeraient de l'autre
côté du « mur de la pyramide » deviendraient encore plus
féroces
- L'un de nos copains, qui avait déjà la phobie
des rats, a complètement disjoncté quand l'un de ces gros bestiaux
lui a sauté au visage et lui a mangé un morceau de nez. Il est
tout de suite remonté, le mur de la pyramide n'a même pas eu le
temps de retomber. Vous avez de ses nouvelles en surface? questionna un
gendarme.
- J'ai entendu dire qu'il était devenu fou et qu'il avait
été enfermé dans un asile, répondit Augusta, mais ce
sont des « on-dit ».
Elle va pour prendre son verre d'eau, mais
remarque qu'il y a plein de fourmis sur la table. Elle pousse un cri et,
instinctivement, les balaie du revers de la main. Jonathan bondit, lui
saisissant le poignet. Son regard dur contraste avec l'extrême
sérénité qui régnait jusque là dans le
groupe; et son vieux tic de la bouche, qui semblait bien guéri, a
réapparu.
- Ne fais plus... jamais... ça!
Seule dans sa
loge, Belo-kiu-kiuni dévore distraitement une portée de ses
œufs; sa nourriture préférée, en fin de
compte.
Elle sait que cette soi-disant 801e n'est pas qu'une ambassadrice de
la nouvelle cité. 56e, ou plutôt la reine Chli-pou-ni puisqu'elle
veut se nommer ainsi, l'a envoyée pour qu'elle poursuive
l'enquête.
Elle n'a pas à se faire de soucis, ses
guerrières au parfum de roche doivent en venir à bout sans
problème. La boiteuse, notamment, est si douée dans l'art
d'enlever le poids de la vie -une artiste!
Pourtant, c'est la
quatrième fois que Chli-pou-ni lui envoie des ambassadrices un peu trop
curieuses. Les premières ont été tuées avant
même de trouver la salle de la lomechuse. Les deuxièmes et les
troisièmes ont succombé aux substances hallucinogènes du
coléoptère empoisonné.
Quant à cette 801e, il
parait qu'elle est descendue à peine terminée l'entrevue avec
Mère. Elles sont décidément de plus en plus impatientes de
mourir! Mais aussi, à chaque fois, elles vont plus profond dans la
Cité. Et si l'une d'entre elles parvenait malgré tout à
trouver le passage ? Et si elle découvrait le secret ? Et si elle en
répandait l'effluve ?...
La Meute ne comprendrait pas. Les
guerrières anti-stress auraient peu de chances d'étouffer à
temps l'information. Comment réagiraient ses filles ?
Une
guerrière au parfum de roche entre précipitamment.
L'espionne
est arrivée à vaincre la lomechuse! Elle est en bas
Et
voilà, ça devait arriver...
666 est le nom de la
bête (Apocalypse selon saint jean).
Mais qui sera la bête
pour qui?
Edmond Wells
Encyclopédie du
savoir relatif et absolu.
Jonathan lâche le poignet de sa
grand-mère. Avant qu'une gêne ait pu s'installer, Daniel tente une
diversion.
- Et ce laboratoire à l'entrée, il sert à
quoi?
- C'est la Pierre de Rosette ! Tous nos efforts ne sont qu'au service
d'une seule ambition : communiquer avec elles!
- Elles... qui ça,
elles ?
- Elles : les fourmis. Suivez-moi.
Ils quittent le salon pour le
laboratoire. Jonathan, visiblement très à l'aise dans son
rôle de continuateur d'Edmond, prend sur la paillasse une
éprouvette emplie de fourmis et la lève à hauteur de
regard.
- Voyez, ce sont des êtres. Des êtres à part
entière. Ce ne sont pas que des petits insectes de rien du tout, et
ça, mon oncle l'a tout de suite compris... Les fourmis constituent la
seconde grande civilisation terrienne. Quant à Edmond, c'est une sorte de
Christophe Colomb qui a découvert un autre continent entre nos orteils.
Il a compris le premier qu'avant de chercher des extraterrestres aux confins de
l'espace, il convenait d'abord de faire la jonction avec les...
intraterrestres.
Personne ne dit mot. Augusta se souvient. Il y a de cela
quelques jours, elle se promenait en forêt de Fontainebleau et elle a
senti tout à coup des masses infimes craquer sous sa semelle. Elle venait
de marcher sur un groupe de fourmis. Elle s'était penchée. Toutes
étaient mortes, mais il y avait une énigme. Elles étaient
alignées comme pour former une flèche dont la pointe serait
à l'envers...
Jonathan a reposé l'éprouvette. Il reprend
son discours :
- Lorsqu'il est rentré d'Afrique, Edmond a
trouvé cet immeuble, son souterrain, puis le temple. C'était le
lieu idéal, il y a installé son laboratoire... La première
étape de ses recherches a consisté à décrypter les
phéromones de dialogue des fourmis. Cette machine est un
spectromètre de masse. Comme son nom l'indique, elle donne le spectre de
la masse, elle décompose n'importe quelle matière en
énumérant les atomes qui la composent... J'ai lu les notes de mon
oncle. Au début, il plaçait ses fourmis cobayes sous une cloche de
verre reliée par un tuyau aspirant au spectromètre de masse. Il
mettait la fourmi en contact avec un morceau de pomme, celle-ci rencontrait une
autre fourmi et lui disait fatalement : « Il y a de la pomme par là.
» Enfin, c'est l'hypothèse de départ. Lui, aspirait les
phéromones émises, les décryptait et aboutissait à
une formule chimique... « Il y a de la pomme au nord » se dit par
exemple : « méthyl-4 méthylpyrrole-2 carboxylate ». Les
quantités sont infimes, de l'ordre de 2 à 3 picogrammes (10e12 g)
par phrase... Mais c'était suffisant. On savait ainsi dire « pomme
» et « au nord ». Il poursuivit l'expérience avec une
multitude d'objets, d'aliments ou de situations. Il obtint ainsi un
véritable dictionnaire français-fourmi.
Après n'avoir
compris le nom que d'une centaine de fruits, d'une trentaine de fleurs, d'une
dizaine de directions, il a su apprendre les phéromones d'alerte, les
phéromones de plaisir, de suggestion, de description ; et il a même
rencontré des sexués qui lui ont enseigné comment exprimer
les « émotions abstraites » du septième segment
antennaire... Pourtant, savoir les « écouter » ne lui suffisait
pas. Il voulait maintenant leur parler, établir un véritable
dialogue.
- Prodigieux! ne peut s'empêcher de murmurer le Pr Daniel
Rosenfeld.
- Il a commencé par faire correspondre chaque formule
chimique à une sonorité de type syllabe. Méthyl-4
méthylpyrrole-2 carboxylate va par exemple se dire MT4MTP2CX, puis
Miticamitipidicixou. Et enfin il a engrangé dans la mémoire de
l'ordinateur : Miticamitipi = pomme; et : dicixou = se situe au nord.
L'ordinateur fait la traduction dans les deux sens. Quand il perçoit
« dicixou » il traduit en texte « se situe au nord ». Et
quand on tape « se situe au nord », il transforme cette phrase en
« dicixou », ce qui déclenche l'émission de carboxylate
par cet appareil émetteur...
- Un appareil émetteur?
- Oui,
cette machine-ci.
Il montre une sorte de bibliothèque composée
de milliers de petites fioles, chacune terminée par un tube,
lui-même branché sur une pompe électrique.
- Les atomes
contenus dans chaque fiole sont aspirés par cette pompe, puis
projetés dans cet appareil qui les trie et les calibre au dosage
précis indiqué par le dictionnaire informatique.
-
Extraordinaire, reprend Daniel Rosenfeld, tout simplement extraordinaire. Est-il
vraiment arrivé à dialoguer ?
- Hum... à ce stade, le
mieux est que je vous lise ses notes dans
l'Encyclopédie.
EXTRAiTS DE CONVERSATION : Extrait de la
première conversation avec une formica rufa de type
guerrière.
HUMAIN : Me recevez-vous?
FOURMI :
crrrrrrrr.
HUMAIN : J'émets, me recevez-vous?
FOURMI
: errrrrrrrcrrrcrrrrrrrrr. Au secours.
(N.B. : plusieurs
réglages ont été modifiés. En particulier, les
émissions étaient beaucoup trop puissantes, elles asphyxiaient le
sujet. Il faut mettre le bouton de réglage d'émission sur 1. Le
bouton de réglage de réception, en revanche, doit être
poussé au 10 pour ne pas perdre une molécule.)
HUMAIN :
Me recevez-vous ?
FOURMI : Bougu.
HUMAIN : J'émets,
m'entendez-vous ?
FOURMI : Zgugnu. Au secours! je suis
enfermée.
Extrait de la troisième
conversation.
(N.B. : le vocabulaire a été cette fois
étendu de quatre-vingts mots. L'émission était encore trop
forte. Nouveau réglage, le bouton doit être positionné tout
près de zéro.)
FOURMI: Quoi ?
HUMAIN : Que
dites-vous ?
FOURMI : je ne comprends rien. Au secours!
HUMAIN : Parlons plus lentement!
FOURMI : Vous
émettez trop fort! Mes antennes sont saturées. Au secours! je suis
enfermée.
HUMAIN : Là, ça va?
FOURMI :
Non, vous ne savez donc pas dialoguer?
HUMAIN : Eh
bien...
FOURMI : Qui êtes-vous?
HUMAIN : je suis un
grand animal. Je me nomme ED-MOND. Je suis un HU-MAIN.
FOURMI :
Qu'est-ce que vous dites ? je ne comprends rien. Au secours! à l'aide! je
suis enfermée!...
(N.B. : suite à ce dialogue, le sujet
est mort dans les cinq secondes qui ont suivi. Les émissions sont-elles
encore trop toxiques ? A-t-il eu peur?)
Jonathan interrompt sa
lecture.
- Comme vous le voyez, ce n'est pas simple! Accumuler du vocabulaire
ne suffit pas pour leur parler. En outre, le langage fourmi ne fonctionne pas
comme le nôtre. Il n'y a pas que les émissions de dialogue
proprement dites qui sont perçues, il y a aussi les émissions
envoyées par les onze autres segments antennaires. Ceux-ci donnent
l'identification de l'individu, ses préoccupations, son psychisme... une
sorte d'état d'esprit global qui est nécessaire à la bonne
compréhension interindividuelle. C'est pourquoi Edmond a dû
abandonner. Je vous lis ses notes.
STUPIDE QUE JE SUIS : Stupide que
je suis!
Même s'il existait des extraterrestres nous ne
pourrions les comprendre. A coup sûr nos références ne
peuvent être identiques. On arriverait en leur tendant la main, et cela
signifierait peut-être pour eux un geste de menace.
Nous
n'arrivons même pas à comprendre les japonais avec leur suicide
rituel, ou les Indiens avec leurs castes. Nous n'arrivons pas à nous
comprendre entre humains... Comment ai-je pu avoir la vanité de
comprendre les fourmis !
801e n'a plus qu'un moignon d'abdomen.
Même si elle a pu tuer à temps la lomechuse, ce combat contre les
guerrières au parfum de roche dans les champignonnières l'a
sacrément rétrécie. Tant pis, ou tant mieux: sans abdomen,
elle est plus légère.
Elle emprunte le large passage
creusé dans le granit. Comment des mandibules de fourmis ont-elles pu
aménager ce tunnel ?
En contrebas, elle découvre ce que
Chli-pou-ni lui avait indiqué : une salle remplie de quantités
d'aliments. À peine a-t-elle fait quelques pas dans cette salle qu'elle
trouve une autre issue. Elle y pénètre et se trouve bientôt
dans une ville, une ville entière aux odeurs de roche! Une cité
sous la Cité.
- Il a donc échoué ?
- Il est
resté longtemps, en effet, à ruminer cet échec. Il pensait
qu'il n'y avait aucune issue, que son ethnocentrisme l'avait aveuglé. Et
puis ce sont les ennuis qui l'ont réveillé. Sa vieille
misanthropie a été le facteur déclenchant.
- Que
s'est-il passé ?
- Vous vous rappelez, professeur, vous m'aviez dit
qu'il travaillait dans une société qui se nommait « Sweetmilk
Corporation » et qu'il avait eu maille à partir avec ses
collègues.
- En effet!
- L'un de ses supérieurs avait
fouillé dans son bureau. Et ce supérieur n'était autre que
Marc Leduc, le frère du Pr Laurent Leduc!
- L'entomologiste ?
- En
personne.
- C'est incroyable... Il est venu me voir, il se prétendait
un ami d'Edmond, il est descendu.
- Il est descendu dans la cave ?
- Oh!
mais ne t'en fais pas, il n'est pas allé loin. Il n'a pas su passer le
mur de la pyramide, alors il est remonté.
- Mmmh, il était
aussi venu voir Nicolas pour essayer de mettre la main sur
l'Encyclopédie. Bon... Marc Leduc avait donc remarqué qu'Edmond
travaillait avec passion sur des croquis de machines (en fait, les
premières esquisses de la Pierre de Rosette). Il a réussi à
ouvrir le placard du bureau d'Edmond et il est tombé sur une chemise, sur
l'Encyclopédie du savoir relatif et absolu. Il y a trouvé tous les
plans de la première machine à communiquer avec les fourmis. Quand
il a saisi l'usage de cet appareil (et il y avait suffisamment d'annotations
pour qu'il comprenne), il en a parlé à son frère.
Celui-ci s'est montré évidemment très
intéressé et lui a aussitôt demandé de voler les
documents... Mais Edmond s'était aperçu qu'on avait fouillé
dans ses affaires, et pour les protéger d'une nouvelle visite il a
lâché quatre guêpes de type ichneumon dans le tiroir.
Dès que Marc Leduc est revenu à la charge, il s'est fait piquer
par ces insectes qui ont la fâcheuse habitude de déposer leurs
larves voraces dans le corps où elles ont planté leur dard. Le
lendemain, Edmond a repéré les traces de piqûres et a voulu
démasquer publiquement le coupable. Vous savez la suite, c'est lui qui a
été chassé.
- Et les frères Leduc?
- Marc
Leduc a été bien puni! Les larves d'ichneumon le dévoraient
de l'intérieur. Cela a duré très longtemps, plusieurs
années à ce qu'il parait. Comme les larves n'arrivaient pas
à sortir de cet immense corps pour se métamorphoser en
guêpes, elles creusaient dans tous les sens pour chercher une issue. A la
fin, la douleur était tellement insupportable qu'il s'est jeté
sous une rame de métro. J'ai lu ça par hasard dans les
journaux.
- Et Laurent Leduc?
- Il a tout tenté pour essayer de
retrouver la machine.
- Vous disiez que cela avait redonné envie
à Edmond de s'y remettre. Quel rapport entre ces affaires assez anciennes
et ses recherches ?
- Par la suite, Laurent Leduc a contacté
directement Edmond. Il lui a avoué être au courant de sa machine
à « discuter avec les fourmis ». Il prétendait
être intéressé et vouloir travailler avec lui. Edmond
n'était pas forcément hostile à cette idée, de toute
façon il piétinait, et il se demandait si une aide
extérieure ne serait pas la bienvenue. « Vient un moment où
l'on ne peut continuer seul », dit la Bible. Edmond était prêt
à guider Leduc dans son antre, mais il voulait d'abord mieux le
connaître. Ils ont discuté tant et plus. Lorsque Laurent a
commencé à vanter l'ordre et la discipline des fourmis, en
appuyant sur le fait que parler avec elles permettrait sûrement à
l'homme de les imiter, Edmond a vu rouge. Il a piqué une crise et l'a
prié de ne plus jamais remettre les pieds chez lui.
- Pfff, ça
ne m'étonne pas, soupire Daniel. Leduc fait partie d'une clique
d'éthologistes, ce qu'il y a de pire au sein de l'école allemande,
qui veut modifier l'humanité en copiant sous un certain angle les
mœurs des animaux. Le sens du territoire, la discipline des
fourmilières... ça fait toujours fantasmer.
- Du coup, Edmond
tenait un prétexte pour se mettre à l'œuvre. Il allait
dialoguer avec les fourmis dans une perspective... politique ; il pensait
qu'elles vivaient selon un système anarchiste et voulait leur en demander
confirmation.
- Évidemment! murmura Bilsheim.
- Cela devenait un
défi d'homme. Mon oncle réfléchit encore longtemps et se
dit que le meilleur moyen de communiquer était de fabriquer une «
fourmi robot ».
Jonathan brandit des feuillets chargés de
dessins.
- En voici les plans. Edmond l'a baptisé « Docteur
Livingstone ». Il est en plastique. Je ne vous dis pas le travail
d'horloger qui a été nécessaire à la fabrication de
ce petit chef-d'œuvre! Non seulement toutes les articulations sont
reconstituées et animées par de microscopiques moteurs
électriques branchés sur une pile placée dans l'abdomen,
mais l'antenne comporte réellement onze segments capables
d'émettre simultanément onze phéromones
différentes!... Seule différence entre Docteur Livingstone et une
vraie fourmi : il est branché sur onze tuyaux, chacun de la taille d'un
cheveu, eux-mêmes réunis en une sorte de cordon ombilical de la
taille d'une ficelle.
- Prodigieux! Tout simplement prodigieux!
s'enthousiasme Jason.
- Mais où est le Docteur Livingstone ? demande Augusta.
Des guerrières au parfum de roche la poursuivent. 801e, en
train de détaler, repère soudain une très large galerie et
s'y précipite. Elle parvient ainsi dans une salle énorme, au
centre de laquelle se tient une drôle de fourmi, d'une taille nettement
au-dessus de la moyenne.
801e s'en approche prudemment. Les odeurs de
l'étrange fourmi solitaire ne sont qu'à moitié vraies. Ses
yeux ne brillent pas, sa peau a l'air recouverte d'une teinture noire... La
jeune Chlipoukanienne aimerait comprendre. Comment peut-on être aussi peu
fourmi?
Mais déjà les soldates l'ont débusquée.
La boiteuse s'avance, seule, pour un duel. Elle lui saute aux antennes et se met
à les mordre. Toutes deux roulent au sol.
801e se souvient des
conseils de sa Mère : Regarde où l'adversaire te frappe avec
prédilection, c'est souvent son propre point faible... De fait,
dès qu'elle s'empare des antennes de la boiteuse, celle-ci se tord
furieusement. Elle doit avoir les antennes hypersensibles, la pauvre! 801e les
lui tranche net et parvient à s'enfuir. Mais c'est maintenant une meute
de plus de cinquante tueuses qui se ruent à sa suite.
- Vous
voulez savoir où se trouve le Docteur Livingstone ? Suivez les, fils qui
partent du spectromètre de masse...
Ils remarquent en effet une sorte
de tube transparent qui, longeant la paillasse, rejoint le mur, monte jusqu'au
plafond, pour enfin aller s'enfoncer dans une sorte de grosse caisse en bois,
suspendue au centre du temple, à l'aplomb de l'orgue. Cette caisse est
vraisemblablement remplie de terre. Les nouveaux arrivants se démanchent
le cou pour mieux l'examiner.
- Mais vous aviez dit qu'il y avait un rocher
indestructible au-dessus de nos têtes, remarque Augusta.
- Oui, mais je
vous ai aussi signalé qu'il existe une cheminée de ventilation que
nous n'utilisons plus...
- Et si on ne l'utilise plus, continue l'inspecteur
Galin, ce n'est pas parce que nous l'avons bouchée!
- Alors si ce
n'est pas vous...
- ... Ce sont elles!
- Les fourmis?
- Tout juste! Une
gigantesque cité de fourmis rousses est implantée au-dessus de
cette dalle rocheuse, vous savez, ces insectes qui construisent de grands
dômes de branchettes dans les forêts...
- Selon les
évaluations d'Edmond, il y en a plus de dix millions!
- Dix millions?
Mais elles pourraient nous tuer tous!
- Non, pas de panique, il n'y a rien
à craindre. D'abord, parce qu'elles nous parlent et nous connaissent. Et
aussi parce que toutes les fourmis de la Cité ne sont pas au courant de
notre existence.
Comme Jonathan dit cela, une fourmi tombe de la caisse du
plafond et atterrit sur le front de Lucie. Celle-ci tente de la recueillir, mais
801e s'affole et va se perdre dans sa rousse chevelure, glisse sur le lobe de
son oreille, dévale ensuite la nuque, s'enfonce dans le chemisier,
contourne les seins et le nombril, galope sur la fine peau des cuisses, tombe
jusqu'à la cheville et, de là, plonge vers le sol. Elle cherche un
instant sa direction... et fonce vers l'une des bouches de ventilation
latérale.
- Qu'est-ce qu'il lui prend?
- Va savoir. En tout cas, le
courant d'air frais de la cheminée l'a attirée, elle n'aura aucun
problème pour ressortir.
- Mais là, elle ne retrouve pas sa Cité, elle va
déboucher complètement à l'est de la
Fédération, non?
L'espionne a réussi à
filer! Si cela continue nous devrons attaquer la prétendue
soixante-cinquième cité...
Des soldates au parfum de roche ont
fait leur rapport, les antennes basses. Après qu'elles se sont
retirées, Belo-kiu-kiuni remâche un instant ce grave échec
de sa politique du secret. Puis, très lasse, elle se remémore la
façon dont tout a commencé.
Toute jeune, elle aussi avait
été confrontée à l'un de ces
phénomènes terrifiants qui laissent présumer l'existence
d'entités géantes. C'était juste après son
essaimage; elle avait vu une plaque noire écraser plusieurs reines
fécondes, sans même les manger. Plus tard, après avoir
engendré sa cité, elle était parvenue à organiser
une rencontre à ce sujet, où la plupart des reines - mères
ou filles - étaient présentes.
Elle se souvenait.
C'était Zoubi-zoubi-ni qui avait parlé la première. Elle
avait raconté que plusieurs de ses expéditions avaient subi des
pluies de boules roses causant plus d'une centaine de morts.
Les autres
sœurs avaient surenchéri. Chacune dressait sa liste de morts et
d'estropiés dus aux boules roses et aux plaques noires.
Cholb-gahi-ni,
une vieille mère, remarque que selon les témoignages les boules
roses avaient l'air de ne se déplacer que par troupeaux de cinq.
Une
autre sœur, Roubg-fayli-ni, avait trouvé une boule rose immobile
à peu près à trois cents têtes sous le sol. La boule
rose était prolongée par une substance molle à l'odeur
assez forte. On avait alors percé à la mandibule et fini par
déboucher sur des tiges dures et blanches... comme si ces animaux avaient
une carapace à l'intérieur du corps au lieu de l'avoir à
l'extérieur.
Au terme de la réunion, chacune des reines
étant tombée d'accord sur le fait que de tels
phénomènes passaient l'entendement, elles avaient
décidé d'observer un secret absolu afin d'éviter la panique
dans les fourmilières.
Belo-kiu-kiuni, de son côté, pensa
très vite à monter sa propre « police secrète »,
une cellule de travail formée à l'époque d'une cinquantaine
de soldates. Leur mission : éliminer les témoins des
phénomènes de boules roses ou de plaques noires afin
d'éviter toute crise de folie panique dans la Cité.
Seulement,
un jour, il s'était passé quelque chose d'incroyable.
Une
ouvrière d'une cité inconnue avait été
capturée par ses guerrières au parfum de roche. Mère
l'avait épargnée, tant ce qu'elle racontait était encore
plus bizarre que tout ce qu'on avait jamais entendu.
L'ouvrière
prétendait avoir été kidnappée par des boules roses!
Celles-ci l'avaient jetée dans une prison transparente, en compagnie de
plusieurs centaines d'autres fourmis. On les y avait soumises à toutes
sortes d'expériences. Le plus souvent, on les plaçait sous une
cloche et elles recevaient des parfums très concentrés. Ce fut
d'abord très douloureux, puis les parfums furent progressivement
dilués, et les odeurs s'étaient alors transformées en
mots!
En fin de compte, par le truchement de ces parfums et de ces cloches,
les boules roses leur avaient parlé, se présentant comme des
animaux géants qui se baptisaient eux-mêmes « humains ».
Ils (ou elles ?) déclarèrent qu'il existait un passage
creusé dans le granit sous la Cité et qu'ils voulaient parler
à la reine. Celle-ci pouvait être sûre qu'il ne lui serait
fait aucun mal.
Tout était allé très vite, ensuite.
Belo-kiu-kiuni avait rencontré leur « fourmi ambassadrice »,
Doc-teur Li-ving-stone. C'était une étrange fourmi
prolongée d'un intestin transparent. Mais on pouvait discuter avec elle.
Elles avaient dialogué longtemps. Au début, elles ne se
comprenaient pas du tout. Mais toutes deux partageaient manifestement la
même exaltation. Et semblaient avoir tellement de choses à se
dire...
Les humains avaient par la suite installé la caisse pleine de
terre à l'issue de la cheminée. Et Mère avait semé
d'œufs cette nouvelle Cité. En cachette de tous ses autres
enfants.
Mais Bel-o-kan 2 était plus que la ville des
guerrières au parfum de roche. Elle était devenue la
Cité-liaison entre le monde des fourmis et le monde des humains.
C'était là que se trouvait en permanence Doc-teur Living-stone (un
nom tout de même assez ridicule).
EXTRAITS DE CONVERSATION:
Extrait de la dix-huitième conversation avec la reine Belo-kiu-kiuni
:
FOURMI : La roue ? C'est incroyable que nous n'ayons pas eu
l'idée d'utiliser la roue. Quand je pense que nous avons toutes vu ces
bousiers pousser leur bille, et qu'aucune d'entre nous n'en a déduit la
roue.
HUMAIN : Comment comptes-tu utiliser cette information ?
FOURMI : Pour l'instant, je ne sais pas.
Extrait de la
cinquante-sixième conversation avec la reine Belo-kiu-kiuni
:
FOURMI : Tu as l'intonation triste.
HUMAIN : Ce doit
être un mauvais réglage de mon orgue à parfums. Depuis que
j'ai ajouté le langage émotif, on dirait que la machine a des
ratés.
FOURMI : Tu as l'intonation triste.
HUMAIN :
...
FOURMI : Tu n'émets plus?
HUMAIN : Je pense que
c'est une pure coïncidence. Mais je suis en effet triste.
FOURMI
: Qu'y a-t-il?
HUMAIN : J'avais une femelle. Chez nous, les
mâles vivent longtemps, alors on vit par couple, un mâle pour une
femelle. J'avais une femelle et je l'ai perdue, il y a de cela quelques
années. Et je l'aimais, je n'arrive pas à
l'oublier.
FOURMI : Qu'est-ce que ça veut dire « aimer
» ?
HUMAIN : Nous avions les mêmes odeurs, peut-être
?
Mère se souvient de la fin de l'hu-main Ed-mond. Cela eut
lieu lors de la première guerre contre les naines. Edmond avait voulu les
aider. Il était sorti du souterrain. Mais à force de manipuler des
phéromones, il en était complètement
imprégné. Si bien que, sans le savoir, il passait dans la
forêt pour... une fourmi rousse de la Fédération. Et lorsque
les guêpes du sapin (avec qui elles étaient en guerre à
l'époque) repérèrent ses odeurs passeports, elles se
ruèrent toutes sur lui.
Elles l'ont tué en le prenant pour un
Belokanien. Il a dû mourir heureux.
Plus tard, ce Jonathan et sa
communauté avaient renoué le contact...
Il verse encore un
peu d'hydromel dans le verre des trois nouveaux, qui ne cessent de le presser de
questions :
- Mais alors, le Docteur Livingstone est capable de retranscrire
nos paroles, là-haut ?
- Oui, et nous d'écouter les leurs. On
voit apparaître leurs réponses sur cet écran. Edmond a bel
et bien réussi !
- Mais qu'est-ce qu'ils se disaient ? Qu'est-ce que
vous vous dites ?
- Hum... Après sa réussite, les notes
d'Edmond se font un peu floues. On dirait qu'il ne tient pas à tout
noter. Disons que, dans un premier temps, ils se sont décrits l'un
à l'autre, chacun a décrit son monde. C'est ainsi que nous avons
appris que leur ville se nomme Bel-o-kan; qu'elle est le pivot d'une
fédération de plusieurs centaines de millions de fourmis.
-
Incroyable!
- Par la suite, les deux parties ont jugé qu'il
était trop tôt pour que l'information soit diffusée parmi
leurs populations. Aussi ont-ils passé un accord garantissant le secret
absolu sur leur «contact ».
- C'est pour ça qu'Edmond a
tellement insisté pour que Jonathan bricole tous ces gadgets, intervient
un pompier. Il ne voulait surtout pas que les gens sachent trop tôt. Il
imaginait avec horreur le gâchis que la télévision, la radio
ou les journaux feraient d'une telle nouvelle. Les fourmis devenues une mode! Il
voyait déjà les spots publicitaires, les porte-clés, les
tee-shirts, les shows de rock stars... toutes les conneries qu'on pourrait faire
autour de cette découverte.
- De son côté,
Belo-kiu-kiuni, leur reine, pensait que ses filles voudraient aussitôt
lutter contre ces dangereux étrangers, ajoute Lucie.
- Non, les deux
civilisations ne sont pas encore prêtes à se connaître et -
ne rêvons pas - à se comprendre... Les fourmis ne sont ni
fascistes, ni anarchistes, ni royalistes... elles sont fourmis, et tout ce qui
concerne leur monde est différent du nôtre. C'est d'ailleurs ce qui
en fait la richesse.
Le commissaire Bilsheim est l'auteur de cette
déclaration passionnée; il a décidément beaucoup
changé depuis qu'il a quitté la surface - et son chef, Solange
Doumeng.
- L'école allemande et l'école italienne se trompent,
dit Jonathan, car elles essaient de les englober dans un système de
compréhension « humain ». L'analyse reste forcément
grossière. C'est comme si elles essayaient de comprendre notre vie en la
comparant à la leur. Du myrmécomorphisme, en quelque sorte... Or,
la moindre de leur spécificité est fascinante. On ne comprend pas
les Japonais, les Tibétains ou les Hindous, mais leur culture, leur
musique, leur philosophie sont passionnantes, même déformées
par notre esprit occidental! Et l'avenir de notre terre est au métissage,
c'est on ne peut plus clair.
- Mais qu'est-ce que les fourmis peuvent bien
nous apporter en fait de culture ? s'étonne Augusta.
Jonathan, sans
répondre, fait un signe à Lucie; celle-ci s'éclipse
quelques secondes et revient avec ce qui semble être un pot de
confiture.
- Regardez, rien que ça, c'est un trésor! Du miellat
de puceron. Allez-y, goûtez!
Augusta risque un index prudent.
-
Hmmm, c'est très sucré... mais c'est rudement bon! Ça n'a
pas du tout le même goût que le miel d'abeilles.
- Tu vois! Et tu
ne t'es jamais demandé comment on faisait pour se nourrir tous les jours,
dans cette double impasse en sous-sol?
- Eh bien si, justement...
- Ce
sont les fourmis qui nous nourrissent, de leur miellat et de leur farine. Elles
stockent des réserves pour nous, là-haut. Mais ce n'est pas tout,
nous avons copié leur technique agricole pour faire pousser des
champignons agarics.
Il soulève le couvercle d'une grosse boîte
en bois. En dessous on voit des champignons blancs qui poussent sur un lit de
feuilles fermentées.
- Galin est notre grand spécialiste en
champignons.
Ce dernier sourit modestement.
- J'ai encore beaucoup
à apprendre.
- Mais des champignons, du miel... vous devez quand
même avoir des carences en protéines?
- Pour les
protéines, c'est Max.
L'un des pompiers montre le plafond du
doigt.
- Moi, je recueille tous les insectes que les fourmis mettent dans la
petite boîte à droite de la caisse. On les fait bouillir pour que
les cuticules se détachent; et pour le reste, c'est comme de toutes
petites crevettes, d'ailleurs ça en a le goût et l'apparence.
-
Vous savez, ici, en se débrouillant bien, on a tout le confort qu'on
veut, ajoute un gendarme. L'électricité est produite par une
mini-centrale atomique, dont la durée de vie est de cinq cents ans. C'est
Edmond qui l'avait installée dès les premiers jours de son
arrivée... L'air passe par les cheminées, la nourriture nous
parvient par les fourmis, on a notre source d'eau fraîche et, en plus, on
a une occupation passionnante. On a l'impression d'être les pionniers de
quelque chose de très important.
- Nous sommes en fait comme des
cosmonautes qui vivraient en permanence dans une base et dialogueraient parfois
avec des extraterrestres voisins.
Ils rient. Un courant de bonne humeur
électrise les moelles épinières. Jonathan propose de
revenir au salon.
- Vous savez, longtemps j'ai cherché une
manière de faire coexister mes amis autour de moi. J'ai tenté les
communautés, les squatts, les phalanstères.:. Je n'y arrivais
jamais. J'avais fini par penser que je n'étais qu'un doux utopiste, pour
ne pas dire ~ un imbécile. Mais ici... ici il se passe des choses. Nous
sommes bien obligés de cohabiter, de nous compléter, de penser
ensemble. Nous n'avons pas le choix : si nous ne nous entendons pas, nous
mourrons. Et il n'y a pas de fuite possible. Or, je ne sais pas si cela vient de
la découverte de mon oncle ou de ce que nous apprennent les fourmis par
leur simple existence au-dessus de nos têtes, mais pour l'instant notre
communauté marche du feu de Dieu!
- Ça marche, même
malgré nous...
- Nous avons parfois l'impression de produire
une
énergie commune où chacun peut librement puiser. C'est
étrange.
- J'ai déjà entendu parler de ça,
à propos des rose-croix et de certains groupes francs-maçons, dit
Jason. Ils nomment ça egregor : le capital spirituel du « troupeau
». Comme une bassine où chacun déverse sa force pour en faire
une soupe qui profite à chacun... En général, il y a
toujours un voleur qui utilise l'énergie des autres à des fins
personnelles.
- Ici nous n'avons pas ce genre de problème. On ne peut
avoir d'ambitions personnelles lorsqu'on vit en petit groupe sous la
terre...
Silence.
- Et puis on parle de moins en moins, on n'a plus besoin
de ça pour se comprendre.
- Oui, il se passe des choses ici. Mais nous
ne les comprenons et ne les contrôlons pas encore. Nous ne sommes pas
encore arrivés, nous n'en sommes qu'au milieu du voyage.
Silence
à nouveau.
- Bon, bref, j'espère que vous vous plairez dans
notre petite communauté...
801' arrive épuisée dans
sa cité natale. Elle a réussi! Elle a
réussi!
Chli-pou-ni opère tout de suite une CA pour savoir ce
qui s'est passé. Ce qu'elle entend la confirme dans ses pires
suppositions quant au secret caché sous la dalle de granit.
Elle
décide aussitôt d'attaquer militairement Bel-o-kan. Toute la nuit,
ses soldates s'équipent. La toute nouvelle légion volante de
rhinocéros est fin prête.
103 683e émet une suggestion de
plan. Pendant qu'une partie de l'armée combattra de front, douze
légions contourneront en douce la Cité pour tenter un assaut de la
souche royale.
L'UNIVERS VA : L'univers va vers la complexité.
De l'hydrogène à l'hélium, de l'hélium au carbone.
Toujours plus complexe, toujours plus sophistiqué est le sens
d'évolution des choses.
De toutes les planètes connues,
la Terre est la plus complexe. Elle se trouve dans une zone où sa
température peut varier. Elle est couverte d'océans et de
montagnes. Mais si son éventail de formes de vie est pratiquement
inépuisable, il en est deux qui culminent au-dessus des autres par leur
intelligence. Les fourmis et les hommes.
On dirait que Dieu a
utilisé la planète Terre pour faire une expérience. Il a
lancé deux espèces, avec deux philosophies complètement
antinomiques, sur la course de la conscience pour voir laquelle irait le plus
vite.
Le but est probablement d'arriver à une conscience
collective planétaire : la fusion de tous les cerveaux de
l'espèce. C'est selon moi la prochaine étape de l'aventure de la
conscience. Le prochain niveau de complexité.
Cependant, les
deux espèces leaders ont pris des voies de développement
parallèles :
- Pour devenir intelligent, l'homme a
gon/lé son cerveau jusqu'à lui donner une taille monstrueuse. Une
sorte de gros chou-fleur rosâtre.
- Pour obtenir le même
résultat, les fourmis ont préféré utiliser plusieurs
milliers de petits cerveaux réunis par des systèmes de
communications très subtils.
En valeur absolue, il y a autant
de matière ou d'intelligence dans le tas de miettes de chou des fourmis
que dans le chou-fleur humain. Le combat est à armes
égales.
Mais que se passerait-il si les deux formes
d'intelligences, au lieu de courir parallèlement,
coopéraient?...
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Jean et Philippe n'aiment guère que la
télé et, à la limite, les flippers. Même le tout
nouveau mini-golf, récemment aménagé à grands frais,
ne les intéresse plus. Quant aux balades en forêt... Pour eux, rien
n'est pire que lorsque le pion les oblige à prendre l'air.
La semaine
dernière, ils se sont certes amusés à crever des crapauds,
mais le plaisir a été un peu trop court.
Aujourd'hui,
toutefois, Jean semble avoir trouvé une activité vraiment digne
d'intérêt. Il entraîne son copain à l'écart du
groupe d'orphelins, en train de ramasser stupidement des feuilles mortes pour en
faire des tableaux cucul la praline, et lui montre une sorte de cône en
ciment. Une termitière.
Ils se mettent aussitôt à la
casser à coups de pied, mais rien ne sort, la termitière est vide.
Philippe se penche et renifle.
- Elle a été
dézinguée par le cantonnier. Regarde, ça pue l'insecticide,
ils sont tous crevés à l'intérieur.
Ils
s'apprêtent à rejoindre les autres, déçus, quand Jean
repère de l'autre côté de la petite rivière une
pyramide à demi cachée sous un arbuste.
Cette fois-ci, c'est la
bonne! Une fourmilière impressionnante, un dôme d'au moins un
mètre de haut! De longues colonnes de fourmis entrent et sortent, des
centaines, des milliers d'ouvrières, de soldates, d'exploratrices. Le DDT
n'est pas encore passé par là.
Jean en sautille
d'excitation.
- Dis donc, t'as vu ça?
- Oh non! tu veux pas encore
bouffer des fourmis... Les dernières avaient un goût
dégueu.
- Qui te parle de bouffer! Tu as devant toi une ville, rien
que ce qui dépasse là c'est comme New York ou Mexico. Tu te
rappelles ce qu'ils disaient à l'émission? Dedans ça
grouille de populace. Regarde-moi toutes ces connes qui bossent comme des
connes!
- Ouais... Tu as vu comment Nicolas à force de
s'intéresser aux fourmis a fini par disparaître? Moi je suis
sûr qu'il y avait des fourmis au fond de sa cave et qu'elles l'ont
bouffé. Et je vais te dire, je n'aime pas rester à
côté de ce truc. Ça me plait pas! Saloperies de fourmis,
hier j'en ai même vu qui sortaient d'un des trous du mini-golf, elles
voulaient peut-être faire leur nid au fond... Saloperies de connes de
fourmis de merde!
Jean lui secoue l'épaule.
- Eh bien justement! Tu
n'aimes pas les fourmis, moi non plus. Tuons-les! Vengeons notre copain
Nicolas!
La suggestion retient l'intérêt de Philippe.
- Les
tuer?
- Mais oui! pourquoi pas? Foutons le feu à cette ville! Tu
t'imagines Mexico en flammes, rien que parce que ça nous botte ?
- OK,
on va y mettre le feu. Ouais. Pour Nicolas...
- Attends, j'ai même une
meilleure idée : on va y fourrer du désherbant, comme ça,
ça va faire un vrai feu d'artifice.
- Génial...
-
Écoute, il est 11 heures, on se retrouve ici dans deux heures pile. Comme
ça le pion nous fera pas chier et tout le monde sera à la cantine.
Moi, je vais chercher le désherbant. Toi, tu te débrouilles pour
amener une boîte d'allumettes, c'est mieux qu'un briquet.
-
Banco!
Les légions d'infanterie avancent à bonne allure.
Quand les autres cités fédérées demandent où
elles vont, les Chlipoukaniennes répondent qu'on a repéré
un lézard dans la région ouest et que la Cité centrale a
réclamé leur aide.
Au-dessus de leurs têtes, les
coléoptères rhinocéros bourdonnent, à peine ralentis
par le poids des artilleuses qui s'agitent sur leurs têtes.
13 heures.
Bel-o-kan est en pleine activité. On profite de la chaleur pour accumuler
les œufs, les nymphes et les pucerons dans le solarium.
- J'ai
amené de l'alcool à brûler pour que ça flambe encore
mieux, annonce Philippe.
- Parfait, dit Jean, moi j'ai acheté le
désherbant. Vingt francs la dose, les fumiers!
Mère joue
avec ses plantes carnivores. Depuis le temps qu'elles sont là, elle se
demande pourquoi elle n'en a jamais fait un mur de protection, comme elle le
souhaitait au début.
Et puis elle repense à la roue. Comment
utiliser cette idée géniale ? On pourrait peut-être
fabriquer une grosse bille de ciment, qu'on pousserait à bout de pattes
pour écraser les ennemies. Il faudrait qu'elle lance le projet.
-
Ça y est, j'ai tout mis, l'alcool à brûler et le
désherbant.
Pendant que Jean parle, une fourmi exploratrice
l'escalade. Elle tapote le tissu de son pantalon du bout des antennes.
Vous
semblez une structure vivante géante, pouvez vous donner vos
identifications ?
Il l'attrape et l'écrase entre le pouce et l'index.
Pfout! Le jus jaune et noir coule sur ses doigts.
- En voilà
déjà une qui a son compte, annonce-t-il. Bon, maintenant
pousse-toi, il va y avoir de l'étincelle!
- Ça va faire un
super méchoui, proclame Philippe.
- L'Apocalypse selon Jean! ricane
l'autre.
- Combien elles peuvent être là-dedans ?
-
Sûrement des millions. Il paraît que l'an dernier les fourmis ont
attaqué une villa dans la région.
- On va les venger eux aussi,
dit Jean. Allez, va te planquer derrière cet arbre.
Mère
songe aux humains. Leur poser plus de questions la prochaine fois. Comment
utilisent-ils la roue, eux ?
Jean craque une allumette et la lance vers le
dôme de branchettes et d'aiguilles. Puis il se met à courir, de
peur de se prendre des éclats.
Ça y est, l'armée
chlipoukanienne aperçoit la Cité centrale. Qu'elle est
grande!
L'allumette qui vole amorce une courbe descendante.
Mère
décide de leur parler sans plus attendre. Elle doit aussi leur dire
qu'elle peut sans problème augmenter la quantité de miellat
offerte; la production s'annonce excellente, cette année.
L'allumette
tombe sur les branchettes du dôme.
L'armée chlipoukanienne est
suffisamment proche. Elle s'apprête à charger.
Jean saute
derrière le grand pin, où Philippe est déjà à
l'abri.
L'allumette ne rencontre aucune zone imbibée d'alcool à
brûler ou de désherbant. Alors, elle s'éteint.
Les
garçons se relèvent.
- Merde, alors!
- Je sais ce qu'on va
faire. On va y mettre un bout de papier, comme ça on va avoir une grosse
flamme qui touchera forcément l'alcool.
- Tu as du papier sur toi
?
- Euh... juste un ticket de métro.
- Donne.
Une sentinelle du
dôme repère quelque chose de mystérieux: non seulement
depuis quelques minutes il y a plusieurs quartiers qui sentent l'alcool, mais de
plus un morceau de bois jaune vient d'apparaître, planté au sommet.
Elle contacte aussitôt une cellule de travail pour laver les branchettes
de cet alcool et pour retirer la poutre jaune.
Une autre sentinelle arrive en
courant à la porte numéro 5.
Alerte! Alerte! Une armée
de fourmis rousses nous attaque!
Le carton brûle. Les garçons
vont à nouveau se cacher derrière le pin.
Une troisième
sentinelle voit une grande flamme se lever au bout de la pièce de bois
jaune.
Les Chlipoukaniennes galopent au pas de charge, comme elles ont vu les
esclavagistes le faire.
Première explosion.
Tout le dôme
s'embrase d'un coup.
Déflagrations, flammèches.
Jean et
Philippe essayent de garder les yeux ouverts malgré la chaleur
propagée. Le spectacle ne les déçoit pas. Le bois sec prend
rapidement. Lorsque la flamme arrive aux flaques de désherbant, c'est
l'explosion. Des détonations et des gerbes vertes, rouges, mauves
jaillissent de la «Cité de la fourmi
égarée».
L'armée chlipoukanienne tombe en
arrêt. Le solarium flambe en premier, avec tous les œufs, tout le
bétail, puis l'incendie gagne l'ensemble du dôme.
La souche de
la Cité interdite a été touchée dès les
premières secondes de la catastrophe. Les concierges ont explosé.
Des guerrières foncent pour essayer de dégager la pondeuse unique.
Mais trop tard, celle-ci a été étouffée par les gaz
toxiques.
Les alertes fusent à toute vitesse. Alerte phase 1 : les
phéromones excitatrices sont lâchées; alerte phase 2 :
ça tambourine de façon sinistre dans tous les couloirs; alerte
phase 3 : des « folles » courent dans les galeries et communiquent
leur panique; alerte phase 4 : tout ce qui est précieux (œufs,
sexués, bétails, aliments ... ) s'enfonce vers les étages
les plus profonds, tandis qu'en sens inverse les soldates montent faire
front.
Dans le dôme, on essaie de trouver des solutions. Des
légions d'artilleuses arrivent à éteindre certaines zones
en y jetant de l'acide formique concentré à moins de 10 pour cent.
Ces pompiers improvisés, s'apercevant de l'efficacité de leurs
soins, arrosent ensuite la Cité interdite. Peut-être qu'en
l'humectant on pourra sauver la souche.
Mais le feu gagne. Les citadins
coincés sont étouffés par les fumées toxiques. Les
arches de bois incandescent tombent sur les foules
hébétées. Les carapaces fondent et se tordent comme du
plastique dans une casserole.
Rien ne résiste aux assauts de cette
chaleur extrême.
EPISODE: je me suis trompé. Nous ne
sommes pas égaux, nous ne sommes pas concurrents. La présence des
humains n'est qu'un court « épisode » dans leur règne
sans partage sur la Terre.
Elles sont plus, infiniment plus nombreuses
que nous. Elles possèdent plus de cités, elles occupent beaucoup
plus de niches écologiques. Elles vivent dans des zones sèches,
glacées, chaudes ou humides où nul homme ne saurait survivre.
Où que se porte notre regard, il y a des fourmis.
Elles
étaient là cent millions d'années avant nous, et à
en juger par le fait qu'elles ont été l'un des rares organismes
à résister à la bombe atomique, elles seront sûrement
encore là cent millions d'années après nous. Nous ne sommes
qu'un accident de trois millions d'années dans leur histoire. D'ailleurs,
si des extraterrestres débarquaient un jour sur notre planète, ils
ne s'y tromperaient pas. Ils chercheraient sans aucun doute à discuter
avec elles. Elles : les vrais maîtres de la Terre.
Edmond
Wells
Encyclopédie du savoir relatif et
absolu.
Le lendemain matin, le dôme a complètement
disparu. La souche noire reste plantée au milieu de la ville, toute
nue.
Cinq millions de citoyennes sont mortes. En fait, toutes les fourmis qui
se trouvaient dans le dôme et ses environs immédiats.
Toutes
celles qui ont eu la présence d'esprit de descendre sont indemnes.
Les
humains vivant sous la Cité ne se sont aperçus de rien.
L'énorme dalle de granit les en a empêchés. Et tout cela
s'est déroulé durant l'une de leurs nuits artificielles.
La
mort de Belo-kiu-kiuni demeure le fait le plus lourd de menaces;
dépourvue de sa pondeuse, la Meute paraît bien
menacée.
L'armée chlipoukanienne, cependant, a participé
à la lutte contre le feu. Dès que les guerrières apprennent
la mort de Belo-kiu-kiuni, elles dépêchent des messagers vers leur
Cité. Quelques heures plus tard, portée par un
coléoptère rhinocéros, Chli-pou-ni vient en personne
constater les dégâts.
Lorsqu'elle parvient à la
Cité interdite, des fourmis pompiers sont encore en train d'arroser les
cendres. Il n'y a plus rien à combattre. Elle questionne, et on lui
raconte l'incompréhensible désastre.
Comme il n'y a plus de
reines fécondes, elle devient naturellement la nouvelle Belo-kiu-kiuni et
investit la loge royale de la Cité centrale.
Jonathan se
réveille le premier, est surpris d'entendre l'imprimante de l'ordinateur
crépiter.
Il y a un mot sur l'écran.
Pourquoi?
Elles ont
donc émis pendant leur nuit. Elles veulent dialoguer. Il pianote la
phrase précédant rituellement chaque dialogue.
HUMAIN:
Salutation, je suis Jonathan.
FOURMI: Je suis la nouvelle
Belo-kiu-kiuni. Pourquoi?
HUMAIN : Nouvelle Belo-kiu-kiuni ? Où
est l'ancienne ?
FOURMI : Vous l'avez tuée. Je suis la nouvelle
Belokiu-kiuni. Pourquoi ?
HUMAIN: Que s'est-il passé
?
FOURMI: Pourquoi?
Puis la conversation est
coupée.
Maintenant elle sait tout.
Ce sont eux, les humains, qui
ont fait ça.
Mère les connaissait.
Elle les a toujours
connus.
Elle a gardé secrète l'information.
Elle a
ordonné l'exécution de tous ceux qui auraient pu dévoiler
le moindre indice.
Elle les a même soutenus, eux, contre ses propres
cellules.
La nouvelle Belo-kiu-kiuni contemple sa mère inerte. Lorsque
les gardes viennent chercher la dépouille pour la jeter au
dépotoir, elle a un sursaut.
Non, il ne faut pas jeter ce
cadavre.
Elle scrute l'ancienne Belo-kiu-kiuni, dont déjà se
dégagent des odeurs de mort.
Elle suggère qu'on recolle les
membres détruits avec de la résine. Qu'on vide le corps de ses
chairs molles pour les remplacer par du sable.
Elle veut le garder dans sa
propre loge.
Chli-pou-ni, nouvelle Belo-kiu-kiuni, réunit quelques
guerrières. Elle propose qu'on reconstruise la Cité centrale de
manière plus moderne. Selon elle, le dôme et la souche
étaient trop vulnérables. Et l'on doit aussi se consacrer à
la recherche de rivières souterraines, voire au percement de canaux
reliant entre elles toutes les cités de la Fédération. Pour
elle l'avenir est là, dans l'apprivoisement de l'eau. On pourra mieux se
protéger des incendies, mais aussi voyager rapidement et sans
danger.
Et pour les humains?
Elle émet une réponse
évasive
Ils ne présentent pas grand intérêt.
La
guerrière insiste :
Et s'ils nous attaquent à nouveau avec leur
feu ?
Plus l'adversaire est fort, plus il nous oblige à nous
surpasser.
Et ceux qui vivent sous la grande roche ?
Belo-kiu-kiuni ne
répond pas. Elle demande à rester seule, puis se tourne vers le
cadavre de l'ancienne Belokiu-kiuni.
La nouvelle reine incline
délicatement la tête et pose ses antennes contre le front de sa
Mère. Elle demeure ensuite immobile, un temps très long, comme
plongée en une CA d'éternité.
GLOSSAIRE
ACIDE FORMIQUE : arme de jet. L'acide formique le
plus corrosif est concentré à 40 pour
cent.
Acide indole-acétique :
herbicide.
Acide oléique : vapeur
émise par les cadavres fourmis.
Age
de la reine: une reine rousse vit en moyenne 15
ans.
Age des asexués: une
ouvrière ou une soldate rousse vit en général 3
ans.
Alcool : les fourmis savent provoquer
la fermentation du miellat de puceron et le jus de
céréales.
Alimentation :
régime courant d'une rousse : 43 pour cent de miellat de puceron, 41
pour cent de viande d'insectes, 7 pour cent de sèves d'arbre, 5 pour cent
de champignons, 4 pour cent de graines
concassées.
Araignée : monstre
dévorant les gens par petits morceaux et les endormant entre chaque
amputation. Danger.
Armes
myrmécéennes : mandibules sabres, aiguillon poison,
vaporisateur de colle, vessie de jet d'acide formique,
griffes.
Bataille des Coquelicots : En l'an
100000666, première guerre fédérale mettant face à
face l'arme bactériologique et les
tanks.
Bel-o-kan : cité centrale de
la Fédération
rousse.
Belo-kiu-kiuni : reine de
Bel-o-kan.
Blatte : ancêtre du
termite. Premier insecte terrestre.
Bousier:
pousseur de boule. Comestible.
Cadavre:
cuticule vide.
Caste : en
général, on trouve trois castes : les sexués, les soldates,
les ouvrières. Elles-mêmes sont subdivisées en sous-castes
ouvrières agricoles, soldates artilleuses,
etc.
Chauve-souris: monstre volant vivant
dans les cavernes. Danger.
Chitine :
matière composant les cuirasses myrmécéennes.
Chli-pou-ni : fille de
Belo-kiu-kiuni.
Chli-pou-kan: cité
ultramoderne construite par
Chli-pou-ni.
Cité interdite:
forteresse protégeant la loge nuptiale. Il existe des cités
interdites en bois, en ciment, ou même en roche
creuse.
Citerne : réservoir à
rosée.
Civilisation
myrmécéenne : civilisation des fourmis.
Climatisation : régulation de la
température dans les grandes cités par solarium,
excréments, et bouches à air frais situées dans le
dôme.
Coccinelle : prédateur du
bétail de pucerons. Comestible.
Cœur
: succession de plusieurs poches en forme de poire encastrées les
unes dans les autres. Le cœur est placé dans le
dos.
Communication absolue (CA) : échange
total de pensées par contact
antennaire.
Concierges : sous-caste à
tête ronde et plate chargée de bloquer les couloirs
stratégiques.
Degré : unité
de compte du temps-température et du temps chronologique. Plus il
fait chaud, plus les degrés-temps rétrécissent; plus il
fait froid, plus ils
s'étendent.
Densité : en
Europe, on compte en moyenne 80000 fourmis (toutes espèces
confondues) par mètre
carré.
Dépotoir : monticule
à l'entrée des fourmilières où les insectes
déversent leurs déchets et leurs
cadavres.
Dionée : fauve
végétal courant aux alentours de Bel-o-kan.
Danger.
Dodécadécimal: mode
d'évaluation chiffrée myrmécéen. Les fourmis
comptent par douze car elles ont douze griffes (deux par
pattes).
Dogme des reines : ensemble
d'informations précieuses transmises d'antennes à antennes de
reine mère à reine fille.
Donjon :
pointe secondaire construite sur le dôme. On trouve plutôt des
donjons dans les termitières que dans les
fourmilières.
Doryphore :
coléoptère aux élytres orangés marqués de
cinq lignes longitudinales noires. Les doryphores se nourrissent
généralement de pommes de terre. Le jus de doryphore est un poison
mortel.
Dynastie: succession de reines
filles pour un même territoire.
Dytique:
coléoptère marin et sous-marin.
Comestible.
Élevage: art
développé par certaines espèces pour apprivoiser et
recueillir les sécrétions anales des pucerons et cochenilles. Un
puceron peut fournir 30 gouttes de miellat par heure en
été.
Éphémère:
sorte de petite libellule à queue fourchue. La larve vit 3 ans,
l'individu qui en éclot vit entre 3 et 48 heures.
Comestible.
Escargot : mine de
protéines. Comestible.
Esclavagistes:
espèce guerrière incapable de survivre sans l'aide de
servantes.
Excrément : un
excrément de fourmi pèse 1000 fois moins lourd que son
corps.
Fédération : regroupement
de cités d'une même espèce. Une fédération
de fourmis rousses comprend en moyenne 90 nids couvrant 6 hectares et comprenant
7,5 kilomètres de pistes foulées et 40 kilomètres de pistes
odorantes.
Fête de la Renaissance :
envol des sexués ayant lieu généralement dès les
premières chaleurs.
Feu : arme
taboue.
Force : une fourmi rousse peut
tirer soixante fois son poids. Elle développe donc 3,2
X 10-6
chevaux.
Fourmi masquée :
espèce douée en chimie
organique.
Froid: sédatif universel
dans le monde insecte.
Glande à poison :
vessie où l'on stocke l'acide formique. Des muscles spéciaux
peuvent le projeter à une pression très
élevée.
Glande de Dufour : glande
renfermant les phéromones
pistes.
Graine : les rousses aiment
l'élaiosome des graines. C'est-à-dire le petit morceau le plus
riche en huile. Un nid moyen récolte 70 000 graines par
saison.
Guayeï-Tyolot : petit nid de
printemps.
Guêpes : cousines
primitives et venimeuses des fourmis.
Danger.
Guerre des Fraisiers : en 99999886,
la guerre des Fraisiers opposa les jaunes et les
rousses.
Hauteur : plus un nid est
élevé, plus la cité cherche à avoir une grande
surface d'ensoleillement. Dans les zones chaudes les fourmilières sont
entièrement enterrées.
Herbicides
: myrmicacine, acide
indole-acétique.
Hibernation : grand
sommeil, de novembre à mars.
Humains
: monstres géants évoqués dans certaines
légendes modernes. On connaît surtout leurs animaux roses
apprivoisés : les doigts.
Danger.
Ichneumon : guêpe pondant ses
œufs affamés dans votre corps. Danger.
Jabot social : organe de la
générosité.
Jeûne :
une fourmi peut vivre 6 mois sans manger, en état
d'hibernation.
La-chola-kan : cité la
plus à l'ouest de la
Fédération.
Larve de fourmi-lion :
sable mouvant carnivore.
Danger.
Légion : masse de soldats
capables de manœuvrer
simultanément.
Lézard : dragon
dans la civilisation myrmécéenne.
Danger.
Loge nuptiale : lieu de ponte de la
reine.
Lomechuse : coléoptère
pourvoyeur de drogue mortelle.
Danger.
Luciole : coléoptère
producteur de lumière phosphorescente.
Comestible.
Lutte à la mandibule : sport
myrmécéen.
Maladies : les
maladies les plus courantes chez les fourmis rousses sont la conidie
(provoquée par un champignon parasite), l'aegeritelle (sorte de
pourrissement de la chitine), le vers cérébral (vers parasite se
nichant au niveau des ganglions sous-oesophagiens), l'hypertrophie des glandes
labiales (sorte de gonflement anormal du thorax apparaissant dès le stade
larvaire), l'aternaria (spores
mortelles).
Mâles : insectes issus
d'œufs non fécondés.
Mante
religieuse : insecte aimant immodérément faire l'amour et
manger. Danger.
Mercenaires : fourmis
solitaires se battant pour un autre nid que leur nid natal en échange
d'aliments et d'une identité
citadine.
Messagers volants : techniques des
naines pour transmettre des messages par moucherons.
Comestible.
Métamorphose : passage
à une deuxième forme de vie courant chez la plupart des
insectes.
Mithridatisation : capacité
des espèces sociales à s'habituer à un poison mortel,
au point de pondre des œufs génétiquement immunisés
contre ce danger.
Moissonneuses : fourmis
agricultrices de l'Est.
Moustique : les
mâles sucent les sèves de plantes. On ne sait pas de quoi se
nourrissent les femelles. Comestible.
Musique :
son ou ultrason produit par les grillons et les cigales en frottant leurs
élytres. Les fourmis champignonnistes savent, elles aussi, faire de la
musique avec leur articulation
abdominale.
Naines : principales ennemies
des rousses.
Noir : les citadines aiment
vivre dans l'obscurité.
Ni : dynastie des
reines belokaniennes.
Ocelles infrarouges :
trois petits yeux posés en triangle sur le front des sexués,
leur permettant de voir dans l'obscurité
totale.
ŒUF : fourmi très
jeune.
Oiseaux : monstres volants.
Danger.
Olfaction : les asexués
possèdent 6 500 cellules sensorielles par antenne. Les sexués, 300
000.
Ondes : plus petit dénominateur
commun émis, sous une forme ou sous une autre, par tous les êtres
ou les objets mobiles.
Orientation de la
Cité : les rousses construisent leur ville en disposant la partie la
plus large vers le sud-est, pour recevoir un maximum d'ensoleillement au
début de la journée.
Pain :
boulettes de céréales hachées et
triturées.
Passeport : odeur du nid
natal ou adoptif pour les
mercenaires.
Phéromone : phrase ou
mot liquide.
Plantes carnivores : grassettes,
saccaracénies, dionées, droseras.
Danger.
Plantes empoisonnées : colchique,
glycine, laurier-rose, lierre.
Danger.
Pluie: météo
mortelle.
Poids: le poids d'une fourmi varie
entre 1 et 150 milligrammes.
Pucerons :
bétail. Comestible.
Rhinocéros :
coléoptère pourvu d'une grande corne
frontale.
Rouges tisseuses : fourmis
migrantes de l'Est utilisant leur propre larve comme navette de
tissage.
Salamandre :
danger.
Sanitaire : bassin réceptacle
des excréments des citoyennes.
Serpent
: danger.
Shi-gae-pou : cité des
fourmis naines du Nord-Ouest.
Taille: les
rousses mesurent en moyenne 2 têtes de
long.
Tank: technique de combat consistant
à faire porter une ouvrière à grandes mandibules par six
petites ouvrières mobiles.
Tête :
unité de mesure myrmécéenne. Équivaut à 3
millimètres.
Température : les
rousses n'arrivent à bouger qu'à partir d'une
température supérieure ou égale à 8°. Les
sexués se réveillent parfois un peu plus tôt, vers
6°.
Température du nid : une
cité rousse est thermorégulée pour avoir
selon les étages entre 20° et 30°.
Termites
: espèce rivale des fourmis.
Terre :
planète cubique.
Tissage :
opération effectuée avec une
larve.
Transport : pour transporter
quelqu'un, la fourmi l'attrape par les mandibules. L'autre se recroqueville pour
offrir un minimum de frottement au sol.
Trophallaxie : don
de nourritures entre deux fourmis.
Vent :
ça vous arrache du sol pour vous déposer on ne
sait où.
Vision : les fourmis voient comme
à travers un grillage. Les sexués ont la couleur, mais toutes les
teintes sont déplacées vers
l'ultraviolet.
Vitesse de marche: À 10°
une rousse se déplace à 18 m/h. À
15° elle va à 54 m/h. À 20°
elle peut faire jusqu'à 126 m/h.
Yeux
: ensemble de facettes posées sur le globe oculaire.
Chaque facette comprend deux cristallins, une grande lentille externe et une
petite interne. Chaque cellule est directement reliée au cerveau. Les
fourmis ne perçoivent que les objets proches, mais à grande
distance, elles repèrent malgré tout le moindre
mouvement.
Zoubi-zoubi-kan : cité de
l'Est, célèbre pour son grand cheptel de
pucerons.
56e : nom de vierge de
Chli-pou-ni.
327e : jeune mâle
belokanien.
4000e : chasseresse rousse vivant
à Guayéi-Tyolot.
103683e : soldate
belokanienne.
801e : fille de Chli-pou-ni
utilisée comme espionne.
Les
vrais noms des « actrices » sont (par ordre alphabétique) les
suivants :
La champignonniste Atta
sexdens
La casse-graines Messor
barbarus
L'esclavagiste Polyergus
rufescens
La fourmi masquée Anergates
atratulus
La fourmi
réservoir Myrmecocystus melliger
La
magnan Doryline annoma
La
moissonneuse Pogonomyrmex molefaciens
La
naine Iridomyrmex humihis
La noire
bergère Lasius niger
La rousse
fédérative Formica rufa
La rouge
tisseuse OEcophylla longinoda